I. — CE OUI EST DÉFENDU
Il y a deux écueils principaux à éviter : la divination et la systématisation.
a) Divination. — Ce procédé consiste à faire survenir dans le rêve des choses vraies qui se révèlent ainsi au rêveur, tandis qu'il est dans l'impossibilité de les connaître, à faire surgir dans son esprit des notions qui lui sont totalement étrangères, à lui révéler des choses qu'il ne peut pas savoir. Un excellent exemple de ce genre de rêve est celui d'Ursule Mirouët dans Balzac, et aussi celui de M. Bedloe dans Edgar Poë. Il serait tout aussi abusif de faire prononcer au réveil par le rêveur des phrases d'une langue étrangère dont il n'aurait aucune notion et que son rêve lui aurait apprises. Par contre, il est parfaitement légitime de faire intervenir avec la discrétion appropriée des phénomènes exceptionnels d'hypermnésie, de prémonition, tant qu'on ne leur demande pas de créer, mais seulement de retrouver ce qui est caché dans les replis de la conscience, si caché que l'examen le plus attentif à l'état de veille n'aurait peut-être pas réussi à lé découvrir. Le point délicat est donc de distinguer ce qui ne peut pas se trouver dans l'esprit du rêveur de ce qui peut s'y trouver, dans un recoin aussi caché et sous un déguisement aussi trompeur que l'on voudra, comme le lieu où était caché le testament dans le rêve du Document Retrouvé, de Macario.
b) La Systématisation peut prendre deux formes aussi fautives l'une que l'autre. L'une est la systématisation de l'ordre, l'autre celle de l'incohérence. La première est un défaut très commun dans ce que j'ai appelé le rêve littéraire, c'est-à-dire dans celui qui, négligeant tout souci de vraisemblance, n'a d'autre préoccupation que l'effet littéraire, la beauté artistique. L'auteur le compose comme un tableau qu'il soigne
et retouche jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un trait, plus un détail qui ne concoure à l'effet cherché. Tel est le rêve montrant Esther présentée à Assuérus dans « En rade », de Huysmans ; tel aussi celui du « Pape », de Y. Hugo ; celui de l'enfer dans « l'Enfant d'Austerlitz », de Paul Adam ; et tant d'autres, car l'espèce en est fort commune.
La seconde forme de systématisation fautive est moins fréquente ; elle n'est pas moins éloignée de la vérité. Elle consiste à écarter du rêve tout ce qui est ordinaire, raisonnable ou simplement terne ou banal pour n'y laisser que ce qui est incohérent et saugrenu. On croit que, ces caractères étant fréquents dans le rêve, plus on en mettra, plus on approchera de la vérité. Faire ainsi, c'est attribuer au rêve une aptitude au discernement qui ne lui appartient pas, car il en faut autant pour exclure rigoureusement toute cohérence que pour écarter toute incohérence. C'est à peu près comme si l'on disait qu'invité à choisir dans un sac plein de boules rouges gagnantes et de noires perdantes, si un voyant choisit les rouges sans erreur, un aveugle ne prendra que les noires.
Un bon type de ce genre est fourni par le rêve de « Jean Marteau » d'Anatole France. A un degré moins excessif, on le retrouve dans « l'Ange du Bizarre » d'Hoffmann et dans le troisième rêve d' « En Rade » de Huysmans.
De même lorsqu'on fait raisonner le rêveur, il ne faut le faire ni esclave de la logique de l'homme éveillé ni entièrement étranger à elle. Mon rêve des Deux Horloges fournit un bon exemple du caractère mixte que présente d'ordinaire le rêve sous ce rapport. Par contre, le ton émotif peut être systématisé dans une direction unique. Cela tient à ce qu'il est surajouté aux tableaux de son rêve par le dormeur qui le reçoit d'une
autre source, soit psychique, soit corporelle (cénesthésie).
Faisons remarquer que les rêves se développant très longuement sur un môme thème sont exceptionnels. On ajouterait à la vérité dans les cas où cette longueur serait nécessaire en coupant le rêve de courts réveils et en ne raccordant pas avec trop de précision les fragments dont il serait composé.