‹ Le révélateur du globe: Christophe Colomb et sa béatification futureChapitre 47 sur 85 · MIRACLE SUR LA MER · texte numérisé non relu

MIRACLE SUR LA MER

* ï^armi les quatre caravelles que l'ordonnateur de la "^^Oe avait hvrées à Christophe Colomb pour son dernier voya^ç^g découvertes, se trouvait un navire, nommé le

Galicien^ ^pais, mauvais marcheurf si défectueux dans sa mâture qu'une ronde brise le mettait en péril. D'ailleurs, à tout instant l'escadrille était obligée de diminuer de voiles pour ne pas le perdre de vue. Il y avait urgence de s en débarrasser.

« Le 29 juin, l'escadrille, étant arrivée devant Saint-Domingue, jeta l'ancre à une lieue du port. Colomb envoya le capitaine du Galicien, Pierre de Terreros, exposer lui-même au gouverneur Ovando la nécessité de se procurer an autre navire, et le prier de lui céder une des caravelles qui allaient partir ou do lui en fournir une autre que TAniiral payerait de ses deniers. 11 devait aussi demander, de la part de son cbef, licence d'entrer dans le port avec ses quatre na^ires, pour se mettre à l'abri d'une violente tempête qu'il prévoyait devoir éclater prochainement.

« Ovando aurait pu accorder la permission de descendre; mais il craignait' de déplaire au roi Ferdinand, et surtout de s'aliéner les bureaux de la marine, s'il accédait à la demande do î'fkuiiral. Peut-être aussi n'étail-U pas convaincu de la néce^bité de remplacer un navire mis en mer depuis deux mois à peine. Quant au besoin d'échapper à la tempête, la sérénité du ciel, la splendeur du soleil, le calme azuré des Ilots lui donnaient en ce moment l'air d'une plaisanterie. Non seulement il n'accorda pas à l'amiral de prendre un autre navire, mais il lui « défendit de descendre et même d'aborder ».

« Tout ce que demandait l'Amiral étant refusé, le capitaine du Galicien revint à bord de la Capitane rendre compte à son chef de l'insuccès de sa démarche. Il put. en passant au milieu de leurs amarres, compter dans le mouillap:e trente-quatre navires avec pa^âllon de partance. C'était la Hotte que devait ramener Terrez, à laquelle s'étaient réunies deux caravelles achetées par un ancien notaire amateur de navigation, Rodrigo de Bastidas.

« Il est plus aisé de se flgnirer que de rendre rindignation

doixt ftit saisi le grand homme en se voyant repoussé

« ^'une terre et des ports que, par la volonté de Dieu, il avait

^a.^nés à l'Espagne en suant le sang (1) », ne pouvant ni se

réparer ni s*abriter dans une île dont il était le Vice-Roi et

lo Oouvemeur perpétuel, contraint par conséquent de

s'offrir comme une proie à la tempête, et de continuer son

'Voyage avec un navire hors d'état de naviguer ! Ce refus si

<^on traire aux lois de Thuinanité et aux usages de la nier ré-

I>ajidit la consternation dans les équipages.

« Mais, quelque profonde que fût l'indignation de l'Amiral, ^on humanité, sa charité chrétienne l'emportèrent sur son Ressentiment. 11 renvoya de nouveau vers le gouverneur pour lui dire que, puisqu'il lui refusait un asile, malgré la '^^cessité de se réparer et au moment même d'un péril ^J^niinent, rigidité qu'il ne pensait pas être conforme à l'intention des Rois, qu'au moins il retînt encore la flotte près partir, et qu'il ne la laissât pas aller avant huit jours (2), que l'ouragan s'étendrait jusqu'en de lointains parages ; ^ï^ant à lui, il allait sans retard chercher un abri.

-« Comme Ovando n'entendait rien à la navigation, et que prudence le portait à ne pas négliger un avis utile, il conseil des pilotes et du capitaine général, Antonio dé 'ez. îl faut bien le reconnaître, aucune apparence atmosphérique ne semblait justifier la prévision de l'Amiral ; il '^t donc décidé que l'on partirait ainsi qu'il était convenu. ^^8 pilotes, en regardant le ciel, raillèrent gaillardement 1^ sinistre annonce du vieil amiral, qui fut traité d'esprit ïï^orose, de «faux prophète (1) », et peut-être de radoteiu*.

^- Paroles de Christophe Colomb : «.. . La tierra y los puertos « que jo por la Tohintad de Dios, gané à Espana sudando sangre. » — Lettre •*** Jîoû CeUholiques, datée de la Jamaïque, le 7 juillet 1530,

*• Pbrnando Colombo, Vita dell* Ammiraglio, cap. lxxxviii.

^- Hbrrbra. Histoire générale des voyages et conquêtes des ^^^tiilanÈ dans les Indes occidentales, décade !'•, liv. V, ch. ii.

* Colomb, fort emban-dssé de Rlal du Galicien, ne \i\ )ius d'autre expédient que de donnor au plua mauvais navire le meilleur capitaine. Il lit passer h son l)ord comuie l'Oiumandanl en premier, son ft*re don Barthélémy, taomme [(Vond en rosBi.uroeg, «t immédialement chercha un abri 11long de la ei'ite voisine. A quelques lieues de là, l'on trouva une petite anse aaneu fermée, (|"'il appela - le port caché -, puer/0 ••sronilido. Il s'y iissura de son mieux, et aussitôt 01 toutes ses dlspoBllions pour recevoir l'ouragan, avec autant do hâte que s'il l'eût vu venir,

* Cependant le bon l'tat do la mer, IV'clal du ciel, la doutreur des brises, souriaient à ceux qui devaient partir. Après im séjour asseï long, loin do leur famille et de leur» habitudes, il leur lardait de revoir la pairie, tkinfomiémeot aux ordres de la Ilelne; Ovando avait signîfli? un codf;i' de re- Iniir h tous les rebelles connus. La plupart ne demandaient pas mieux, puisque leur fortune était faite. D'alll«urs ils emportaient chacun des quantifias d'or capables d'adoucir leurs ju^es.

* On les avait répartis, au nombre de plus de cinq cents, sur diverses caravelles. Bobadillu, le gouverneur dostiiui^ cl qui se consolait de sa dts^'r.lce avec ses monceaux d'or, avait pris place sur la Capiiime. Il emportait un Iréeor qn'oa esliniflit à plus de cent cinquante mille ducais, outre des quanlités de morceaux d'or qu'il destinait & la ttelce (1). Holdau, destitué comme lui et appelé à rendre compte de su rébellion, avait entassé dans ce vaisseau des masses d'or raplnées sous toutes les formes, juaqu'à la violence, pondant sa révolte. Sur cette caravelle, on avait embargaé cent mille pesos provenant des droits royaux. Od y avait aussi transporté, au grand regret de toute la rtlle, le plus énorme morceau d'or massif dont U ait jamais été parlé

t. Bknion[, ta Hisloi-ia dcl Kiioro Mondo, lib. I, fogl. xit.

APPtlNDlCES 327

dans l'histoire. Cette pépite, que plus de mille hommes avaient touchée de leurs malus (1) avec admiration et convoitée, s'élevait, d'après un témoignage authentique, au poids de « trois mille six cents posants d'or ». Les rebelles avaient aussi placé sur ce navire la somme de cent mille pesants d'or fondu et marqué, et quantité de gros jgrains d'or aâ.tif, pour les montrer ainsi en Kspagne. Jamais une telle ^ixantité d'or n'avait été vue à la fois.

<« D'autres richesses, également acquises au mépris de la JU^stice et de l'humanité, payées du sang et de la vie de tant de nrt«Uheureux Indiens, étaient entassées sur chacune des ca- '''^'velles. D*aprè9 Benzoni, il y avait là plus de quatre cents ^^pagnols, tous riches, tutti richi.

^Le temp| étant superbe, ou mit un aux adieux. Le capi- ^^ttne général donna le signal du départ. La flotte, ouvrant voiles, s'éloigna majestueusement dos rives de l'Ozama. gouverna directement au sud-est, pour aller doubler le c^p de l'Épée, au-dessus de Tile Saona, et gagner la haute

^ Tout allait à souhait. On arriva par un souffle propice ^ 1a hauteur du cap Raphaf^l, à une distance d'environ huit ligues, quand tout à coup la brise mollit ; puis en peu d'ins- ^^ixits des signes inquiétants se manifestèrent. La transpar'oiice du ciel s*épaissit, l'éclat du jour décrut rapidementx L-'Océan se tenait calme et morne ; l'air était lourd et suf- . ^^^^X5ant. Pour des pilotes exercés, il n'y avait pas à s'y mé- P^^eodre : c'était l'annonce de la tempête.

^ Quoiqu'on fût en vue de la terre, on ne pouvait y cherclxer un refuge. Aucun souffle ne soulevait les voiles, qui Pendaient flasques le long des mâts. L'Atlantique, devenu ^^ïxe et glauque^ demeurait immobile comme un cercueil

^- « Globum eum mille amplius homines viderunt atque attracta^ * ^'«runt » — Pétri Martyri, Anglerii, Oceanœ Decadis primœ, Viber decimus, fol. 24, § d.

de plomb. Il n'était plus possible ni de retourner au port, ni de fuir le danger des côtes en affrontant la haute mer. Sans doute tel marin qui avait raillé TAmiral aurait en ce moment voulu, suivant le conseil de sa vieille expérience, n'avoir pas quitté le mouillage ; mais il était trop fard. Aucun art ne pouvait rien maintenant.

« L'effet suivit de près la menace.

« Un vaste balancement rompit la plaine unie des eau; les vagues, après quelques larges oscillations, se gonflèrent noircissant ; leurs cimes en bouiUonnant s'élevèrent blanchissantes. Bientôt le fond de la mer sembla se soulever; le soufUe strident de la tempête gfinça dans les mâtures, ballotant comme un jouet, parmi les masses d'écume, cette superbe flotte. Les vergues frappaient Veau ; Tavant eU'arrièro plongeaient tour à tour sous les lames. Les trésors accumulés dans les navires furent rudement secoués. La fureur des vagues flt s'entre-choquer plusieurs caravelles. Quelquesunes s'entr 'ouvrirent et sombrèrent à l'instant; d'autres luttèrent par d'impuissantes manœuvres. Un épais embrun s'ajoutait à l'affreuse ohscurit('^ du ciel. On ne se voyait point; on entendait à peine les commandements inutiles du portevoix et les cris désespérés de l'horreur.

« La Cupitane, si merveilleusement encombrée d'or, malgré ses solides charpentes, fut saisie par l'ouragan, fracassée, ouverte aux flancs, dépecée, puis engloutie sans rémission dans l'abîme. De tout ce qu'elle portait, hommes et trésors, rien ne reparut. Plus de vingt- six caravelles, toutes chargées d'or, dépouilles des rralheureux Indiens, furent brisées et ensevelies dans les gouffres de^ vagues ; d'autres, emportées dans les sillons écumeux de l'Océan, furent entraînées sous des parallèles inconnus, et sombrèrent plus loin, après avoir ressenti plus longtemps les angoisses du désespoir.

« De toute cette superbe flotte, il ne revint à Hispaniola que deux ou trois navires fracassés, à demi noyés ; tandis

qu'un seul, le plus mauvais, le plus petit de tous, nommé V Aiguille « el Aguja », continuait sa roule vers l'Europe. « 11 portait tout le bien de TAmiral, qui consistait en quatre mille pesos ; et ce fut le premier qui arriva en Castillc comme par la permision de Dieu (1)». Les navires malti*aités qui revinrent se réparer à l'Espagnole portaient les gens les plus pauvres, les plus obscurs de ce convoi ; il n'y avait parmi eux qu'un seul bidalgo, le notaire navigateur Rodrigo de Bastidas : « C'était un fort honnête homme (2) », que Bobadilla avait aussi persécuté inhumainement.

« Dans cette terrible journée périrent, sans en excepter

un seul, les traîtres, les calomniateurs, les ennemis jurés

de Colomb. « Là, dit un historiographe royal, a pris fin

f^^çois Bobadilla, celui qui avait envoyé l'Amiral et ses

^res, les fers aux pieds, sans l'accuser, ni lui donner lieu

^ se défendre ; là prit lin aussi le rebelle François Roldan

c^ quantité de ses complices qui s'étaient soulevés contre

^62 Rois, contre l'Amiral, dont ils avaient mangé le pain, et

W avaient tyrannisé les Indiens. Là périt aussi le Cacique

^iiarionex (qui avait opiniàtreiiieut refusé TÉvangile) ; les

^®ux mille pesos furent submergés avec ce grain d'or de

^ï^ndeur prodigieuse (3). » Tout fut perdu ; la mer engloutit

^ ^a fols avec ces richesses iniques leurs iniques posses-

^ups, « au nombre de plus de cinq cents hommes (4) ».

^ Or, pendant que s'accomplissait ce désastre, l'Amiral,

-^ - Hbrrbra, Histoire générale des voyages et conquêtes ^ Castillans dans les Indes occidentales, décade I'*, iiv. V.

'^*^- II, p. 337.

.j^^- « Bastidas, hombre bueno y piedoso con Indios. » — Rafaël

"^^H-iA Baralt, Resùmen de histona de Venezuela, 1. 1, cap. vu,

^^ Hbrrera, Histoire générale des voyages et conquêtes des ^^^^ titans dans les Indes occidentales, décade I", Iiv. V, çh. ii. "*• OviKDO Y Valdez, Histoire naturelle et générale des Indes *^^- 111, ch. IX.

33 J LB RÉVéLATEUR DU GLOBE

retiré dans « le port caché », puerto escondido, laissait gronder Touragan, et se confiait à Dieu.

« Durant le jour, les quatre caravelles, parant de leur mieux aux coups de vent et de mer, tinrent bon. Mais « la tempête fut terrible pendant cette nuit-là, et elle désempara les vaisseaux ». Au milieu de Tobscurité, trois navires ftarent arrachés du port, où la Capitane resta seule. Chacun d'eux fat emporté do son côté (1), sans conserver d'autre espoir qoe la mort. Chacun croyait les autres irrémissiblementp^m. Ils durent s'abandonner à la violence des flots. Le Galicien, sur lequel se trouvait heureusement TAdelantado, perdit sa chaloupe, et, pour la ravoir, le bâtiment faillit périr. 11 dut y renoncer. On s'efforça de gagner la haute mer. Les trois caravelles furent fort maltraitées^ perdirent une partie de leurs agrès et de leurs provisions. Le navire de rAmiral, quoique horriblement fatigué, ne reçut aucune avarie. Il dit lui-même : « Notre Seigneur sauva celui dans lequel je me trouvais, en telle sorte que, quoique étrangement assailli, il n'éprouva pas le moindre dommage (2). » Après avoir été battues de la tempête durant plusieurs jours, les quatre caravelles se rejoignirent au port d'Azua le dimanche (3), comme afin do célébrer' ensemble ce saint jour, et remercier Dieu de sa protection manifeste. Les circonstances de cette réunion inespérée paraissent avoir ftappé l'Amiral, si habitué aux bontés de sa Haute Majesté.

* C(» désastre n'a point été considéré comme un simple sinistre de mer ; tous les contemporains y ont vu un cliàtiment providentiel. L'action de la justice divine fut ici telle-

1. « La nolte con grandissiro<i oscurità si partirono tre Davigh « deila sua compagnia, ciascuii per lo suo camino. » — Fbrsamdo Colombo, Vita dcU'Ammiraglio^ cap. lxxxviiï.

« 2. En el que yo iba, abalumado à maravilla, Nuestro Seûor le •ialvô que no hubo daîio de una paja. » — Lettre aux Bois Catholiques datée de la Jamxaïque^ le 7 juillet 1503.

3, Fernando Colombo, Vita delV Ammiraglio, cap lxxxviiï.

APl*eNDIC£3 331

meut transparente que, sans exception, tous les historiens

de cette époque s'en montrèrent saisis de respect et d'effrois

« Si le discernement de la tempête, qui épargne le Juste

^^ sévit contre les coupables, balaye de son souffle leurs

M^rances, emporte leurs supplications, ver^e au gouffre

^^ lOcéan les richesses accumulées au prix de leur âme ; si

^6 8auf*conduit donné parmi les abîmes au petit trésor de

^'Amiral, qu*on a placé nié,chamment sur la plus fragile des

AeflB, et qui ramène seule à travers FAtlantique dans le port

destiné, nous frappent d'étonnement, cet étonnement se

changera -en stupeur, àTaspect de la protection qui, durant

^ même instant, couvre la personne et Toscadre de TAmiral

<U9ui8 la mer des Antilles. Ses quatre caravelles sont égale*

nient préservées et sur la cote et sur la pleine mer. Le Gali"

c^n, ce navire mis en danger par la seule houle, résiste à

l'itnpétuosité des flots ; la Capitane ne perd ni un homme

^ ime ancre, ni un câble, ni une planche, ne reçoit aucune

avarie.

« Le caractère vraiment surnaturel do cet événement impresfliona profondément TEspagne. L'étrangeté de ces circons- (Uices, l'immensité de la perte, le deuil de plus de cinq cents faïKiilles, donnèrent aux détails de ce fait une authenticité ^U^ubreet mémorable.

« La Reine ût au gouverneur Ovando un double grief, de ^oxi double refus d'obtempérer à Tavertissement de l'Amiral ^^ de lui accorder un refuge dans une si pressante néces- *iW (1). Le Roi regretta l'or fondu et marqué, surtout ce pahi

l-.Les Rois eurent un grand ressentiment de la flotte, car ils le fi-rent paraître •mvertement... Ils mandèrent à Nicolas de Ovando» ^vi^ils n^ayaient pas pour agréable le refus qu'il avait fait à TAmiral ^* •« retirer dans le port par la pressante nécessité où il était, et de i^*aToir pas youIu suivre suivre son conseil en retenant la flotte quelques jours davantage. » — Herrbra, Histoire gé/iérale des "^^ages et oonquétes, etc., dans les Indes occidentales, décade

» Uv. V, ch. XII.

d*or massif dont aucun travail des mines n*a jamais offert le pendant. Longtemps la mémoire de ce terrible fait se conserva vivace dans l'île. L'archlchronographe impérial Oviedo, qui y résida et s'en entretint avec des témoins ocnlaires, fut frappé de son caractère prodigieux: Dans trois passages de son Histoire naturelle des Indes occidentales, il revient sur cette flotte perdue pour avoir négligé le conseil de TAmiral (1). Le Milanais Girolamo Benzoni,qul habitait Hispaniola quarante ans après l'exécution de ce jugement, et dut y entendre encore quelques témoins oculaires, n'a pu se défendre de voiricilà sentence d'un arrêt céleste (2). Le châtiment des rebeUes, l'anéantissement de leur inigne trésor, lui paraît un exemple salutaire donné au monde et une haute leçon de philosophie historicrue.

« La prédiction de Colomb, son terrible accomplissement, l'immunité accordée au petit trésor du messager de la Croix sur l'Atlantique, et la conservation de ses quatre navires dans la mer Caraïbe, sa caravelle seule exemptée de toute fatigue et de toute avarie pendant l'eiTroyable tumulte des flots, faits qu'attestent des témoins oculaires, des pièces officielles, des documents authentiques et l'unanimité des historiens, ne sauraient aujourd'hui être mis en doute.

« Chose à remarquer : personne n'a jamais osé attribuer un tel enchaînement de circonstances au Hasard, ce patron complaisant du diflicilo, qu'on se plaît à charger de l'imprévii et de l'extraordinaire dès que notre raison n'en trouve pas une explication qui la satisfasse.

L « ... Qui furent perdus pour ne point avoir cru ne prins conseil de l'Amiral, » — Oviedo y Valdez, Histoire naturelle et générale des Inder^ traduction de Jean Poleur.

2. Benzoni : « Qui é da notare quanto la giustizia di Bio permette per castigare la malignita de gli noroini e considerare che tutti i uostri tesori e le nostre richezze nell' quali tanta fidanza abbiamo, tut te sono sogni e ombre false, etc. » — La Historia del Nuovo Mondo^ lib. 1, fogl. xxiv. (Venezia, 1572).

APPENDICI» 333

* En vain tenterait-on d'expliquer naturellement cet événement formidable ! Qu'on n'essaye pas de l'attribuer à 1 iiabiieié consommée, à l'expérience lumineuse de l'AmiraL ^'n tel genre de prédiction est au-dessus des faits de l'observation et de la pratique. Interrogez les hommes spéciaux, ^s officiers de mer : mieux que tous autres, Us vous appren- <^nt Timpossibilité d'une telle prophétie, d'après les données de la science nautique. Le savant Arago ne croyait point à la possibilité de présager une tempête, et encore 'ï^oins de la deviner avant Tarrivée dos signes précurseurs ^e l'ouragan. Voici ce que dit, au sujet de la prédiction de ^-olomb, un officier supérieur de la marine, ancien directeur ^' école navale, auteur du Manœuvrier complet et du Dief icjnnaire de marine à voiles et à vapeur, le baron de Bonne-

«,Nous nous croyons fondé à n'admettre l'infaillibilité

^^>solue d'aucun homme, d'aucun instrument météorolo-

S'ique, d'aucune donnée préalable, d'aucun signe précurseur,

^ti ce qui concerne toute prédiction ou toute annonce sur

*^ temps qu'il fera, lion-seulement deux jours, mais même

^©ux heures à l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette

^ocasion, ait remarqué que les nuages des régions supé-

res avaient une marche assez prononcée à rencontre de

des nuages plus voisins de la terre ; qu'il ait observé

les vents ahsés faiblissaient ; que, par intervalles, les

^ses de l'ouest prenaient de l'ascendant ou toute autre

^^<iication pratique, et qu'il ait jugé prudent de prendre ses

ï^ï^éciautions et de se mettre à l'abri, nous le concevons faci-

*^Uienl, d'autant qu'en marin consommé, Colomb avait l'ha-

*^ltn.<ie, qui est celle de tous les chefs prudents, d'avoir tou-

Joii^g la pensée préoccupée de sa route, de son navire, de

*^ ^ta.t du ciel et des probabilités du moment ! Mais quant à

^^clarer publiquement qu'une tempête devait éclater dans

^^ùx jours, nous croyons que c'est au-dessus des facultés

331 LE liÊVÊL.%TlXll DU GLOBE

huni;iiiie«« et *qae ni Colomb, ni personne au monde n*a Jamais pa !e prédire arec certitude (i). »

« >o«s a«fisî nous sommes persuadé qu'une telle jMrédic- *ii>iL « est ••-dessus des facoltés humaines » : c'est précisé- HjOtt pQ«r cela que l*annonce officielle de Colomb au gouwoDOKsr Otuii^v le conseil de ne point laisser partir Ja flotte; ôHUbé" av«c izKl^tince, deux Jours avant la tempête, nous sHnàùffc: TC» itm\tr «a caractère prodigieux, assorti au inoitf -Kftâûvx 4e ce châtiment de la Providence.

« lif$ rx'MfnsCKKrs positives des faits ne laiSdcut aucune inteniiia n SiesktI. Humboldt et Washington Irving (2), jps i«r::?Qâiff rfcHimiâsSicSw les contempteurs de Tordre surjsaivm* r me lafr usé jisv intervenir ici le Hasard, et risl^wr mif inunc*fteài&. <<»» leur système, de cet événeuvoi ocmumùùf..

^ ^itmltt stCB*:})* 3» snmfTM. pas la tempête en laissant' »i«i!itut^ ^ ysm^* ML lùBf ï^ navire, chargé des droits de

^4mrua «k «r T« -laniiicim: JfaTvîer les bâtiments de Ro- ,m^ .^ U^iusuN 'aalÔ2^ (Tt«j|e enHoutissait inexorable-

- r- . *.v-^ r> i*".»vr îTânaï5W<w îes solides caravelles de la

• r -îïïijo-- ^ ;'>'miut-- 7»firrer^ ^î Je richesses homicides!

.•Ci. : -^j- . .-r -ut«. nur* r :arwî. qui respecte la Cnpi-

• : ?*^'ul*jc iîi M*î<5ager de la Croix, la laisse

^. -<> ^r -^-^ ;;iiiîi r >'r, pendant <îuîl arrache de leur

>. ».».-. i ''».-'o'7u*W Colohib, p. 3o3, 364.

■ . i^v *•: >^ .i.'*ciiwui fs^Aytf, daos ud« note, quelque dé-

,, .,,.... ,. .-..i,-. l: n«}iX:M -l»? La;i Casas et de Fernando Co- ^

•> ^.. v \- *V «!<^i*.i^.ua Irvia^ prétend que si les coupable:s=r

^. ... .>^ ».-ra. cijk.:i;*iis Giariouei partagea leur sorv

. vv»*. « .v.i^.w'l'? tirent confondus. Nous feroi

, . . ... .-v ;.Ai .'»>.: i< Tue catholique, cette objectk<::::r:

. >i...-,\ ^ . ^-i ■ i:^ Guarionex, lils d'une fem »:»^-

. .• ..; -^a": i -A parole t'vaniîélique, plusiexJ»^

...-> . V 'tfi f::*.A-i->. inirrai envers eux, in ==► "^

..'. c-:- .-tf^ >\ 'lte>, ne saurait, même r*- '*-

ancrage, emporic et ballotte dans la haute nier les trois

aHtres navires, les tient en péril, comme pour marquer, par cette différence de sort, la différence de leur destination, et mieux faire ressortir une protection toute spéciale !

« £t que penser du beau temps qu'on dirait d accord avec

la tempête, afin de ramener à Colomb, le dimanche, au

même lieu, les caravelles dispersées au large et disparues

dans Tespace, comme pour leur permettre de solenniser ce

Joiu*, conformément aux pieuses habitudes de TAmiral ?

« Ces étonnantes prévoyances sont-elles Tœuvre du Hasard ? En ce cas du moins, ce Hasard est tellement ingénieux dans ses combinaisons, transcendant dans ses calculs, il s'éloigne si fort de l'accident el, de l'imprévu, qu'on ne peut guère le reconnaître ; et si c'est réellement lui, avouons qu'il est l>ien changé ; il ne ressemble pas à lui-même.

« Les ennemis de Colomb, flrappés de l'immunité qui préservait son bien et ses équipages, et voyant de quelle façon, en vme seule fois, il avait été vengé de ses persécuteurs, attribuaient à son pouvoir magique cette terrible journée (1). ^ Quand, en se rappelant la haute piété de Colomb, inventeur et donateur de cette terre où il avait planté la Croix, ^^ x^pproche par la pensée ses gigantesques travaux, ses ^Its sacrés, ses intentions si pures, de l'attentat commis ^^tre lui par les ingrats, les rebelles, le mandataire d'un ^U\oir trompé, arrachant à son gouvernement, jetant en ^^son chargé de fers et bannissant de l'île le messager du ^^Ut, on sent le cœur, d'accord avec la raison, reconnaître ^^^ xxae grande leçon donnée au monde. Ainsi que la sagesse ^^ Créateur se révèle par les merveilles de ses œuvres,

1. « Por cuyo motivo podiau culparle los que le aborrecian de havia tramado aquella borrasca por arie magia, para vene de Bobadiila y de los demds enemigos suyos que^ iban en <^mpania. » — Hernando Colon, Historia del Ahnirante don ****Co6ai Colon^ cap. lxxxviii.

Téternel gouvernement de la Providence devient visible pour nous dans un tel acte. On ne doit pas oublier l'évangé»li(|ue générosité du conseil de Colomb. Après le refus durement exprimé d'Ovando, TAmiral renvoya auprès de lui, n'espérant plus le ramener à de meilleurs sentiments envers sa personne, mais voulant détourner de ses ennemis le danger auquel ils l'exposaient lui-même, et préserver la Ûotte d'une destruction imminente.

« 11 semble que, dans sa miséricorde, la Providence eût ménagé aux coupables cet avertissement, comme une dernière épreuve de leur dureté de cœur.

« Mais ces bommes cupides, maintenant surchargés de richesses, étaient impatients de revoir la patrie. U leur tardait d*aller jouir oisivement en Castille du fruit de leurs rapines. Leur passé était d*avance légitimé par leur or ; et ils espéraient recevoir sans doute les faveurs dont le crédit de Juan de Fonseca récompenserait leur haine contre l'Amiral. Ils renvoyèrent avec dédain le conseil du patriarche de rOcéan ; répondirent par la dérision et le mépris à cet acte de chrétienne magnanimité. Après l'avoir abreuvé d'amertumes, de calomnies, quand il régnait sur eux, ils voyaient avec joie ses navires repoussés de la terre qu'il avait découverte. La présence du juste aurait troublé leurs illusion coupables. Ne voulant rien de lui, pas même un conseil, il rejetèrent son avertissement, ainsi que sa personne étai^ déjà rejetée de l'île, dont il était le Vice-Roi. Ils dirent a Serviteur de Dieu, conmie l'impie des anciens jours au Se gneur lui-même : « Éloignez-vous de moi(l;. »

« Cette ingratitude mit le comble à leur iniquité. Le Trè Haut aveugla ces superbes.

* L'angre du Seigneur donna ses ordres à la tempête, et

le chiltiinent saccomplit.

1. « Recède a nobis, scieiitiam viurum tuarum uolumus. » — cap. XXI, y 14.

« Cet acte de divine justice, exécuté dans la seconde année de l'ère de la Renaissance, pendant Tessor de Timprimerie, le développement littéraire de TEspagne, la clairvoyance de la critique, semble venir prouver aux plus obstinés incrédides les miracles de TAncien Testament ; démontrer irréfragablement Tintervention, parfois tangible, du Souverain des cieux dans les choses de la terre ; et donner crédit aux châtiments temporels des peuples, sousTancienne Loi, rapportés parles Livres saints, constatés par les plus hautes traditions de rorient, et dont Tanliquité profane elle-même conserva la mémoire.

« Ni aux terfips des patriarches, ni après la sortie d'Egypte, ^us les Juges, les Rois, jamais dans l'héritage d'Israël n'éclata signe plus évident que celui par lequel, en ce jour- ^^» se manifesta la colère de Dieu au sein de l'Atlantique.

« Cet événement qui déûe à la fois les explications de la science et les prétentions du hasard, laisse dans un cruel embarras les libres penseurs, les positivistes, adversaires naturels du surnaturel. ^

« Le fait est là patent, aussi indubitable que Texistence <le Charles-Quint et de François I". On ne saurait donc le ^®r; mais comment l'expliquer, en dehors de la Providence ? ^ hasard n'a pas 1^ moindre prétexte pour se présenter ici ; P^f sonne d'ailleurs n'ose l'y convier, et alors que dire ?

* Ce fait est un miracle ; et ce miracle reste le plus étonnant

^^ Se soit produit depuis les temps du Sauveur. Il porte un ca-

^ctère formidable et terrifiant. L'air, la mer, la terre se mi-

^®iit en courroux contre les ennemis de l'envoyé de Dieu. Ceux

^^ partirent, ceux qui restèrent furent également frappés,

^^^cun dans la proportion de ses fautes ou de ses forfaits.

^ ^Ut une véritable exécution, ordonnée par la Justice di-

^^®- Les contemporains de la Découverte le reconnurent,

®^ ^'appelèrent du nom de châtiment. Les historiographes

^^ent beau abréger les détails du désastre, ne point s'appe-

santir sur ses effets» ni remonter franchement à sa cause Topinion publique jugea cet événement et avoua qu'il étal^ une punition.

« Ce châtiment comprit à la fois tous les ennemis du Serviteur de Dieu à Hispaniola: ceux qui avaient entravé soo administration, les ingrats qui s'étaient soulevés contre lui^ Thomme assez brutalement impie pour l'avoir osé jeter dans les fcrs^ les arrogants hidalgos, cadets enricliis aux dépens de la vie des malheureux Indiens» les officiers de mer, la plupart ses élèves, qui avaient dédaigné son avertissement, les habitants dont l'approbation fut compUce de la dureté du gouverneur Ovando, Espagnols, indigènes, marins, soldats, colons et colonie, tous subirent les conséquences de leur aveuglement.

« Christophe Colomb est préservé d'une façon doublement étonnante ; car, contrairement aux usages de la nau tique, il se tient près de terre, au lieu de gagner le large. Son mouillage est si peu sûr que les trois autres caravelles sont arrachées de leur ancrage et dispersées dans l'immensité des eaux. Elles souffrent de graves avaries. Son navire reste seul respecté de l'ouragan et, suivant l'expression de l'Amiral, « n'est pas endommagé d'une paille (1) ».

« La graduation dans le châtiment porte une évidence accablante pour les incrédules.

« Toutes les caravelles encombrées de richesses iniques sont détruites sans rémission. 11 n'est fait grâce à aucune.

« Quant aux navires de Rodrigo de Bastidas, portant le.^ gens les plus pauvres et les moins coupables, ils perdent simplement leurs agrès ; les membrures ne sont pas défoncées ; les équipages ont la vie sauve. Ces nefs peuvent rentrer à Saint-Domingue et s'y réparer.

« De tous les bâtiments de la flotte, il n'est permis qu'à

1. « No hubo dafio de una paja. » — Lettre aux Rois CathoUeues écrite de la Jamaïque, le 7 juillet 1503.

on seul de continuer sa route et d'arriver en Espagne. C'est précisément le plus chétif, le plus petit, le plus frêle, le plus usé des navires. On l'appelle V Aiguille^ tant il est étroit ; mais il porte le peu d effets qui appartiennent à Colomb ; et dès lors une mystérieuse immunité Tas iure contre la fureur des tempêtes.

« Quel fécond sujet de réflexions pour le philosophe chrétien, et quel profit en peut tirer l'École catholique !

« Le miracle est là, précis, indubitable. La désolation et le deuil de cinq cents familles nobles, l'affliction de la Heine, la déception du Roi, la perte du trésor, la mort de tan^ d'officiers et de matelots, le complet anéantissement de la floUe des Indes, ont donné jadis à la prophétie de Colomb ^ui retentissement égal à l'énormité du désastre. Pendant ^ue nous traçons ces lignes, deux témoins do ce châtiment providentiel subsistent encore. Ils élèvent à l'unisson leur '^oix de pierre ; ce sont à la fois les ruines do l'ancienne cité de Saint-Domingue, et les constructions de la nouvelle capitale de ce nom, sur l'autre rive de TOzama. « Sihi tacue- ^*^ty lapides clamabunt l »

« L'ancienne ville créée parle commandement de Colomb, élevée dans un site admirable et souvent admiré, réunissant les conditions les plus rares de salubrité, de force, ^'^grément et d'agrandissement, promise à un avenir prospère, l'ancienne ville ingrate envers son fondateur, ayant Partîgé l'incrédulité railleuse des officiers de mer, devait ^tre punie à son tour.

« L'ouragan dont eUe avait ri, le croyant imaginaire, ^ï^and il était prophétisé par un temps serein, annonça sa ^ôu-ue par des tressaillements affreux. Les secousses du sol ^pondaient à celles des airs. L'impétuosité des vents arra- ^^^ les toitures, leurs tourbillons renversèrent les maisons *^^ti©s en charpente, ébranlèrent les meilleurs édifices, firent lézarder les plus solides constructions. Tels furent les rava-

ges excercés sur la ville que ce lieu sembla frappé de L malédiction divine, et que le gouverneur Intérimaire, h commandeur Ovando, résolut de transporter sa résidence de Tautre côté de TOzama, où la nouvelle cité perdit tous les avantages que lui assurait son premier établissement. Elle n'avait plus le même prospect, les mêmes ombrages, la même commodité. Elle manquait d'eau potable, celle de rOzama étant salée encore à plusieurs lieues de son embouchure.

* Ainsi, par la destruction sur les flots et la destruction sur la terre s'accomplit la prophétie, à courte échéance, qu'avait adressée le Serviteur de Dieu au chef de la population incrédule.

w Le caractère hautement instructif de ce terrible drame a frappé d'étonnement protestants et .philosophes. Certains liistoriens ennemij de Colomb ont essayé de le défigurer en l'écourtant, ainsi, Lopez do Gdmara, qui n'ignorait aucun détail de ce désastre»ne parle point de l'avis envoyé par Colomb à Ovando. II se borne à dire que sur le refus du gouverneur, l'Amiral alla chercher un port où il fût en sûreté (1). Alvarez de Colmenar, tout en parlant de la destruction Je la Hotte et de la' ruine de Saint-Domingue, ne dit mot du charitable avertissement de Colomb(2). Mais devant la concordance des historioîrraphos à ce sujet, le protestantisme ne peut garder le silence. Voici ce que dit Robertson :

« Ses avis salutaires furent regardés comme les songes d'un visionnaire qui avait l'arrogance de faire le prophète, en annonçant d'avance un événement hors de la portée de la prévision humaine...

« Tous les liistoriens, vovant dans cet événement une distinction si manjuée ei si juste de rinnoccnt d'avec le

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