‹ Le réveil du catholicisme en Angleterre au XIXe siècle: conférences prêchéesChapitre 16 sur 54 · I Cor., VII · texte numérisé non relu

I Cor., VII

La conversion de Spencer n'offre point Tintérèt dramatique et poignant de celle de Newman. De premiers doutes sur la position de l'Eglise anglicane naquirent de la droiture même de son âme. Il s'en ouvrit avec naïveté à ses supérieurs hiérarchiques; mais, plus on essaya de les dissiper, plus ils prirent de consistance. Se détournant alors de ses coreligionnaires impuissants à le calmer, il s'adressa aux docteurs catholiques, dont les raisonnements lui apportèrent la paix. Dans ce travail intérieur, qui dura près de deux ans, intervint une âme d'élite, vraie messagère d'en haut, récejnment arrivée elle-même à la vérité catholique; mise au courant des doutes de Spencer, elle lui écrivit, sans se dévoiler, des lettres qui étaient moins des exhortations que l'histoire fidèle des luttes qu'elle avait dû livrer elle-même pour parvenir à la pleine lumière ^ Pressé tout ensemble par la grâce intérieure et par les providentielles sollicitations du dehors, Georges Spencer abjura langli» canisme et devint catholique au mois de janvier 1830.

Dieu s'emparait ainsi de cette grande âme, dès le début de sa maturité, pour l'accomplissement d'une mission toute surnaturelle, au succès de

1. Spencer apprit plus tard que la personne anonyme, qui Tavait pressé de se faire catholique, était entrée au noviciat des Dames du Sacre-Cœur, et y était décédée. Elle se nommait Miss Drolling.^

lequelle concourraient tout ensemble le prestige de son nom, Téclat de ses vertus et Tardeur de son zèle. Il était à peine rendu à Rome, étudiant la «cience catholique sous la direction du jeune et sympathique recteur Wiseman, dont nous étudierons bientôt la noble figure, que Georges Spencer ^ut le pressentiment de sa vocation, et comprit que Dieu l'avait destiné à provoquer une immense croisade de prières pour le retour de l'Angleterre à Tunité catholique. « Il n'y a que la prière, dit-il, qui puisse convertir l'Angleterre . » Cette conviction sera désormais le mobile intérieur de toute sa ^ie ; ce mot, il le répétera plus de trente années à ses contemporains étonnés de sa foi, et ce sera le dernier qu'on recueillera encore sur ses lèvres. « Tout par la prière et rien sans elle, » telle sera désormais sa devise.

C'est à Rome, au foyer de la vie surnaturelle, que s'alluma cette flamme en son cœur. Là, il se lia d'amitié avec un saint religieux Passioniste, celui-là même qui aura la consolation, et la gloire aussi, de recevoir, en 1845, l'abjuration de l'illustre Newman. Le Père Dominique, héritier en cela de la pensée et de la grâce du fondateur de son Ordre, saint Paul de la Croix, persuadé que Dieu l'appelait à travailler en l'Angleterre, se consumait du moins en prières pour la conversion de ce puissant empire. Car il connaissait l'extase à la suite de laquelle saint Paul de la Croix avait dit à

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ses fils : «O mes entants, j'ai vu ce matin de si belles choses en Angleterre! Oui, oui, de si belles choses 1 J'ai vu mes fils en Angleterre! »

Ensemble, Tancien pâtre de Viterbe et le glorieux rejeton des lords anglais, vivant de la même foi catholique et animés des mêmes espérances, établirent à Rome, pour la convei'sion de l'Angleterre, une première association de prières, à laquelle furent bientôt affiliés tous leurs amis, et spécialement tous ces jeunes clercs, qui, sous la pieuse et intelligente impulsion donnée par Wiseman, se préparaient, au Collège anglais de Rome, à devenir les apôtres intrépides de la vérité catholique parmi les anglicans. Georges Spencer„ le cœur encore tout plein des merveilleuses clartés qui Font illuminé dans la solitude, et les mains tout humides de l'onction sacerdotale qu'il vient de recevoir, va sortir de cette féconde retraite, dès le mois de mai 1832, pour porter à ses compatriotes le bienfait de sa parole apostolique, et pour enrôler le monde entier, — car c'est son ambition, — dans une croisade de prières.

11 sera, durant sept années, hmnble vicaire de Blomfield, ranimant la ferveur des fidèles par sa parole ardente et soulageant par ses largesses la misère des pauvres; la confiance de son Evêque l'appellera ensuite au collège Sainte-Marie d'Oscott, où,, durant sept années encore, ses exemples et ses exhortations prépareront les jeunes clercs aux

labeurs de la vie apostolique; libre enfin de suivre lattrait religieux qui l'inclinait depuis longtemps vers les fils de saint Paul de la Croix, il consacrera les dix-huit dernières années de sa vie à la tâche souvent rude du missionnaire, tantôt prédicateur écouté, tantôt moine abreuvé d'humiliations, tantôt quêteur essuyant les plus amers refus, toujours apôtre zélé du Maître dont Famour le soutient ; mais à travers des ministères si divers, près des riches comme près des pauvres, devant les anghcans aussi bien que devant les catholiques, il apparaîtra constamment obsédé par cette idée mattresse que FAngleterre sera plutôt convertie par la prière que par la controverse ; il mendiera partout, comme la seule aumône dont son cœur sente profondément le besoin, de ferventes prières pour le retour de son pays à la foi catholique.

Il en demande, d'abord, aux cathohques anglais, dont il est devenu le frère, puis le père et le soutien. A ces fidèles, si ferpmes dans leur foi, mais qu'une longue persécution a rendus timides et fuyants, il persuade c[ue la prière, ardente et persévérante, fera la conquête des persécuteurs.

Désireux d'entraîner la piété française dans ce mouvement de prières, il vient à Paris, il sollicite une entrevue du vénérable Archevêque; et c'est ici, dans ce séminaire et dans cette éghse de Saint- Sulpice, que fut créée, en France, la première Association de prières pour la conversion des An-

glais. Fort de l'exemple donné par Paris, Spencer parcourut toute la France, remua tous les diocèses, et obtint de la plupart des évoques des lettres pastorales fort pressantes en faveur de son œuvre apostolique.

Rome ne pouvait que bénir et encourager une telle croisade. Aussi l'humble Passioniste reçut-il de Pie IX le plus paternel accueil. Non content de prêcher dans Rome et dans la campagne romaine sa pieuse croisade, il eut à cœur d'obtenir un monument public qui consacrât son œuvre devant tout l'univers chrétien, et qui l'enrichît des plus hautes faveurs spirituelles dont dispose l'Eglise Il ne fait pas seulement comprendre que « convertir l'Angleterre serait gagner le monde » ; mais, avec une délicatesse digne de son noble cœur, il demande et il obtient « que le mot d'hérétique ne soit point employé pour désigner ceux qui sont l'objet de nos prières. Car, ajoute-t-il, je ne me suis jamais avoué coupable d'hérésie avant ma conversion. » Ah 1 qu'un homme si respectueux de la bonne foi des autres devait bien savoir trouver le chemin des âmes !

De Rome, il passe en Autriche. En traversant cette terre catholique, il annonce à tous l'objet de son entreprise, il veut gagner à son idée le clergé et les fidèles, il va droit à la cour et demande à être entendu du jeune empereur François-Joseph « Je voyage, lui dit-il, pour hitéresser tous les

catholiques du monde au retour de ma patrie à la vraie' foi ; de là dépend, j'en suis convaincu, le bonheur de mon pays, et je crois que rien ne saurait mieux contribuer au bonheur des autres nations du monde. Or, le principal moyen à employer est la prière... — Je m'y intéresserai moi-même autant que possible », lui répondit l'empereur. Et le prince accepta, pour en prendre connaissance, les notices imprimées que Spencer distribuait pour propager son œuvre.

Aucune prière ne lui tenait plus au cœur que celle de Tlrlande. L'Irlande est un pays de ferveur religieuse ; mais l'Irlande est surtout un peuple martyr. C'est de l'Angleterre que l'Irlande a souffert, que, durant des siècles, elle a été la victime foulée aux pieds dans sa foi et dans ses biens. Eh bien ! il faut que l'Irlande, à Texemple de son Maître souffrant au Calvaire, prie pour ses persécuteurs ; il faut qu'elle obtienne la conversion de l'Angleterre. Le Père Ignace Spencer le veut ; il va le dire à l'Irlande; à ceux qui regimbent il fait entendre qu'ils ne sont pas chrétiens . Sa voix est si persuasive que l'Irlande, tout en luttant pour ses plus chères libertés, devient unanime dans ses supplications pour la nation anglaise.

Mais l'ambition de Spencer n'est point encore satisfaite ; à la prière des catholiques, il entreprend de joindre la prière des anglicans eux-mêmes. Ah! il connaît, pour avoir été dans leurs rangs, la

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bonne foi de ces irères égarés; il se rappelle de quel cœur il priait alors; la prière loyale de ces âmes sincères ne peut pas être rejetée de Dieu^ Il se rend donc à Oxford, dans cette citadelle de l'anglicanisme ; il va frapper à la porte de ces hommes d'étude, que la grâce travaille au dedans et que les controverses ébranlent au dehors ; il va droit à leur chef, John Newman ; et Newman a beau se dérober, il faut qu'il entende les exhortations de cet infatigable apôtre de la prière. Que Newman, alors aux prises avec les questions lhéol(^ques leê plus épineuses, affecte de dédaigner Spencer qui ne parle que de prier, qu'il aille jusqu'à dire qu'il a trouvé en ce prêtre catholique un homme « tristement froid », cependant l'image du saint prêtre le poursuivra dans les heures de solitude, et, sous l'obsession de ce souvenir, il redoublera ses prières et ses pénitences pour arriver au vrai.

Ajouterai-je que Spencer ne craignit pas d'aborder les ministres du gouvernement royal, et de leur avouer l'espérance qu'il avait conçue d'aboutir, par la seule force de la prière, à faire rentrer T Angleterre dans l'unité de l'Eghse catholique romaine? La reine Victoria elle-même le connaissait; car, avant de monter sur le trône, elle l'avait entendu, nouveau converti, développer son apostolique projet de convertir l'Angleterre par la vertu de la prière, commune.

Voilà comment Spencer travailla, plus de trente

annéCvS, à la conquête pacifique de son pays à la foi catholique . Prêtre séculier,* humble religieux sous la bure, soit qu'il prêche, soit qu'il quête, après qu'il a rempli son ministère, il en vient toujours à demander des prières. Sa parole, dans un sujet qui lui est si cher, rend un son particulier qui émeut. Ses auditeurs comprennent qu'en lui c'est le cœur qui parle. L'argent qu'il mendie lui importe peu; il ne tient vraiment qu'à la prière. Donnez ou refuser à ce quêteur les livres sterling, il n'en est point troublé; mais vous ne lui reftiserez pas la promesse de prier pour l'Angleterre; cette aumône, il vous fait sentir qu'il la veut, il vous presse de vous y engager. Et chacun cède à des sollicitations si désintéressées. Car, déjà, ce prêtre porte autour du front une auréole lumineuse de sainteté ; son regard s'éclaire de ses relations intimes avec Dieu ; ses traits portent l'empreinte d'une mortification rigoureuse ; ce riche seigneur porte les insi gnes de la pauvreté et il essuie en silence les opprobres de l'humiliation ; sa charité, aussi généreuse dans ses dons que tendre et miséricordieuse dans sa compassion, touche les âmes; on raconte même que, parfois, ses vertus ont été récompensées du privilège insigne des miracles, et que les bénédictions de sa main ont souvent rendu aux infirmes la santé. Comment une telle prédication ne seraitelle pas victorieuse ? Qui pourrait résister à l'entraînement d'une parole qu'autt)risent tant de signes

divins? Ne soyez donc pas surpris que la prière pour l'Angleterre ait éclaté partout, et que, sous le souffle puissant d'Ignace Spencer, des associations, provoquées par les évoques, aient groupé dans une même supplication toutes les âmes zélées de l'univers catholique.

Il nous reste maintenant à rechercher, mes Frères, ce que valut à l'Eglise cette ardente campagne de prières, si cette action apostolique créa vraiment une force en faveur du catholicisme, et de quelle façon une telle force peut profiter à la rehgion.

Vous êtes trop croyants, mes Frères, pour que j'aie à développer devant vous une thèse sur l'efficacité de la prière. Vous avez tous présentes dans vos cœurs ces paroles du Sauveur : « Toutes les fois que deux ou trois d'entre vous s'assembleront pour prier, je serai au milieu d'eux *... Demandez et vous recevrez ^.. Tout ce que vous demanéerez en mon nom à mon Père, il vous l'accordera ^. » Et vous savez quel est le principe qui donne à la prière sa puissance ; car vous avez appris de l'apôtre saint Paul, que c'est l'esprit môme de Jésus qui

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