TROISIÈME CONFERENCE
L'évêque Milner et l'indépendance religieuse des catholiques anglaise
Nous avons vu, mes Frères, quel joug de fer pesait, il y a cent vingt ans, sur les catholiques anglais et de quelles franchises ils jouissent aujourd'hui, citoyens libres, dans un Etat bienveillant. La muraille d'airain qui les tenait prisonniers n(^ s'est pas abattue d'un seul assaut ; elle est tombée» lentement, après que plusieurs brèches l'eurent entamée. Commencée en 1778, l'œuvre d'éniancipation s'est poursuivie jusqu'à nos jours; et quoique
1. Conférence du 8 décembre 4901. Voir Appendice B: bibliographie des ouvrages de Milner.
Notice bioghaphique. — John Milner naquit à Londres, le 14 octobre 1752. Elevé d'abord à Edgbaston, Birmingham, il alla en classe à treize ans, à Sedyley Park, Stafîordshire. En août 1766, il entra au collège anglais de Douai. Ordonné prêtre en 1777, il exerça son ministère, d'abord à Londres, puis à Winchester, où, étant curé, il établit des religieuses bénédictines chassées de France. Il se livrait à l'étude de l'antiquité et fut reçu, en 1790, membre de la société des Antiquaires. — En 1791, il fut chargé par les vicaires apostoliques de faire des démarches près des ministres anglais
le bill de 1829 en eût été le point culminant, il n'avait point octroyé une entière liberté.
Ce sont les étapes de cette délivrance que je me propose de parcourir avec vous, mes Frères, en recherchant les forces qui ont concouru à la produire.
Pour être justes, nous devons reconnaître deux causes à la transformation des conditions de vie faites aux catholiques anglais : la première fut un sentiment d'humanité qui se développa parmi les anglicans et chez les hommes d'Etat ; la seconde fut l'activité féconde que déployèrent les catholiques jusque dans la plus profonde humiliation.
Comment naquirent, dans l'anglicanisme même, ces sentiments d'humanité ? je ne ferai, mes Frères, que vous l'indiquer sommairement.
L'homme, à la fin, se lasse de tourmenter Thomme* Quand il ne craint plus sa victime, il commence d'en avoir pitié : ou bien, lorsque sa haine est assouvie, des voix intérieures, qui se taisaient, ou dont
pour qu'on épargnât aux catholiques un serment condamnable. A partir de cette époque, il fut le champion infatigable de Torthodoxie, et se trouva mêlé à toutes les affaires politiques et religieuses concernant les catholiques. Le 22 mai 1803, il fut sacré évoque et vicaire apostolique du Centre (Midland). A partir de 1808, il fnt l'agent des évoques irlandais à Londres, et ce fut en leur nom qu'en 1813 il fit une vive opposition au projet d'émancipation qui eût eu pour résultat de donner à la Couronne le droit de veto sur la nomination des évoques. Il défendit avec ardeur la cause catholique par de nombreuses brochures et par une collaboration très active à VOrthodox Journal. Sa santé déclina à partir de 1824, et il mourut le 19 avril 1826.
le bruit était étouffé, osent se faire entendre. Or. les anglicans n'en étaient-ils pas là à Tégard des catholiques, alors que, suivant le mot de Burke, « s'il restait assez de catholiques pour qu'on les (( tourmentât, il n'en restait plus assez pour qu'on « les redoutât? »
D'ailleurs, quand éclata la Révolution française, la persécution qui sévit en France contre le clergé catholique provoqua en Angleterre, par un naturel esprit de contradiction, un mouvement de sympathie envers les catholiques anglais. Combien l'Angleterre eut pitié de nos prêtres proscrits, quelle hospitalité elle leur offrit, nous l'avons dit déjà. Mais la compassion dont elle fut pénétrée à l'égard des nôtres, s'étendit jusqu'aux siens; et elle comprit que la haine religieuse, dont le spectacle lui paraissait si odieux chez nous, n'était pas moins blâmable chez elle. C'est ainsi que des sentiments de tolérance commencèrent à entrer dans l'âme anglicane.
Le contact immédiat de nos prêtres français acheva de toucher les cœurs. Car ces saints confesseurs de la foi, dispersés sur la terre anglaise, y répandirent un tel parfum de vertu, y donnèrent de tels exemples de patience et de telles preuves de droiture, que les préjugés se dissipèrent, que l'estime naquit, bientôt suivie de l'amour; car les hommes aiment promptement ceux de leurs semblables auxquels ils font du bien.
John MILNER Vicaire apostolique de Midland.
Dès lors se forma dans Topinion anglaise un courant d'idées franchement favorables aux catholiques. Des hommes d'État, comme Pitt, mirent à Tordre du jour la question de Témancipation. En même temps que Chateaubriand en France et Gorres en Allemagne, d'illustres écrivains anglais, entre autres A^'^alter Scott et Coleridge, célébrèrent la beauté et les bienfaits du catholicisme; et leurs pages émues, pénétrant jusque dans les plus humbles chaumières, imprégnèrent Fâme du peuple de ces sentiments de justice qui préparent le règne de la liberté et de Tégalité.
Les ministres angHcans eux-mêmes s'adoucirent ; et certains d'entre eux, animés d'un libéralisme plus éclairé, ne craignirent pas, comme Sidney Smith, de stigmatiser le fanatisme pharisaïque de leurs collègues et d'exalter le mérite des prêtres catholiques.
Faut-il ajouter que nos admii'ables Sœurs de charité travaillèrent aussi pour leur part à cette réconciliation religieuses lorsque, dans les plaines de Waterloo, elles révélèrent le catholicisme sous son aspect le plus séduisant, celui du dévouement et du sacrifice désintéressés?
Sous l'action de toutes ces forces à la fois, l'âme anglicane, jusque-là dure et impassible comme un mur d'airain, s'attendrit et s'ouvrit aux sentiments d'humanité.
Mais, de leur côté, les catholiques ne s'abandon-
naienl pas. Si humble et si réduit que fut leui* nombre, ils étaient du moins fidèles dans la souffrance et résolus dans Faction . Us mirent, il est vrai, cinquante années d'efforts à conquérir leur liberté, mais ils la conquirent. Deux hommes ont laissé, dans Thistoire de ces grandes luttes, un souvenir impérissable, Tévèque Milner et le grand agitateur O'Gonnel. A Milner, TAngletQrre catholique doit son indépendance religieuse ; O'Connell, en triomphant pour Flrlande, gagna aux catholiques anglais la liberté politique.
Je ne fixerai ce soir votre attention, mes Frères, que sur Tévéque Milner : Tillustre prélat a si vaillamment combattu pour TEglise, que ce sera justice de raconter les travaux qu'il entreprit pour la sainte cause de Findépendance.
La carrière de Jean Milner se déroule au milieu des luttes mémorables qui préparèrent la liberté du catholicisme anglais. Il n'avait que vingt-six ans et venait de recevoir Fonction sacerdotale, lorsque, en 1778, les premiers adoucissements furent introduits dans la législation anglaise à Fégard des catholiques. Son ministère sacerdotal, dont il faisait les débuts à Londres même, bénéficia du souffle d'apaisement qui passait alors sur FAngleterre. Bien minimes, en apparence, étaient les
avantages procurés par le bill de lord Sa vile : qu'un prêtre cessât d'être considéré comme un traître pour avoir dit la messe, qu'un catholique ne fût plus dépouillé de ses biens sur la simple dénonciation d'un parent protestant, et qu'il devînt enfin capable d'acquérir, n'était-ce pas simplement revenir aux plus élémentaires sentiments de justice ? Cette abolition de pénalités et d'incapacités prit néanmoins, aux yeux des protestants, l'importance d'une révolution religieuse : car, deux ans plus tard, lord Gordon n'eut qu'à faire appel au fanatisme populaire pour soulever une redoutable émeute, dans laquelle on vit jusqu'à cent mille hommes fondre sur le Parlement aux cris de :
A bas le papisme ! Car telle était encore, dans les masses, la haine du catholicisme, que, suivant un écrivain anglais, « les meilleurs champions de la liberté civile et religieuse n'hésitaient pas, dès qu'il s'agissait des catholiques romains, à renier leurs principes pour se faire les défenseurs de la plus abominable tyrannie* ! »
Les catholiques, de leur côté, encouragés par le bill de 1778, tentèrent de s'organiser pour soutenir leurs intérêts. Dans cet esprit se forma, en 1783, un comité composé de cinq membres laïques. Les droites intentions du comité ne peuvent être mises en doute, pas plus que son zèle pour la cause de
1. Canon Molesworth, History of the Chiirch of England from 1660.
rÉglise. Mais ce zèle parut bientôt plus ardent qu'éclairé, si bien qu'une institution, qui s'était fondée pour achever la délivrance des catholiques, faillit les précipiter dans une servitude irrémédiable. Quarante ans plus tard, Milner porta sur ce comité un jugement bien sévère : « Alors commença, dit-il, cette ingérence des laïques dans les affaires de l'Eglise catholique d'Angleterre, ingérence qui eut pour résultat les divisions et les désordres que nous avons eu à regretter depuis quarante années* ». Si le jugement était sévère, il n'était pas tout à fait immérité.
Le Comité commença par s'en prendre à l'organisation même du catholicisme. 11 demanda que les vicariats apostoliques fussent transformés en évôchés ordinaires, c'est-à-dire que les chefs ecclésiastiques, au lieu d'être sous la dépendance immédiate du Pape, fussent investis d^une autorité plus autonome. Et ce vœu était accompagné de critiques fort injurieuses à l'égard des quatre vicaires apostoliques qui gouvernaient alors l'humble troupeau des catholiques.
Quelques années plus tard, le Comité poussa la hardiesse jusqu'à rédiger un manifeste, où il affirmait que les fidèles ont autant de droits que les pasteurs sur la discipline de TEglise, et qu'ils sont compétents pour opérer les modifications néces-
\, Supplementary Memoirs of English catholics^ 1820, p. 17.
saires en vue de mettre la législation ecclésiastique en harmonie avec la législation de l'Etat.
Le Comité ne fut pas moins compromettant pour la cause catholique dans ses rapports avec les pouvoirs établis. S'il exprima des doléances au gouvernement sur la condition misérable et injuste où les catholiques étaient réduits, s'il réclama pour eux justice et tolérance, il manqua de courage et de fermeté dans le projet de bill qu'il rédigea pour les (Chambres anglaises. La protestation de loyale fidélité à la Couronne fut adoptée et signée sans hésitation par les évoques : mais le titre vraiment extraordinaire de Protestants catholiques dissidents, qu'il affecta de prendre au lieu de celui de Catholiques romains, et le serment aussi humiliant qu'injurieux dont il proposa la formule, furent rejetés et anathématisés par les vicaires apostoliques.
Ce fut au milieu de la confusion causée par ces regrettables divisions que Milner entra en scène. Depuis treize ans, il avait révélé une âme d'apôtre dans les œuvres de Londres et de Winchester ; son talent d'écrivain, formé par de brillantes études au collège anglais de Douai, en France, avait déjà attiré Tattention par diverses publications. Dans sa brochure de 1790 \ il accordait volontiers que les ' laïques du Comité ne s'étaient pas rendus compte
1. The Clergyman's Reply io the Layman's Letter on the Appointment of Bishops, 1790.
de la fausseté de leurs principes et du péril qu'ils faisaient courir à TEglise. Mais, disait-il, c'est Texistence même de la religion catholique qui est en jeu. On tendait à briser le lien d'autorité qui unit chaque Pasteur aux Apôtres, à Jésus-Christ, au Père céleste. Notre foi même était atteinte, puisqu'on tendait à dépouiller la religion de son caractère surnaturel pour la rabaisser à un système purement humain. Des entraves étaient mises au gouvernement des pasteurs légitimes, puisque les évêques et les fidèles n'étaient plus unis par l'obéissance.
L'attachement de Milner à l'Eglise romaine et à la vieille discipline ecclésiastique n'altérait cependant point ses sentiments de franche adhésion au gouvernement de son pays. 11 s'en expliqua publiquement, le 5 décembre 1790, dans le sermon prononcé au sacre de l'évêque Gibson. « Le lieu où je parle, dit-il, est également connu, respecté, honoré, par le pape Pie VI et par le roi George 111. Ici, je puis proclamer les prérogatives spirituelles du successeur de Pierre, sans exciter la jalousie du souverain de la Grande-Bretagne; et je puis également protester de ma fidéhté au monarque anglais, sans crainte de censure, que dis-je, avec la confiance absolue d'être approuvé par le Chef de l'Eglise. De même que Sa Sainteté sait bien que cette chaire n'est point un siège d'irréUgion ni d'hétérodoxie, de même Sa Majesté est convaincue
MILNER ET l'iNDÉPENDANCE RELIGIEUSE 45
que celte égfise n'est point un abri pour la sédition ni pour la déloyauté*. »
De si loyales explications n'échappaient point à l'attention des membres du Parlement. Dans les discussions où le Comité et Milner a\^ient exposé les deux aspects de la controverse, le bon sens anglais avait pris parti pour Milner ; aussi le biD de tolérance, voté le 7 juin 1791, accorda-t-il aux catholiques une plus grande somme de liberté que n'en avaient réclamé les laïques du Comité. Le titre de protestants catholiques dissidents fut remplacé par Tappellation traditionnelle et juste de catholiques romains. Au lieu du serment proposé par le Comité, les catholiques furent admis à prononcer la formule fixée pour les Irlandais en 1778 : ce serment, s'il était encore humiliant, du moins ne sacrifiait pas le principe de l'indépendance. Certes, les catholiques étaient loin de recouvrer tous leurs droits de citoyens : mais les pénalités, qui les avaient tenus jusque-là sous un joug écrasant, étaient du moins levées. A Milner revenait l'honneur insigne d'avoir obtenu, sans conditions schismatiques, cette première part de liberté.
Le bill d'émancipation ne devait rendre aux catholiques tous leur droits qu'après quarante nouvelles