‹ Le révélateur du globe: Christophe Colomb et sa béatification futureChapitre 18 sur 85 · V. Appeodice B · texte numérisé non relu

V. Appeodice B

bey d'Aurevilly en parla au lendemain de son apparition et, par une rare intuition prophétique, la vit telle qu'elle était, grosse de toutes ses conséquences, et rannonça pour ce qu'elle est réellement devenue, c'està-dire : « le procès-verbal d'une canonisation future ». Ce témoignage isolé eut, il est vrai, peu de retentissement dans le cloaque ténébreux de l'indifférence contemporaine. Çà et là, les journaux hostUes à la Rédemption proférèrent des injures ou d'ineptes railleries. VHistoire de Christophe Colomb courut, comme elle put, sa fortune. Jusqu'en 1869, époque de la Postulation, l'épiscopat fut presque seul à s'en émouvoir à peu près partout. Aujourd'hui, ce livre s'est répandu dans un plus grand nombre de mains. La récente édition de la Librairie Catholique (1) va, sans doute, accélérer cette tardive popularité et il faudra bien que les gens du monde s'y laissent prendre à leur tour, car la vérité, substance divine de l'amour, est forte et con« quérante comme la mort.

Dans une lettre extrêmement remarquable qui occupa quelque temps la presse européenne en 1866, Mgr le Cardinal de Bordeaux, métropolitain des évèchés des Antilles, supplia le Souverain Pontife de vouloir bien autoriser l'introduction de la Cause de Christophe Colomb devant la Sacrée Congrégation des Rites. La majeure partie de l'Épiscopat français soutint de ses vœux la démarche du vénérable cardinal que la France vient de perdre. Un certain nombre d^évèques donnèrent leur

1. Ua magnifique yoI. iii-4° ayee encadrements à toutes pages et chromo-lithographies ; chez Victor Palmé à la Société générale de librairie catholique. Toutefois, ce livre de luxe a Tinconvénient de n*étre qu'un abrégé de l'édition Didier.

adhésion formelle à la lettre de Son Éuiinence. Des ecclésiastiques de divers diocèses ajoutèrent leurs voix à celles des premiers pasteurs. La presse espagnole elle-même appuya ce projet de Béatification, par une étrange contradiction avec le mépris et la haine séculaire de la nation pour son bienfaiteur. Son Éminenoe le Cardinal-Archevêque de Burgos transmit à son collègue de Bordeaux des congratulations patriotiques au nom de TÉpiscopat d'Espagne, et joignit son adhésion personnelle à la demande de Béatification. En Amérique, cette idée fut acceptée avec faveur par la presse de divers Etats. Au Brésil, elle inspira un poète. Dans les deux continents, plusieurs pays protestants montrèrent leur franche sympathie pour la Cause de Christophe Colomb. En Russie même, au siège delà fourberie orthodoxe, l'idée d'une telle Béatification produisit une sensation dont les feuilles accréditées se firent l'écho. Plusieurs évoques ayant alors médité la vie de Christophe Colomb écrivirent directement à Sa Sainteté. De la mer des Antilles et de l'océan Indien, des demandes furent adressées à Rome. A l'exemple de l'illustre Archevêque de Mexico, plusieurs chefs de diocèse, en Amérique comme en Asie, sans avoir rédigé leur demande, adhéraient de cœur à celle de l'éminentissime Cardinal Donnet. Les généraux des ordres religieux secondaient de leurs vœux ces pieuses espérances. L'année suivante, un des plus doctes et des plus renommés prélats d'Italie, Mgr Andréa Charvaz, archevêque de Gênes, adressa à son tour au Souverain Pontife une lettre dans laquelle, reconnaissant les difScultés extrêmes que présente l'introduction de la Cause de Christophe Colomb, par suite delà nécessité de se conformer aux

règles posées par le Pape Benoît XIV, il suppliait Sa Sainteté de vouloir user de son autorité souveraine pour introduire cette cause tout exceptionnelle par voie d'exception.

Enfin, la convocation du Concile œcuménique à Rome semblait offrir aux représentants de l'Église une favorable occasion de décerner une marque de gratitude à ce chrétien héroïque. M. le Comte Roselly de Lorgnes, postulateur officiel, quoique laïque, adressa aux Pères du Concile un Mémoire pour rappeler les droits de Christophe Colomb à un témoignage solennel de reconnaissance. Sur ravis d'un grand nombre d'archevêques d'évêqueset de consulteurs,une Postulation fut rédigée qui suppliait le Chef de l'Église de vouloir bien déférer aux vœux des fidèles et, usant de sa souveraineté apostolique, ordonner l'introduction de cette Cause par voie exceptionnelle.

Un certain nombre de prélats ayant quitté Rome aussitôt après leur vote sur l'Infaillibilité, il fut convenu que dès la reprise de la session, la Postulation serait proposée publiquement à la signature des Pères du Concile. Plusieurs d'entre eux devaient faire une motion relative à la Cause de Christophe Colomb. Dans un ouvrage spécial (1), M. le Comte Roselly de Lorgnes a donné le texte entier de la Postulation qui portait déjà la signature de cardinaux, de primats, d'archevêques, d'évêques et de vicaires apostoliques de différentes régions du Globe ; lorsque le châtiment de la France et

1. L'Ambcusadeur de Dieu et Pie IX. — Pion, 1874. —Le Postulatum reproduit à la fin du présent ouvrage, Appendice C, peut être recommandé aux esprits les plus jalousement amoureux de la ▼ivante latinité romaine.

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rintrusion bestiale des spoliateurs du Saint-Siège, en mettant obstacle à la réunion de FAssemblée CBCuménique, ont ajourné cette question dont ropportunité était si généralement proclamée.

La vénération bien connue de Pie DC pour cet admirable serviteur de Dieu, son pieux désir de mettre sa poussière miraculeuse sur les saints autels et Tacclamation unanime et presque spontanée des Pères du Gondle ont donc enfin rappelé, depuis dix ans, l'attention des chrétiens sur Thistoire de Christophe Colomb. Aujourd'hui, cette grande Cause est plus que jamais pendante devant l^glise. La Postulation a déjà recueilli d'innombrables suffrages. De tous les points du globe, plus de SIX CENTS ÉYÊQUES ont envoyé leur adhésion particulière au Postulateur. Ghiffl*e véritablement inouï] et plus que suffisant pour emporter l'universelle adhésion de la chrétienté.

Voilà, en aussi peu de mots que possible, Thistorique do la Cause de Christophe Colomb, l'Apôtre de la Croix et le Messager de Jésus-Christ. Dieu n'a pas permis que Pie IX en vtt le triomphe sur la terre, mais il loi reste la gloire d'en avoir été le promoteur, et le monde saura quelque jour ce que c'est qu'une telle gloire. En attendant, l'Église universelle va prononcer dans toute la force de l'autorité infaillible qu'elle tient de son Chef, et l'Esprit-Saint qui l'inspire et qui fut naguère porté par Christophe Colomb sur les eaux inexplorées de l'Océan, saura vaincre les derniers obstacles de l'ignorance ou du satanisme, exactement au jour et à Theure marqués de toute éternité pour cette justice.

Il y a quelques années, un évêque qui laisse humblement sa piété planer comme un aigle au-dessus de son intelligence, reprochait à Christophe Colomb de ne pas ressembler à saint Benoît Labre ou au Curé d'Ars. Évidemment, ce prélat n'est pas de ces hommes que le silence des astres épouvante, selon le mot de Pascal. Loin de là, c'est un supérieur ecclésiastique des plus corrects et qui doit réaliser d'une manière parfaite l'idéal gallican de la dévotion : in pietate insigni mimimé singularis. C'est-à-dire, la haine de toute singula- Tîté, de toute exception, de toute transcendance; la défiance instinctive de tout enthousiasme et de tout magnanime emportement. Pour de tels esprits, l'exaltation de l'amour est toujours une ridicule extravagance, le lyrisme de la pensée un regrettable délire et les plus sublimes aperceptions du génie une absurde recherche de midi à quatorze heures. C'est ainsi qu'il leur plaît de s'exprimer.

Quant à leur admiration pour saint Benoît Labre et le Curé d'Ars, il n'y faut pas trop compter. Les saints ont toujours été des hommes singuliers, disait Massillon,

et certes, il paraît difQcile de Tètre plus que le fameiu pèlerin-mendiant, devenu acceptable aujourd'hui parce que l'Eglise a parlé et qull y a cent ans qu'il est mort, mais qui passa sa vie, ainsi que le Curé d'Ars, à recevoir les leçons et les réprimandes d'une foule d'hommes sages et modérés dont la piété était insigtiCj sans le moindre alliage de singularité.

Toutes les fois que Dieu veut faire un très grand saint, il fait comme pour Job. Il commence par lui envoyer les petites et faciles épreuves, telles que les voleurs, le feu, la tempête, la ruine, le deuil, Tabandon, la nudité, Tinsulte, le fumier et les plus horribles ulcères. Jusque-là, rien ne dépasse la commune mesure des forces humaines et le Diable seul a été déchaîné. Mais si ces épreuves préliminaires ont été supportées avec constance ; si le sujet n'a point péché par ses lèvres. alors Dieu donne le coup suprême et définitif qui frappe rhomme comme une monnaie d'or à son efBgie et qui fait ressembler à des caresses voluptueuses tout ce qui a précédé. 11 fait simplement intervenir quelques hommes pieux, exempts de singularité et prodigues de sages conseils.

Christophe Colomb, plus étonnant que saint Laurent, endura ce gril pendant dix-huit ans avant sa première expédition et, depuis la Découverte jusqu'au moment de sa mort, il ne connut d'autre adoucissement que d'y être retourné par des mains implacablement vertueuses (1).

1. Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici une page curieuse d'un des écrivains les plus singuliers et les plus éloquents de ce siècle. Cette page à pour titre: Lettre qu'un docteur, homme très

SÉRIEUX, DUT ÉCRIRE A ChRISTOPUE CoLOMB AU MOMENT OU CELUI- CI s'embarquait pour L'AMÉRIQUE. — « J'apprends, mon jeune ami

Il nous est recommandé par le Seigneur lui-même de •especter nos évêques qui sont les successeurs des \pôtres, mais, en même temps, le sage Livre nous fait un précepte de reprendre notre ami et notre prochain : Corripe amicum, corripe proximum. Qui donc nous est plus ami et plus proche que ceux-là qui sont chargés de nous paître et de nous instruire, et comment les dernières brebis du troupeau pourraient-elles être blâmées avec justice quand elles s'élancent au secours

qne tous avez le projet de découvrir on nouveau moude, et je vous dirai sans détour que je ne vous en félicite pas. Votre projet me remplit d^alarme. Il dénote, je ne crains pas de vous le dire, un orgfaeil inconcevable. Comment ! Ne trouvez-vous pas la terre assez grande ? Voyez les hommes des temps passés. Ont-ils jamais songé k découvrir un continent nouveau ? Et vous, vous jeune homme, sans expérience, sans autorité, vous avez nourri cette folle ambition. ( Ce jeune homme sans expérience avait alors 57 ans.) Comment ! ni les conseils de tous vos vrais amis, ni les menaces de la destinée qui vous devient contraire, rien ne peut vous décider à vivre tranquillement en Europe, comme chacun de nous. Vous vous croyez donc bien au-dessus des autres hommes puisque ce qui leur suffit ne vous suffit pas ? Tous les gens éclairés vous le diront, mon jeune ami, votre orgueil vous perdra.

« Je suis d'autant plus chagriné de votre fâcheux entêtement que j*ai toujours eu pour vous une affection véritable. Tout enfant, vous me plaisiez. J'aimais la finesse et la promptitude de vos saillies* Jeune homme vous aviez une imagination qui me séduisait. Car j'aime l'imagination chez un jeune homme pourvu qu'il n'en ait pas trop. Vous me disiez quelquefois : J'aime l'Océan ! et je vous engag'eais, mon enfant, à fair« sur l'Océan quelques vers latins, pour vous exercer. Pouvais-je me douter que vous alliez prendre au sérieux la poésie? Si vous aviez, du reste, un goût si prononcé pour la navigation, je ne vous aurais pas dissuadé de faire de temps à autre quelques petits voyages : les voyages forment la jeunesse. Hais, mon jeune ami, permettez-moi de vous le demander: n'est-ce pas aller un peu loin que d'aller chercher un nouveau monde ?

«Et pourquoi donc ne pas voi^s contenter de l'ancien, puisque nous, nous savons nous en contenter ? Pourquoi ne pas entrer tout simple ment dans une de ces carrières libérales auxquelles votre éducation vous donne droit de prétendre? Pourquoi cette folle et ridicule ambition ? Ah ! quand vous aurez mon âge !

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de leur pasteur près de défaillir? La discipline de l'Église ne saurait être offeusée d'une respectueuse isrdiesse de langage et Thistoire des saints évoques foiu<mille d'exemples de cette charitable audace dont ]m humilité sut profiter et qui fut peureux l'occasion d'u redoublement de sollicitude.

Dans la troisième partie de cet ouvrage, qui traitm de quelques obstacles suscités à Tintroduction de h Cause de Christophe Colomb, j'aurai trop d'occasions

« A cela vous avez déjà répondu qu'il y a là-bas des hommes (]ii sont vos frères avec qui vous voulez unir l'ancien continenL

«Je sais par cœur toutes vos grandes phrases. Vous penseï, n eil-a pas? que quand vous aurez traversé l'Océan qui essaye de sépiw les mondes, vous planterez la Croix sur la terre nouvelle.

« Ce sont là, mon enfant, des paroles creuses ; permettez i n homme plus âgé que vous, de vous le faire observer. Vous sam que j'aime les arts, et que je respecte la religion, mais je n'aime pasbi saints et les hommes de génie : les uns et les autres vont trop Lmb, ils exagèrent continuellement. L'Europe en a déjà fourni asseï tf même trop; ils ne sont boas qu'à agiter le monde. Quelle folie d'alkr là-ba$, au risque de vous casser le cou, grossir le nombre de» if veurs ! Prenez garde, mon enfant, vous allez devenir ridieoii» Croyez à la sincère affection qui me dicte les paroles que je tosi adresse. Je ne puis vous cacher le regret que j'éprouve quand f vois perdu, dans les songes creux d'un orgueil insensé, un jeint homme pour qui je me plaisais à rêver un meilleur avenir.

« Oui, mon enfant, j'ai le cœur navré, quand je vois que tov allez de porte en porte mendier des secours qu'on vous refuse. Qn'i^ vez-vous fait de votre dignité? L'honneur de votre famille a éli sans tache jusqu'à ce jour. N'avez-7ous donc plus d'amour-propn!

« L'amour-propre, mon enfant, c'est le gardien de la dignité, ft pour un homme bien né, la dignité est ce qu'il y a de plus précien. Sans doute, (car je ne veux rien exagérer,) U ne faut pas avoir trof d'amour-propre, l'excès en tout est un défaut, mais il faut en a^ir un peu, et, si vous continuez, vous me ferez croire que vous nés avez plus; prenez, parmi nous, quelques-unes de ces fonctions h^ norables que votre jeune intelligence, vous rendrait capable de blea remplir : ainsi vous ne contristerez plus vos amis. Autour de vont nous serons tous d'accord ; nous encouragerons vos essais, et nom tuerons le veau gras, en voyant revenir l'enfant prodigue. » Ernest Hkllo. — Les Plateaux de la Balance — P. 373. .

HWrORIQUS DB LA GAUSB S^

e cette sorte de remontrances pour ne pas en avertir es à présent les esprits timides qu'une pareille témérité ourrait scandaliser ou faire souffrir. Geux-1& peuvent 3 dispenser de me lire, car ce n'est pas à eux que Je l'adresse. Au risque de me couvrir de ridicule, je dé- [are mon ambition de ne parler qu'à des &mes déborantes de désir et enthousiastes comme la flamme, 'est le moyen de n'obtenir que les douze cents lecteurs ^vés par le sceptique Stendhal, et, avec la gr&ce de ieu, ce petit nombre doit suffire, s*ii entre dans les 3sseins éternels que le Révélateur de la Création soit ifln glorifié sur cette terre ingrate dont il doubla étendue !

Cependant, je ne puis achever ce paragraphe sans irler d'un autre prélat dont l'excessive prudence ne lurait être un obstacle & la Cause, mais qui pourrait rec raison m'accuser d'inexactitude si j'avais l'air, en %lîgeant d'inscrire son refus, de le compter pour une nité dans l'énorme chiffre déjà mentionné des adhéons épiscopales.

Le Comte Roselly de Lorgnes ayant envoyé le Postu- '4um à l'archevêque d'Auch, Mgr de Langalerie, reçut, 1 mois de novembre 1879, une réponse de Sa Gran- 5ur qui déclarait ne pouvoir se décider à signer cette èce, à cause, disait-elle, de son insurmontable répu- •^ance!... Un mois après, le même archevêque écrivait ^M'un premier succès sérieux obtenu à Rome pourrait ^Tit'étre déterminer son adhésion.

Ainsi, le désir si connu et si formellement exprimé 5 Pie IX, l'acclamation à peu près unanime des Pères 1 Concile et le suffrage de la plupart des évêques du londe, enfin l'étonnant concert d'une multitude de

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voix sacerdotales ou laïques implorant ce grand acte de justice de tous les points du globe, tout cela ne panît pas à Monseigneur d'Auch un grelot convenablement attaché et il tremble de se compromettre en ne se laissant précéder que de la moitié de l'univers. Le Cardinal- Archevêque de Bordeaux, le vénérable et regretté pootife qui osa, le premier, au milieu du silence universel, supplier le Saint-Père pour Christophe Colomb, dullm sembler étrangement téméraire. Suivant les idées de Monseigneur d'Auch, le scrupule en ces sortes d'affaires ne pourra jamais être poussé assez loin et, en le siqh

posant même excessif, c'est à peine s'il commencerait à cesser d'être insuffisant. Les Apôtres, dont il sTionoR d'être un des successeurs, ont bien pu avoir la simplicité des colombes, mais ce serait peut-être hasarder beaucoup que de leur supposer la prudence des se^ pents recommandée par le Maître ; car, enfin, ils n'ont pas montré cette sainte répugnance épîscopale qui aurait contenu l'emportement juvénile de leur zèle el nous ne serions pas réduits à nous demander aujourd'hui s'ils n'auraient pas mieux fait d'attendre un premier succès du christianisme pour commencer leur prédication.

De la répugnance pour la Cause de Christophe Colomb ! Certes, je dois me souvenir que je parle en ce moment d'un vénérable et vertueux pasteur, d'un de ces hommes comblés d'honneur que le Pape appelle : mon frère ; mais je ne puis oublier que le même mol étonnant fut prononcé, il y a trois ans, à la tribune parlementaire, je ne sais plus par quelle bouche ignoble, et il s'agissait du Sacré Cœur ! La dévotion au Cœur de Jésus-Christ donnait de la répugnance à cet avocat"

Je sens bien que le rapprochement est effroyable, mais il est appelé par Tidentité du mot et les mots ont une métaphysique inexorablement substantielle et révélatrice...

Si Christophe Colomb est vraiment un saint, — ce que l^glise ne nous défend pas de supposer, — il est fort effrayant d'avoir une pareille répugnance et plus effrayant encore de ne pouvoir la surmonter. Voilà ce que j'avais à dire respectueusement à Monseigneur d'Auch dont j'aurais horreur de paraître mépriser le caractère et Téminente dignité. Je sais bien que ce pieux archevêque adhérera de tout son cœur à la Postulation quand elle aura triomphé et qu'il honorera sans répugnance Christophe Colomb quand l'Église aura inscrit son incomparable nom dans les sacrés Diptyques ; mais alors, sans doute, il comprendra combien il eût été plus honorable pour Sa Grandeur de pressentir et de presser cette décision I

J'ai déjà nommé 'un grand nombre de fois le Postulateur de la Cause, le Comte Roselly de Lorgnes. Je dois encore le nommer et le citer beaucoup, puisqu'il est le principal ouvrier de cette grande chose contemporaine qui sera regardée comme l'un des plus beaux gestes de Dieu par la France au xix* siècle. Si l'intérêt transcendant de la gloire de Christophe Colomb n'abolissait pas immédiatement autour de lui tout autre intérêt historique ou littéraire, ce serait un second acte de justice que de raconter la vie et les travaux de cet apologiste chrétien, si célèbre dans ce que j'appellerai le recto de ce siècle et maintenant dépassé par l'infâme cohue des saltimbanques oraculaires de l'antichristianisme. Mais un si vaste examen ne peut être enfermé dans une simple parenthèse biographique. Il faut plus d'espace et moins d'incidence pour parler d'un homme qui a informé philosophiquement la moitié de ses contemporains et qui fut le progéniteur intellectuel de Donoso Cortès. Il suffirait sans doute à la gloire du Comte Roselly de Lorgnes d'avoir écrit la vie de Christophe Colomb, comme personne peut-être ne Teût écrite sans

lui jusqu'au jour du Jugement; maïs, avant d'être historien, on doit se souvenir qu'il fut le rénovatenr de l'antique apologie chrétienne qui avait été comme le vagissement littéraire de TÉglise dans les trois premiers siècles. Seulement, il renouvela ce genre vénérable en le rajeunissant et en le retrempant, comme le vieil Eson de la Fable, dans l'énorme cuve bouillonnante de tous les progrès scientifiques de l'esprit humain. Récipient monstrueux et babélique, image du profond Chaos avant que le Verbe du Tout-Puissant en eût fait le suppôt de la Lumière, tout s'y trouvait et s'y confondait dans ce mystérieux désordre harmonique qui précède ordinairement le grand ordre soudain que la Providence veut opérerl

Le Comte Roselly de Lorgnes discerna profondément la vocation et la mission religieuse des temps modernes et il déclara aux Athéniens de sa génération qu^ayant regardé en passant les divers simulacres de leur culte scientifique, il avait trouvé — comme saint Paul — m» autel dédié au Dieu inconnu, et que cet objet de leur ignorante adoration était, assurément, le Père des lumières et le Dieu des sciences. Et il démontra ce qull affirmait, glorifiant la science, comme jamais la science n'aurait osé rôver de se glorifier elle-même, la mettant en escabeau sous les pieds du Seigneur, au-dessus des plus inaccessibles pics de l'orgueil humain, lui faisant allaiter amoureusement la Tradition catholique que le même orgueil prétendait exténuer par elle ; enfin, retournant contre cette fille dénaturée du Père du mensonge la fameuse tentation de l'Évangile et lui promettant tous les empires du monde et toute leur gloire si elle consentait à se prosterner devant le Fils de Dieu I

HISTOBIQUB DE LA CLVUSE 65

Moins grand écrivain que Uhateaubriand, si ce n'est par éclairs, moins aigu et moins transperçant que de Maistre, le Comte Roselly de Lorgues s'est montré infiniment supérieur par la doctrine au premier de ces deux aigles^ et il étreint, il enveloppe mieux que le second la vérité dont il s'empare ou Terreur qu'il veut étouffer.

Le plus connu de ses ouvrages philosophiques, le Christ devant le Siècle^d^ été traduit dans toutes les langues. Les deux autres, de date postérieure^ la Mort avant VEomme (1) et la Croix dans les Deux Mondes^ ont eu, en France^ moins de retentissement, le premier surtout, je ne sais pour quelle raison. La Croix dans les Deux Mondes a ceci de particulier qu'elle fut le point de départ de la grande évolution par laquelle son auteur est devenu l'historien de Christophe Colomb. Le rôle providentiel de l'Ambassadeur de Dieu lui apparut spontanément et l'élan dlntuition qui le lui ût apercevoir fut si complètement illuminateur que l'étude stricte et laborieuse qui vint ensuite n'ajouta presque rien à cette prime-sautière aperception.

L'effet, d'ailleurs, en fut tellement contagieux que c'est à la Croix dans les Deux Mondes que la ville de Gênes — honteusement ingrate pour le plus iUustre de ses fils, comme je le montrerai plus loin — doit son monument à Christophe Colomb ; monument élevé par Tordre du roi Charles-Albert étonné de l'insouciance des Génois, après la lecture de ce livre.

1. De tous les livres apologétiques du Comte Roselly de Lorgues, la Mort cuvant VHomme est certainement celui qui justifie le plus Tenthousiasme de ses admirateurs et qui explique le mieux sou influence sur certains esprits élevés de son temps.

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Telle fut aussi rorigine du choix de Pie IX qu: voulut pas d'autre historien pour son héros de pi lection que récrivain français favorisé d*uiie telle s cité historique et qui justifia par là l'incertitud< Joseph de Maistre, se demandant si l'infaillibilité Papes ne va pas au delà de ce qu'on suppose et si ne porte pas quelquefois sur certains points extrj ment éloignés des conjectures de la raison chrétie;

Aujourd'hui, le Comte Roselly de Lorgnes, pan? à rextrémité de sa vie, pourrait, à ce qull semble, S( poser dans la force et dans la sérénité de sa vieille Il pourrait regarder son œuvre comme accomplie pourrait dire que son âme est fatiguée du i>oids < si long jour et laisser à d'autres le noble souc triomphe terrestre de la vérité. Mais il considère chevalier Textraordinaire honneur qu'il a reçu ( estime, comme il convient, la grandeur de son man Il sent que tout son effort est nécessaire et qu'il d( cette Cause inexprimablement sainte jusqu'à son i nier soufQe, puisqu'il a fallu que le fleuve humain co pendant quatre cents ans pour qu'il s'élevât vers I cette clameur, cette .unique clameur de justice qw Seigneur Dieu n'entendra peut-être jamais plus !

Tant que Christophe Colomb ne sera pas resti officiellement à l'Église, l'ami et le fldéicommissairc Pie IX ne saurait se reposer, semblable en ce point grand Apôtre-Amiral qui ne pensa jamais que œuvre fût achevée et qui ne se reposa que dan mort.

L'apparition prochaine d'un nouveau livre du Comte Roselly de Lorgnes — F Histoire posthwne de Christophe Colomb, — qui me paraît devoir être une nappe de lumière sur un grand nombre de faits inconnus et surabondamment explicatifs de Tétonnante disgrâce historique du Porte-Christ, donnera sans doute peu d'allégresse aux ennemis héréditaires de cet homme sans égal, investi par le plus solennel de tous les contrats des éminentes dignités de Vice-Roi des Indes et de Grand Amiral de l'Océan : titres nécessaires à l'exécution de sublimes desseins, mais que la révoltante duplicité d'an- mauvais prince rendit illusoires en ne lui permettant jamais d'en exercer l'autorité et, bientôt, en l'en dépouillant tout & fait avec le cym«me atroce des politiques de la Renaissance. Ce livre, vraiment singulier, ne sera rien autre que le récit de llnvraiseitblable aventure de cette gloire exorbitante s'abîmant dès son aurore, voyageant dans le mystère des catacombes pardessous la rameur d'une dizaine de générations et sur-

gissant tout à coup par la volonté d'un pape et malgré les efforts diaboliques d'une multitude d'imbéciles épouvantés d'un tel signe, au moment précis et proyidentiel où la splendeur obscurcie du catholicisme a tant besoin de ce réconfort de magnificence I

L'infatigable Postulateur après avoir, dans son Histoire de Colomb, raconté l'Odyssée chrétienne de celui qu'il nomme le Messager de l'Évangile, va nous montrer maintenant l'horrible dessous ténébreux de ce drame immense où les Anges pleurants ont pu contempler Tabominable victoire des puissants écrasant on Pauvre qui était l'ami de Dieu. On pourra désormais suivre, ûl à fil, la trame savante de ce tissu d'iniquités qui commence au premier succès du Héros chrétien et qui ne tend à rien moins qu'à la ruine totale et s«is remède des .plus grandioses conceptions que Famour d'un homme ait jamais enfantées.

L'historien indigné et implacable ne se contente pas de ce tourbillon de crimes et de mensonges qui submergèrent comme des ondes l'Envoyé de Dieu; il nous fait enjamber son cercueil et nous force à tftter dans les ténèbres les sépulcres oubliés de sa race descendue tout entière dans le même gouffre. Certes I il convient à Dieu que la vérité et la justice aient enfin leur tour et que l'hypocrisie, même séculaire, soit une bonne fois démasquée, pour que cette terre qu'il a faite ne ressemble pas décidément à quelque Panthéon sinistre à la porte duquel une main de TAbîme aurait écrit ces mots avec le sang des saints : Ici on assassine les

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