CHAPITRE III
Nous avons vu que le P. de Ponlevoy avait trouvé vers la fin de 1848 un ami providentiel. Le P. de Ravignan l'avait initié à la direction des âmes en lui confiant la sienne; au gouvernement de la maison par la charge de ministre ; à la grande prédication par des conseils intimes.
Leur amitié fut le charme de leur vie. Elle éclaira, même après la mort de son ami, la carrière du P. de Ponlevoy, et jeta sur les derniers jours du P. de Ravignan une douce et consolante lumière. Ainsi vécurent les saints. Ainsi furent unis saint Basile et saint Grégoire, Lanfranc et saint Anselme, saint Thomas et saint Bonaventure. Ainsi, aux premiers jours du christianisme.
saint Ignace d'Antioche appelait saint Poiycarpe de Smyrne, sa seconde âme.
Cependant, jusqu'en i85i, et malgré ses fonctions de directeur, une grande distance d'âge et de position devait inspirer au P. de Ponlevoy plus de respect que de tendresse. Cette différence allait être moins sensible; et par un de ces changements dont les ordres religieux ont l'habitude, l'inférieur allait être nommé supérieur. Or, cette situation nouvelle créait entre les deux amis un lien nouveau. Le plus jeune devenait deux fois le directeur de son frère aîné!
Un supérieur de la Compagnie de Jésus n'a pas seulement pour mission d'administrer, mais de gouverner. Il ne doit pas se contenter de veiller au maintien de la règle et de l'économie, mais il est chargé de conduire vers Dieu les âmes qui lui sont confiées. Ces devoirs si graves avaient effrayé l'humilité du P. de Ravignan. Depuis qu'il était à la tête de la maison de la rue de Sèvres, il n'avait cessé d'exposer au T.-R. P. général son impuissance à porter un tel fardeau. 11 fut exaucé. Le 3o octobre i85i, le P. de Ponlevoy le remplaça dans la charge de supérieur.
Il faut lire les lettres que s'écrivirent les deux amis à cette occasion. La première se trouve en partie dans la Vie du P. de Ravignan. Il nous sera permis de la citer tout entière. La modestie de l'historien avait fait au texte primitif de se-
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crets larcins dont nous ne voulons point partager la responsabilité.
Amiens, collège de la Providence, 29 septembre i85i.
a Mon révérend et bien-aimé Père, c< p. C.
ce D'après ce que voulut bien me dire le R. Père provincial à mon départ, c'est aujourd'hui, dans quelques heures, que Notre-Seigneur, et avec lui la Compagnie, vont placer sur vos épaules la charge de supérieur. J'éprouve dans mon cœur le besoin de vous offrir le tendre et profond hommage de mon respect, de mon amour, de mon obéissance fidèle. O mon Père bien-aimé, cette âme de forçat ne peut en ce moment, elle ne doit pas se défendre d'un sentiment intime de tristesse, quand elle pense que ses péchés, son orgueil, son impatiente dureté ont sans doute déterminé la décision, pénible pour vous seul, qui délivre et moi-même et les autres de ce fardeau de la supériorité, pour vous l'imposer. Je me prosterne aux pieds du divin Maître et aux vôtres pour reconnaître mes torts et implorer mon pardon, pour supplier la Compagnie, ma * douce, ma tendre mère, que j'ai si amèremenfc^jp contristée, de me souffrir, de me porter enct)«^ enfant indigne, dans son sein miséricordieux.
«Père béni, vous lisez au plus profond ^^'Inon
'îOl^ LIVRE II. — APOSTOLAT.
àme; vous savez que je ne mens pas, que je vous aime et vous chéris, que j'aime, mille fois plus que la vie la Compagnie qui. m'adopte, que j'aime mon Dieu, mon Sauveur, malgré toutes mes douleurs. — Que cette journée, que ces années vous soient douces, que la sainte paix de votre cœur ne soit point troublée, que docile et humble, charitable et fidèle, je ne sois pour vous qu'un fils digne au moins de votre compatissante affection ; c'est mon désir, mon vœu, ma prière la plus ardente.
a Mes pauvres, mais quelquefois bien ardentes prières seront toutes pour vous, pour l'ami vénéré de mon âme. Dès que j'arriverai à Paris, je vous demanderai de vous ouvrir, mieux encore que jamais, mon âme, mon cœur, de vous rendre ce compte fidèle de conscience qui dans vos mains sera mon appui, et ma garantie contre moi-même.
ce Bénissez-moi donc, pardonnez-moi, prenezmoi, conduisez-moi, écrasez-moi, sauvez-moi; je chérirai toujours votre volonté, votre moindre désir. Et par vous, Dieu ne m'a-t-il pas accordé soulagement et grâce? Le forçat a pu quelquefois respirer un air plus pur et plus paisible.
ce Faites-moi savoir quand la proclamation du supérieur aura eu lieu, pour qu'ici je quitte une place usurpée. Et de nouveau, je baise vos pieds, mon Père bien-aimé.
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Deux jours après, le P. de Ponlevoy répondit ru P. de Ravignan :
« Mon révérend et bien-aimé Père, « P. C.
y> Soyez béni pour votre lettre qui m'a consolé si à propos! J'étais sous le coup de la nouvelle quand j'ai retrouvé votre cœur. Oui, Actwn est! Hier au soir, 29, je rentrais à la maison content de revenir en famille, ne m'attendant pas encore à l'exécution de la menace. Il a fallu courber la tête. La stupeur et, je le crois, la consternation a été grande pour nos pauvres frères : à peine s'ils en croyaient leurs oreilles, fïélas! mon Père, je ae crois rien de ce que vous me dites dans votre lettre, je ne crois qu'à votre humilité et à votre amitié pour moi. Je puis vous le dire dans la vérité, ce qui me console un peu, c'est que je vous décharge; et ce qui me rassure, c'est cjue vous m'assisterez. Mon cœur vous a nommé mon admoniteur et mon consulteur, mon meilleur ami et mon vrai père. Vous ne me quitterez pas, vous ne me laisserez pas. Vous savez si j'ai besoin de vous; vous me portez depuis trois ans, et il y a bien longtemps que l'attrait de Dieu avait tourné mon âme de votre côté. Seulement la disposition qui survient cette année, est, dans
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mon idée, un sens dessus dessous; la Providence aime quelquefois à faire les choses à la renverse ■. elle a ses raisons.
a Au moins, cette fois, c'est le meilleur moyen pour forcer toutes les espérances à monter vers Dieu seul. J'ai demandé à la sainte Vierge de prendre la place demeurée vacante, puisqu'un zéro ne peut remplir un vide. Combien je vous remercie, ô mon père vénéré en N.-S., des prières que vous voulez bien faire pour ma faiblesse! Jamais je ne pourrai rendre ce que je dois à votre charité. Mais assurément notre bon Maître et notre bonne Mère acquitteront ma reconnaissance, et moi je la garderai toujours; heureux de vous devoir, pour avoir à vous bénir. Je vous embrasse, ô mon Père bien-aimé, et pour me venger du passé, désormais je vous prierai encore, et au besoin je vous commanderai, de me bénir. »
Paris, ler octobre i85i.
Après la lecture de ces deuxjettres, nous serions tentés de nous demander quel était le plus humble des deux supérieurs. Le problème est difficile. Mais s'il fallait choisir, l'humilité du P. de Ponlevoy nous paraîtrait plus calme et. plus réfléchie, et par conséquent plus en rapport avec les desseins de Dieu dans le maniement des âmes. Dans la première lettre, l'homme reste
encore tout entier, quoique indigné contre luimême. Dans la seconde, le supérieur disparait à ses propres yeux, pour ne voir que Dieu qui le soutient et Marie qui le remplace.
Le P. de Ravignan, déchargé de sa supériorité, mais épuisé, cessa quelque temps d'habiter Paris. Il se retira à Versailles dans une maison de la rue' Saint- Antoine. Fidèle aux devoirs de sa charge et aux lois de l'amitié, le P. de Ponlevoy ne manquait pas de visiter son cher exilé en personne ou par lettres. Il allait le voir tous les lundis et quelquefois deux jours par semaine. Là, par égard pour la poitrine affaiblie du malade, il parlait presque tout seul.
Grâce à quelques fragments de lettres, on voit combien le P. de Ravignan avait soif de ces entretiens.
ce Demain, disait-il un jour, je vous espère et je vous attends; c'est une joie pour mon cœur de vous revoir. »
« Vous voir, écrivait-il quelque temps après, être près de vous; quand vous serez libre de parler, vous écouter, sera une grande consolation pour moi. »
Et la veille du Sacré-Cœur de Jésus :
a Demandons à nous immoler entièrement à son amour. Adieu, Père tendre et vénéré, je ne suis pas digne de votre affection. Mais mon cœur vous a voué la sienne dans toute Ténergie
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de la reconnaissance,' de la confiance et du respect. »
Au moment de rentrer à Paris sous la direction immédiate du P. de Ponievoy, il lui fait redouter sa présence « comme un immense fardeau, » et il ajoute : «Je ne suis qu'un odieux tourment pour tout ce qui m'approche et vous, toujours patient, doux et indulgent. »
Dans cette exagération d'humilité il y avait un fondeuient réel. La nature vive du P. de Ravignan, domptée par les saints Exercices et par la grâce de Dieu, se montrait quelquefois pour lui donner le mérite du sacrifice. Le lecteur de la Vie du P. de Ravignan se rappelle peut-être une après-midi racontée par le P. de Ponievoy*.
La communauté de la rue de Sèvres devaii aller dîner à une petite villa que lui ouvrit pour un temps la bienveillance de Mgr l'évêque de Versailles. Le supérieur insista auprès du P. de Ravignan pour qu'il y vint avec ses frères. Après avoir d'abord remercié de l'invitation, il se rendit à l'expression d'un simple désir qu'il respecta comme un ordre. La journée ne fui point heureuse; le temps devint humide et froid et le convalescent se sentit plus mal. Après le diner, le supérieur, c'est-à-dire le P. de Ponievoy, l'aborde et se promène avec lui. Il parais-