I. Tome II, p
sait souffrant et triste; il y avait un feu sombre dans son regard.
Tout à coup un premier mouvement lui échappe, comme l'étincelle qui jaillit au contact : il se plaint de l'imprudence commise. Il avait eu le tort d'être trop vif, le supérieur eut peut-être celui de se montrer trop sensible. « Ali! mon Père, répondit-il, est-il bien juste de me reprocher ce que je ne pouvais prévoir? Enfin, j'avais cru faire pour le mieux. Du reste, un petit voyage ferait une diversion salutaire. A Angers, par exemple, vous auriez un climat plus doux qu'à Paris. » Le P. de Ravignan ne savait déjà plus cjue se repentir et s'accuser. Autorisé par le R. P. provincial, il part pour Angers, et à son arrivée, il écrit du noviciat cette lettre pleine de l'humilité la plus profonde. Elle pourra faire comprendre avec quelle sévérité les saints se jugent eux-mêmes :
a Une seule pensée, un seul sentiment, vous le croirez, ont rempli mon âme et mon cœur depuis mon départ comme auparavant, l'immense et profond regret de mon inconcevable conduite à votre égard. Je demande à Dieu la grâce, daignez la demander aussi pour moi, de conserver toute ma vie cette douleur continue, continuus dolor cordi meo; de vivre de cette affliction et de ce repentir, en me rappelant toujours mes indignités envers le meilleur des Pères. Rien ne
m'agite, ne me trouble en ce moment; il me semble que mon âme est en rapport avec le calme de cette maison; et dans cette tranquillité intérieure, bienfait de Dieu, mon cœur et mes yeux sont pleins de larmes. »
Ici le P. de Ponlevoy interrompt la lettre et omet à dessein le passage suivant, que nous allons lui restituer à l'honneur des deux amis.
a Non, non, je ne me le pardonnerai jamais^. Que cette odieuse parole trouve ici une juste et vraie application, au lieu d'une fausse, d'une absurde et outrageante.
a Comment donc ai-je pu me pardonner, ou au moins oublier tant de fois mes énormités, mes ingratitudes et mes iaipiétés à l'égard de l'ange, de l'ami de mon âme, du Père de mon choix et de mon cœur ! Lui, toujours doux, patient, charitable à l'excès, n'apportant rien dans ses rapports que les charmes de la bénignité, de l'indulgence et de la pureté angélique. Et moi...
ce Pourquoi donc n'êtes- vous pas le ministre des justices et des vengeances de Dieu! Vous m'écraseriez sous vos pieds. Mais vous êtes l'image et le représentant fidèle de celui dont le cœur abreuvé de douleurs et d'outrages priait pour ses
I. L'excès de langage que l'on pourrait reprocher à quelques expressions de la lettre du Père de Ravignan s'explique quand on a lu arec attention le chapitre xxvi de sa vie par le Père de Ponlevoy.
bourreaux, et pardonnait aux injures, aux blasphèmes, à la haine, à la fureur de ses persécuteurs, et je me contemple dans leurs rangs, mêlant ma bile, ma colère, mes clameurs aux leurs, dans la route douloureuse du Calvaire. Étais-je donc réservé à cette extrémité de crucifier en vous mon maître?... » Puis vient la suite de la lettre que l'on peut lire dans l'ouvrage.
ce Pardon, oh! pardon. Mais non, ne me pardonnez pas. Ne m'écrivez plus; ne pensez à moi que pour me maudire. Exilez-moi de votre cœur, de votre maison et demandez au juste Juge que je souffre beaucoup et que je meure. »
Le sentiment d'humble repentir qu'éprouvait alors le P. de Ravignan se comprend un peu. Habitué jusque-là à tenir au P. de Ponlevoy le langage d'un ami avec l'autorité d'un père, un instant, il ne s'était pas aperçu que les rôles étaient changés. Il avait cru peut-être ne parler qu'à un confident, il reconnaissait plus tard qu'il avait pu contrister un supérieur. De là, un sentiment douloureux, devenu violent sous l'action de son cœur et de sa foi. Mais leur amitié n'avait point été obscurcie par ce léger nuage, elle n'en devint que plus ferme et plus surnaturelle.
L'épreuve du climat d'Angers n'avait pas réussi au P. de Ravignan. Il fut rappelé à Paris; et le P. de Ponlevoy lui ordonna, presque à son arrivée, de faire une neuvaine qui devait se ter-
miner le jour de la Toussaint. Elle obtint J'effet désiré. Le malade qui se traînait depuis trois ans fut guéri le jour même de la fête de tous les saints. Le fait est raconté avec une telle simplicité dans l'histoire écrite par son ami, que celuici semblerait en avoir entendu parler, sans y avoir pris une part active.
Quelques mois après, le 8 mai i853, le P. Roothaan, général de la Compagnie de Jésus, étant mort, la province de France, parmi les députés pour l'élection de son successeur, choisit le P. de Ravignan.
Avant de partir pour Rome, l'enfant de saint Ignace crut devoir se retremper dans les saints Exercices. Il les fit sous la direction du P. de Ponlevoy, et lui écrivit à la fin de sa retraite une lettre si belle, que nous la citerons en entier, malgré le caractère intime qu'elle semble avoir. Elle ne peut que tourner à la gloire des deux amis.
Par un effet involontaire de s^ réserve naturelle, ou pour mieux éprouver son pénitent, le directeur avait montré dans ses derniers rapports une apparente froideur.
ce Mon Révérend Père, disait le P. de Ravignan, il me semble, en présence de Notre-Seigneur et dans la paix, devoir vous adresser quelques lignes à la fin de ma retraite ; veuillez les accueillir avec bonté.
CH.III. — LES PP. DE PONLEA'OY ET DE RAVIGNAN. ai 5
ce Je rétracte d'abord de la manière la plus absolue l'espèce de plainte que je me suis permise l'autre jour. J'ai bien mérité d'être privé de toutes sortes de consolations; elles doivent m'être retirées à cause de mes péchés sans nombre; je me suis rendu indigne par mon orgueil et mes révoltes odieuses de ces communications intimes qui auraient apporté une grande douceur dans ma triste vie. Rien ne doit, ne peut être changé à ce qui existe maintenant ; mais un profond besoin de mon âme, est de demander à genoux pardon au meilleur des pères, de mes incroj'ables manquements à son égard. Leur souvenir est amer pour moi. Je ne conçois pas comment j'ai pu répondre par la dureté, la mauvaise humeur, et les plus inconvenantes paroles à votre inaltérable et indulgente patience. Vous me croirez, mon révérend Père, ces grandes fautes sont les effets de mon détestable caractère, non de mon cœur; il est, il sera toujours pénétré pour vous de la plus intime reconnaissance, de la vénération la plus vraie et des plus rigoureux regrets.
ce J'ai senti plus que jamais, dans ces jours de recueillement, combien j'étais étranger à ces vertus premières de charité et d'humilité que vous possédez. Je l'ai déploré plus que je ne saurais le dire. Avec la prière, le remède sera d'être averti par mon supérieur sans aucun mé-
nagement. J'ose vous affirmer que^ le moment de Fébullition passé, votre avis sera ma lumière^ ma force et ma consolation. »
Nous retrouvons dans cette lettre l'humilité profonde du P. de Ravignan, en même temps que la haute et tendre confiance qu'il avait dans son supérieur. Il avait cru voir en lui une froideur inattendue. Cette attitude nouvelle lui paraissait le fruit de ses propres imperfections. Nous avons à apprendre quelle en est, aux yeux de son humble ami, la véritable cause. Le jour même, le P. de Ponlevoy adressa au retraitant la réponse suivante :
« Mon révérend et bien-aimé Père, « P. C.
« Votre lettre trop humble et trop bonne semble vouloir une lettre aussi. Pourquoi mon cœur ne répondrait-il pas au vôtre? Et dans le fait^ la plume est plus libre que la voix; d'ailleurs l'écriture demeure, et je veux que vous ne perdiez pas de votre souvenir ce qui ne passera jamais du mien.
a Mais croyez-moi donc, je n'ai rien à vous pardonner, rien absolument. Moi seul, mon bon Père, vous ai manqué. Hélas! je me reproche bien de vous avoir été complètement inutile, et pratiquement ingrat. Je présume que le bon Dieu l'aura ainsi permis pour achever votre épreuve. Il est
vrai, je suis convaincu que je ne pouvais rien faire de réellement efficace. Dieu seul vous consolera c[uand son heure sera venue, et en attendant j'ai cru entrer dans ses desseins et suivre votre pensée en me tenant à l'écart. Mais je m'y suis mal pris, sans doute, et j'aurais dû mieux concilier cette réserve religieuse avec ma reconnaissance, mon amitié toujours au fond sincère, tendre, dévouée en Notre-Seigneur. Je devrais bien plutôt accuser mon caractère, mon amour-propre et ma souveraine maladresse.
ce Quoi qu'il en soit, mon bien-aimé Père, je n'ai jamais douté de votre excellent cœur; eh bien! si je vous ai donné lieu de douter si fort du mien, sachez toutefois qu'il n'y a rien de changé en moi pour vous. Seulement vous me connaissez mieux par cette expérience tel que je suis, hélas! pour tout le monde et même pour N.-S. Nulle générosité, nul dévouement, nulle compassion, nul support.
ce Ne parlez donc plus de pardon, pour deux raisons, n'est-ce pas? Je vous crois toujours trop bon, trop dévoué; moi, jamais assez, mais enfin un peu. Oui, un peu, selon ma portée, mais dans mon étroitesse, il y aura de la ténacité.
« A demain, mon bon et bien-aimé Père; ce sera ma fête.
ce Servulus et filiolus in X^o.
a A. DE PoNLEVOY S. J. »
2l6 LIVRE II. — APOSTOLAT.
Quelques jours après cette nouvelle lutte d'humilité, le P. de Ravignan partait pour Rome.
De là il écrivit à son saint ami une fois par semaine, avec une régularité méritoire, car il ne savait où rencontrer son correspondant, et se plaignait doucement à lui d'être obligé de le chercher successivement à la Louvesc, à Paris et à Vannes, où le P. de PonJevoy faisait sa retraite. Il ignorait que son biographe se vengerait d'un silence forcé en publiant des récits qui forment Tun des chapitres les plus intéressants de son histoire.
Quand le P. de Ravignan revint à Paris, il y retrouva son supérieur plus occupé des autres que de lui-même, et des intérêts de la Compagnie que de ceux de sa propre maison.
Une statuette de l'empereur avait été brisée par un élève de notre collège Saint-Etienne. Sur la dénonciation tardive d'un employé renvoyé du collège, la maison avait été fermée. Il fallait éclairer la bonne foi surprise dans cette affaire. Le P., de Ponlevoy préféra avec raison l'intervention du Père de Ravignan à la sienne. Le conférencier de Notre-Dame était plus fait aux luttes du dehors, et son nom était plus connu. D'ailleurs le P. de Ponlevoy se croyait peu capable de rendre de pareils services, Le P. de Ravignan joignit donc son influence personnelle à celle de Mgr Donnet
en. III. LES pp. DE PONLEVOY ET DE RAVIGNAN. 2 I 7
et de plusieurs députés du département; et la mesure répressive fut révoquée.
Retiré à Saint-Acheul pendant l'été de i854, pour y composer plus à loisir le second volume de son ouvrage intitulé : Clément XIII et Clément XIV, le P. de Ravignan y fit sa retraite. Pendant les saints exercices, il écrivit selon l'usage à son supérieur, toujours avec la même affection et la même confiance :
ce Après l'empire presque permanent d'une sorte de désolation, Dieu a voulu que, sous l'onction de son esprit consolateur, votre souvenir fût constamment présent à mon cœur; et je ne puis pas n'y pas voir un dessein marqué de Notre-Seigneur avec tous les signes de sa lumière et de sa bonté. Oui, dans la paix, et avec mes regrets, je vous retrouvais, moi le plus indigne, comme le père et l'ami de mon âme. Serait-ce donc un désir, un espoir venu de Dieu (et je n'en puis douter), quand nous devons peut-être nous séparer, si un nouvel emploi vous est donné? »
Ce déplacement redouté ne se fit pas. Le supérieur de la rue de Sèvres, après ses trois ans révolus, fut continué dans sa charge. Dieu le destinait à être l'ange du P. de Ravignan à la vie, et à la mort.
De sa solitude de Cagny, maison de campagne de Saint-Acheul, celui-ci pensait à ses Frères de Paris, qui ne jouissaient pas comme lui d'une
2l8 LIVRE II. APOSTOLAT.
petite villa, o^ Vraiment, écrivait-il au P. de Ponlevoy, notre bienheureux Père avait bien présumé qu'il faudrait une maison de campagne, même pour les profès, pour la double restauration du corps et de l'âme. Quand l'aurons-nous pour Paris? » Et il ajoutait : « avec l'église? »
Le P. dePonlevoy ne put réaliser que fort incomplètement le premier de ces vœux, mais il se préparait à accomplir le second, en donnant à la rue de Sèvres la chapelle qui lui manquait.
Le P. de Ravignan vint en aide à son ami.
Par une lettre datée d'Issenheim en i855, nous apprenons qu'il eut une part active au don considérable que procura la princesse Marie de Bade. Dans une autre, il souhaitait au supérieur une église comme celle d'Issenheim, mais un peu plus grande.
Ainsi les deux amis s'unissaient dans leurs œuvres ; et, pour mieux les accomplir, ils se souhaitaient mutuellement une santé meilleure. Hélas! leurs souhaits ne se réalisaient guère. Pendant que le P. de Ponlevoy envoyait le P. de Ravignan à Issenheim en i855 et i856 respirer l'air des montagnes, le P. Studer, Provincial, dirigeait le P. de Ponlevoy vers la Louvesc et vers Quimper ; c'est là que celui-ci reçut la lettre suivante du P. de Ravignan.
oc Bien des prières et des communions ferventes ont été offertes au ciel pour votre précieuse santé,
SOUS les auspices du B. P. Claver. Dieu daignera exaucer les vœux que ce grand saint lui présentera au nom de tous ceux qui vous aiment, et vous rendra au saint ministère des âmes.
« Du reste, il faut toujours en revenir à répéter la vérité universelle pour toutes les existences mortelles : partout la croix ! On n'ouvre pas une lettre, on ne voit pas une âme venant s'épancher qui ne parle de tribulations. Et la Compagnie n'en est certes pas exempte. Vous souhaiter donc une santé affermie et une vie prolongée, n'est pas vous souhaiter la douceur du repos et des consolations, je le sais, et c'est bien une sorte d'égoïsme. Mais vous vivrez pour faire le bien; vous vous rétablirez avec du repos et un bon régime; ne vous les refusez pas.
ce Enfin viendra l'heure désirable de la mort ; vous permettez aux vieux pécheurs d'y aspirer ; quand sonnera-t-elle donc? »
Deux mois après, ce pressentiment avait disparu; le P. de Ravignan semblait revenu â la santé, et l'une de ses dernières lettres datée du i5 septembre 1869 indique un mieux notable et comme une résurrection.
Arrivé à Paris, il reprit toutes ses œuvres et ses petites prédications.
On sait comment le jour même de sa fête, le 3 décembre, il fut frappé â mort par son dévouement à une pauvre protestante qui sortit de
cet entretien en s'écriant : « C'est un apôtre. »
Le P. de Ponlevoy se consacra donc, et par devoir et par amitié, au soulagement spirituel et corporel du malade. Seul avec le Frère infirmier il pouvait pénétrer dans sa chambre. Le bon Frère couchait dans une cellule voisine.
Mais souvent le supérieur veilla lui-même. Le jour, il répondait à la très-volumineuse correspondance de son religieux ami, qui grossissait la sienne; et dans ses moments libres, il allait visiter son frère souffrant. Comme il connaissait depuis longtemps ses intentions, ses œuvres et les âmes qu'ils dirigeaient tous deux, il pouvait mieux que personne satisfaire à l'empressement et à la tendre compassion des pénitents et des amis.
Il le fit sans consulter ses forces. Mais la charité ne s'épargne pas, surtout quand le dévouement devient un devoir.
Le récit qu'il a publié à part, de cette maladie et de cette mort, nous fait connaître, malgré lui, son dévouement et sa charité pour le P. de Ravignan.
Grâce à Dieu, dans la Compagnie, ces marques i'alfection ne sont pas rares. Mais ce qui nous y frappe davantage, c'est l'amour des Exercices, iont les paroles se retrouvent à chaque instant sur les lèvres du mourant et de son directeur.
Ainsi, vers la fin du mois de janvier, le P. de
Ponlevoy fit, avec la permission de son ami, sa retraite annuelle. Il voulait, par une petite dérogation aux usages, venir le voir tous les jours. Le P. de Ravignan, se rappelant à quel point saint Ignace conseille la solitude au retraitant, ne le permit pas. A cette marque d'amitié religieuse, le P. de Ponlevoy répondit avec une délicate soumission; et en écrivant tous les jours un petit billet au malade, il sut concilier les devoirs de la charité et les prescriptions des Exercices.
Le P. de Ravignan voyant s'approcher la mort ne craignait pas. Il se demandait s'il n'était pas la victime d'une illusion. « Mon Père, lui répondit son directeur, votre disposition a tous les caractères du bon esprit indiqués dans les Exercices. Est-ce que notre bienheureux Père ne nous demande pas d'être indifférents à tout, à la mort comme à la vie? »
ce Vous avez raison, dit le malade avec calme. » Quelques jours avant le moment suprême, les deux enfants de saint Ignace se rendirent mutuellement d'importants services. Le P. de Ponlevoy averti par la science et par une sorte de révélation surnaturelle, que le terme approchait, en prévint son ami qui en pleura de joie. Et en échange, il pria le P. de Ravignan de demander à Dieu les deux seules grâces qu'il désirait en ce mondé, l'amour des Exercices de saint Ignace
■11'y. LIVRE II. — APOSTOLAT.
et la persévérance dans sa vocation. — « Vous les aurez, vous les aurez! répondit le malade avec effusion, ah! oui, oui, l'amour des saints Exercices, tout est là pour nous; mais aussi, mon Père, la conservation des règles ! J'ai l'intime con viction que dans ces derniers temps, c'est le premier devoir des supérieurs, parce que c'est le premier besoin des inférieurs. »
On sait que le P. de Ravignan eut pendant toute cette maladie le sentiment intime de la présence de saint Ignace. Ce fut à la personne et au langage du saint fondateur que le P. de Ponlevoy fit appel en donnant à son ami les derniers sacrements :
ce Au nom de la sainte Eglise, lui dit-il, et de la Compagnie notre seconde mère, nous vous apportons ces derniers sacrements, que l'Institut a si bien nommés les armes spirituelles préparées par la libéralité divine pour le passage de la vie temporelle à la vie éternelle.
ce Courage donc et confiance ! Souvenez-vous à cette heure de la grande exhortation de notre Père saint Ignace à ses fils malades et mourants : « que dans notre mort encore plus que dans notre vie, Dieu notre Créateur et Seigneur soit glorifié par la soumission à son bon plaisir, et le prochain édifié par l'exemple de la patience. »
Enfin arrive le dernier moment. Cette page appartient autant à l'histoire du P. de Ponlevoy
qu'à celle du P. de Ravignan. Nous ne pourrons rien faire de mieux que de la transcrire. En la relisant, on verra comment les saints s'aiment et s'assistent à la mort.
Le P. de Ponlevoy avait déjà veillé la nuit précédente. Averti par l'infirmier, il accourt : Je me jette à genoux près de son lit, dit l'historientémoin : a Mon bien-aimé Père, me reconnaissezvous bien? — Ah! si je vous reconnais! — Vous allez donc mourir? — Mais je n'ai pas encore assez souffert. — Pardon, c'est la fin. — Oh! tant mieux, j'en suis bien content. — Voulezvous gagner le jubilé avant de mourir? — Volontiers. — Eh bien, baisez le crucifix. » Je lui présentai alors ce crucifix consacré par le dernier soupir du P. Godinot et du P. Roothaan, qu'il avait rapporté de Rome en i853, et je lui dis, pendant qu'il y collait ses lèvres : « Faites un acte de charité; offrez à Dieu Notre-Seigneur le sacrifice de votre vie. — De tout mon cœur. — Maintenant, demandez pardon à Dieu de toutes les fautes de votre vie« » Il joignit les mains, leva les yeux au ciel, et dit encore à haute voix : ce Mon Dieu, pardonnez-moi toutes mes iniquités. Mon Père, priez Dieu qu'il me pardonne. » Pendant ce temps, il recevait la dernière absolution, et gagnait la grande indulgence.
ce II me dit alors : ce Vous demanderez pardon pour moi au R. P. Provincial. » Il se reprochait
de lui avoir dit la veille qu'il était fatigué. « Mon bon Père, lui dis-je, vous n'oublierez pas nos commissions pour le ciel? — Non, non. » Le Frère infirmier lui dit : « Vous prierez aussi pour moi? -^Pauvre bon Frère! Pauvre bon Frère! Il a été si soigneux et si dévoué pendant ma maladie! Oui, je prierai pour vous. »
« J'allai prendre de l'eau bénite, et lui fis un petit signe de croix sur le front; mais aussitôt, toujours constant avec lui-même, il fit encore un de ses grands signes de croix, comme dans la chaire de Notre-Dame. Je vis qu'il allait passer de ce monde; j'envoyai chercher le R. P. Provincial, qui arriva un instant après. A peine ouvrait-il la porte que le mourant lui dit : « Mon Révérend Père, je vous demande pardon. » Je voulus le rassurer; il ne dit rien, mais il fit un geste expressif qui devait signifier : Laissez-moi faire; je sais bien ce que je dis.
ce Le R. P. Provincial lui demanda : « Voulezvous que nous récitions ensemble les prières des agonisants? — Oui, oui; bien volontiers. » Ce fut la dernière parole du religieux obéissant jusqu'à la mort.
« Pendant que nous récitions ces prières, il s'unissait visiblement à nous.
ce A la fin il n'avait plus qu'un souffle de vie; j'élevai le crucifix en prononçant le saint nom de Jésus, il rouvrit les yeux, fixa ses regards sur
l'image du Sauveur mort pour lui, poussa trois longs soupirs, et inclina la tête : il n'y avait plus qu'une dépouille, l'àme avait passé dans le sein de Dieu, il était une heure et demie du matin.
<c Ce jour-là, 26 février i858, second vendredi de carême, l'Eglise faisait mémoire de la sainte Lance C[ui ouvrit le càté du Sauveur.
ce Ainsi, ajoute son biographe, il donna à la Croix son dernier regard, au nom de Jésus son dernier signe de vie, au Sacré-Cœur son dernier soupir. y>
C'était mourir en fils de saint Ignace.
Le tableau de cette mort nous a été conservé par un artiste distingué, M. de Coubertin. « A peine le bon P. de Ponlevoy, nous dit le peintre, eût-il jeté les yeux dessus, cjue les larmes jaillirent ââ ses yeux et qu'il me sauta au cou en in'em brassant. Pendant une heure, il me parla de lui, toujours de lui, tenant le croquis d'une main et semblant lui adresser la parole. Jamais je n'ai eu une plus douce joie et une meilleure récoQipense des douleurs de l'art. j>
(c Quatre jours après la mort de son vertueux ami, écrit une religieuse du Sacré-Cœur, novice alors, il se souvint qu'il y avait à Conflans bien des cœurs affligés de la même peine. Il vint donc pleurer uvec nous.
ce Je n'oublierai jamais l'aspect de sa personne quand il entra dans la salle du noviciat. Ses
traits encore plus amaigris portaient une telle empreinte de douleur paisible et douce que je me disais avec consolation : on. peut donc s'aimer tendrement et profondément dans la vie religieuse ! Il s'assit en silence, déploya sur la table des feuilles volantes (c'étaient des notes du R. P. de Ravignan), il voulut parler et ne le put; il voulut lire, sa parole fut suffoquée par ses larmes; les pensées intimes du P. de Ravignan étaient écrites çà et là; toute son âme, tout son cœur y étaient répandus; il était tout vivant dans ces pages, et ce mort de quatre jours ressuscitait vraiment et devant nous et pour nous, à la voix de son frère et de son ami.
ce Après quelques phrases il fallait s'arrêter; les larmes coulaient, le silence était nécessaire. Tout cet ensemble était doux, calme, profond et solennel, malgré l'intimité d'une pareille réunion. Et si elle avait eu des témoins, ils auraient pu dire aussi comme les Juifs en parlant de Jésus au tombeau de Lazare : Voyez comme il l'aimait. »
Mais tout n'était pas fini en ce monde pour le P. de Ravignan. Mort, il prêchait encore, comme le disait avec nos livres saints, son éloquent panégyriste.
Pour graver d'une manière plus durable le souvenir des exemples du P. de Ravignan, Dieu se servit de la plume de son ami. C'est à la com-
position de cette Vie que le P. de Ponlevoj consacra le temps qui lui resta libre pendant les d^eux années suivantes. Il avait préludé huit ans auparavant à sa mission d'historien par une notice très-bien faite sur madame de Saisseval (i). Son talent d'apôtre-écrivain y avait été pressenti. Il allait se révéler dans sa Vie du P. de Ravignan. Ce travail devait rencontrer bien des obstacles. Tout d'abord, l'auteur tomba malade, victime de son dévouement. Il fut alité pendant plusieurs semaines, et ne reprit un peu de santé qu'en allant prêcher des retraites à Quimper, à Vannes et à Laval.
Cependant, il avait tant à cœur une œuvre à laquelle l'obéissance venait d'ajouter un nouvel attrait, qu'on l'a surpris quelquefois pendanjL l'intervalle des quatre ou cinq exercices d'une retraite, écrivant des pages entières, entre des confessions ou des visites qu'il n'abrégeait pas, et de fort belles instructions qu'il prolongeait à la grande satisfaction de ses auditeurs. Il était obligé de donner tout le soin possible au gouvernement de sa maison, à sa correspondance, et à ses œuvres devenues plus nombreuses depuis la mort du P. de Ravignan. Malgré ces difficultés, il poursuivait son travail avec une tendresse pieuse et une persévérance bretonne.
(i) Notice biographique sur Madame la cojiitesse de Saisseval, par le R. P. de Ponlevoy. Paris, Pousfielgue.
Toutefois, il y avait plus d'un an qu'il l'avait commencé, et il craignait de ne pouvoir le terminer. Pour lui créer des loisirs, on l'envoya passer deux mois au noviciat d'Issenheim, dans ces montagnes des Vosges, où le P. de Ravignan lui-même avait trouvé deux fois une aimable Thébaïde.
Voici en quels termes le novice chargé alors de cette bonne œuvre, nous écrit le récit de sa charitable intervention.
oc A peine installé, le P. de Ponlevoy demanda au supérieur, pour l'aider dans son travail, un des novices qui habitaient alors la maison. J'eus l'avantage d'être désigné. Je cro3^ais comme tout le monde autour de moi, qu'il ne s'agissait de remplir auprès du Révérend Père, que les fonctions de secrétaire ou de lecteur. Grande fut ma surprise, quand je vis que l'humble auteur avait surtout prétendu se donner un critique. Et il le voulait si bien que, pour aider mon inexpérience, il m'indiqua tout d'abord les défauts littéraires auxquels il se reconnaissait porté. « J'ai beaucoup lu saint Augustin, me dit-il, et j'ai pris à son école l'habitude d'abuser, sans m'en apercevoir, du trait et de l'antithèse. Vous saisirez vite l'excès en ce genre. Ne manc[uez pas de m'en avertir. »
ce Le fait est que dans les premières pages surtout abondaient les jeux de style et de pensée,
CH. III. — LES PP. DE PONLEVOY ET DE RAVIGXAN. lIC)
toutes les formes piquantes ou frappantes, qu'un juge bienveillant mais fin appelait un jour les adorables défauts du P. de Ponlevoy. Rarement une antithèse y marchait seule, mais le plus souvent elle se répétait sous deux ou trois formes de plus en plus brèves et accusées. Or, le Révérend Père comprenait à merveille que cette manière, si propre à relever une brève causerie, ne tarderait pas à fatiguer dans un ouvrage de longue haleine, et voici ce qui se passa dix fois peut-être. Je lui relisais son manuscrit. Chaque fois que se rencontrait un groupe d'antithèses, je m'arrêtais court et me mettais à sourire. — ce Eh bien! quoi donc? » disait le P. de Ponlevoy avec cet accent naïf, prescjue enfantin, qui par moments lui était propre, et qui charmait dans un homme si grave. — « Mon Père, en voilà encore! »
ff. Là-dessus, il se récriait : — « Mais comment! Mais c'est très -beau; c'est du meilleur effet; vous ne le sentez pas? » Cette petite comédie de résistance était si bien jouée que plusieurs fois je m'y laissai prendre. Je m'excusais alors et me mettais en devoir de continuer la lecture. « Non, non, reprenait-il en riant. Allons, cher petit Frère; coupez, effacez, raturez, donnez-vous en la jouissance. » Et quelques ornements parasites disparaissaient, en attendant c[ue le crayon du P. Cahour en retranchât d'autres. Voilà com-
ment le P. de Ponlevoy entendait et pratiquait l'amour-propre d'auteur.
ce Le R. P. de Ponlevoy resta au noviciat d'Issenheim jusqu'à la fin de juillet; suivant, de temps à autre, les novices dans leurs excursions des jours de congé à travers les belles montagnes des Vosges, nous réjouissant autant qu'il nous édifiait par son admirable simplicité ! Sans compromettre le repos de son hôte, le P. Maître des novices obtenait de lui aux bons jours une conférence spirituelle. Le P. de Ponlevoy, suivant son habitude, parlait des Exercices de saint Ignace ou du moins leur empruntait l'idée mère et le. cadre de ses petites instructions. Plus d'un novice a pris là l'intelligence et le goût de l'incomparable méthode. »
La Vie du P. de Bavignan ne put paraître que quelques mois après, au début de l'année 1860.
Elle fut accueillie par une approbation générale. Des évêques, des princes, des religieux, des membres de l'Institut, des publicistes distingués, des personnes de toute condition et de tout pays lui écrivirent journellement, soit pour le féliciter et le remercier, soit pour lui demander des reliques du P. de Ravignan ou pour se recommander à ses prières.
S. E. le cardinal Morlot, archevêque de Paris, écrivait à l'auteur le 5 mars 1860 : « Depuis que j'ai reçu le beau présent que vous m'avez
en. III. — LES pp. DE PONLEVOY ET DE RAVIGNAN. ^3 I
fait, j'achève avec vous toutes mes journées et avec le vénérable P. de Ravignan. Vous en racontez la vie d'une manière si attachante, que je voudrais excéder la mesure que je me suis prescrite d'un chapitre par jour. »
Ce mot de Mgr Morlot rappelle une gracieuse anecdote : « Nous éprouvions, dit une religieuse, un si grand bonheur à entendre cette lecture, que notre Mère supérieure, pour nous faire pratiquer la vertu, nous laissait quelques jours privées de cette consolation. Nos Sœurs disaient : ce N'en parlons pas trop, parce que l'interruption deviendrait trop longue. »
Mgr de Quimper ne se croyait pas obHgé à modérer ainsi son ardeur : a Je recevais, écrivait-il à un Père jésuite, ces deux précieux volumes avant-hier, et dès ce matin, ils étaient lus en entier. Un caractère tout particulier de ce livre, c'est qu'à son insu, le candide et pieux biographe, en ne croyant peindre que l'âme du saint, nous montre la sienne comme dans un miroir très-pur. Je ne saurais trop louer Dieu de cette œuvre. »
Ce sentiment de respectueuse admiration était partagé par des écrivains célèbres. Un des journalistes les plus regrettés à notre époque, M. Henri de Riancey, après avoir lu les deux volumes pendant deux jours de loisir que lui avait procurés la maladie, portait ce jugement
dans le journal V Union. « L'auteur de cet ouvrage est le meilleur des disciples du P. de Ravignan, un esprit d'une rar^ culture, d'une délicatesse de sentiment vraiment exquise, d'une élégance et d'une simplicité de style comme il ne s'en rencontre plus guère. Seul, peut-être, le R. P. de Ponlevoy avait toute qualité pour écrire la vie du P. de Ravignan. Dieu lui a donné la grâce et l'inspiration nécessaires pour que cette Vie fût un chef-d'œuvre. On ne la peut lire sans une émotion qui va souvent jusqu'aux larmes. Car, non-seulement elle nous rend le P. de Ravignan tel que nous l'avons aimé, mais tel qu'il était devant l'Eglise, dans le sanctuaire de son âme fermé à tout regard extérieur.
ce II y a là, j'ose l'affirmer, mieux que l'orateur sacré, mieux que l'apôtre de Notre-Dame, mieux que le défenseur de la liberté religieuse; il y a le religieux, l'homme intérieur, le modèle de mille verlus ignorées et incomparables. Si je ne craignais pas de rendre ma pensée d'une façon. trop audacieuse, je dirais que ce sont des feuillets détachés du Livre de vie, tant l'âme de cet humble Père et de ce grand homme y est transparente, vivante, resplendissante. »
Un jurisconsulte célèbre, grand ami du P. de Ravignan et qui a bien mérité de l'Église et de la Compagnie de Jésus, M. de Vatimesnil, ana-
lysant ses impressions, écrivait à l'auteur ces paroles remarquables :
ce Ce qu'il y a de plus frappant, peut-être, c'est cette humilité si profonde qui voilait à ses 3^eux son mérite si éclatant aux yeux de tous les autres. On est si étonné au premier aspect, cjue vous avez bien fait de consacrer quelques pages à en établir la parfaite sincérité.
ce 11 y a encore un point remarquable; c'est la tristesse infinie qui accompagnait notre vénérable et saint ami. Cette tristesse d'une âme qui savait si bien répandre dans celles qu'il dirigeait les consolations et les joies pieuses, resterait une sorte de problème de philosophie chrétienne, si vous, n'en donniez une solution qui me semble parfaite. C'est souvent à ceux qu'il aime le plus cj[ue Dieu inflige les épreuves les plus douloureuses; et les peines de l'âme que le P. de Ravignan éprouvait, rappellent les stigmates de saint François d'Assise. Douleur spirituelle chez l'un, corporelle chez l'autre. »
Des académiciens célèbres, MM. Biot et de Champagny, écrivaient dans le même sens au P. de Ponlevoy.
A ces graves jugements je pourrais ajouter ceux de plusieurs ecclésiastiques, membres et quelquefois supérieurs d'ordres religieux, qui comblaient l'historien d'éloges et le remerciaient du bien fait à leur âme. De tous côtés, cet ou-
aS/j LIVRE II. — APOSTOLAT.
vrage se répandait. De Rome, il recevait les félicitations les plus paternelles. Le P. Général tenait à remercier cordialement l'auteur et à lui déclarer que ceux qui avaient cette lu Vie, étaient unanimes à en trouver la lecture extrêmement intéressante et édifiante; que c'était une vraie bonne œuvre et que Dieu en serait glorifié. Le P. Rubillon, assistant de France, « en était, disaitil, vivement ému et grandement édifié. »
Un Père de la Civiltà se proposait de traduire en Italien « un livre, disait-il, si charmant et si pieux. » A Vienne, à la Nouvelle-Orléans, à Londres, à Fribourg en Suisse, on exprimait une semblable intention.
L'humble religieux dnt être bien surpris quand il apprit par une lettre de son éditeur, M. Douniol, qu'on le sollicitait de concourir pour le prix Montyon. On lui assurait d'avance le succès le plus absolu. M. Guizot et plusieurs académiciens s'étaient exprimés dans ce sens.
On avait même pensé que cet ouvrage pourrait être un titre au fauteuil académique. On connaît assez le P. de Ponlevoy pour savoir que de pareils honneurs ne le touchaient guère. Il ne cherchait avec la gloire de Dieu que le bien des âmes.
Le fruit dépassa le succès. L'auteur en voyait la preuve dans les lettres qu*il recevait de toutes parts.
a Quel grand caractère! lui écrit en anglais un auteur remarquable. Je vois que je ne suis qu'un monstre d'iniquités. Je le prie, ce saint Père, de demander pour moi que je puisse me crucifier, comme il l'a fait lui-même. »
Une âme éprouvée prend courage à cette lecture : ce Votre touchante Vie m'aide à fortifier mon frère dans les moments difficiles; il est si consolé de l'analogie de ses souffrances avec celles de votre admirable saint ! » Un autre, au contraire, ressent une sainte tristesse en comparant ses propres imperfections et ses fautes innombrables avec les admirables exemples de mortification, d'humilité et de vertus héroïques qu'on lit dans cet ouvrage. Un jeune homme sans religion s'écrie : a C'est le seul prêtre catholique que j'estime. » Un catholique tiède se ranime et arrive à la communion fréquente. Bon nombre de pénitents du P. de Ravignan croient trouver dans son biographe l'Elisée du prophète, et lui confient les secrets de leurs âmes. Plusieurs l'invoquent comme un saint, demandent un souvenir de lui, qu'ils appellent des reliques. En un mot, le bien produit par la Vie du P. de Ravignan est encore plus grand que l'admiration qu'elle inspire.
Et ce bien s'étend et dure.
Cinq ans après l'impression de ce livre, arrivé alors par sa seule valeur à la sixième édition, l'auteur rencontra en chemin de fer un Anglais
prolestant. Comme toujours le P. de Ponlevo}^ se montra plein de charité et de prévenance pour cet étranger. Celui-ci, homme distingué et de bonnes manières, ne V03^ait en lui qu'un prêtre fort poli. Aj^ant appris son nom, il se procura son ouvrage, et lui écrivit la lettre qu*on va lire. Au milieu de tristes préjugés de secte, on y verra percer une admiration sincère dans un langage fort original. Je cite textuellement.
a Cher monsieur et révérend Père,
ce En traversant le chemin de fer de Paris à Samt-Malo, le i5 mai dernier, reconnaissant de votre empressement à renseigner un étranger, et jouissant de l'aimable et instructive simplicité de votre conversation, je m'écriai : a Spécimen vitœ prioris! » INIais je ne me doutais nullement que je parlais à l'ami, au biographe de ce saint homme qui tut un des premiers orateurs de Paris. A mon retour chez moi, je ne tardai pas à me procurer votre excellent livre; je parcourus avec un intérêt toujours croissant le pèlerinage du R. P. de Ravignan. Les paroles de ce saint homme abondent en sublimités qui ne sortent que du sein d'un héros chrétien. Le seul éloge qui vous touchera, vMTani surtout d'un esprit opposé toto cœlo au système Romain qu'il croit essentiellement corrompu, c'est que votre livre atteint glorieusement le but d'un auteur chrétien; celui de nous
CH. Ilf. LES PP. DE PONLEVOY ET DE RAVIGNAN. T-'ij
montrer le néant de la vie présente et de diriger notre àme à la vie à venir; c'est un livre ad major em Dei gloriain. Malgré maintes pratiques que la foi anglicane repousse, les ligna, fœnum, stipulam de Saint-Paul (I Cor. m, 12) (i) lesquelles je désapprouve en la vie de votre vénérable ami, j'y vois aussi le grand fundamentum du sapiens architectus (2), et je ne doute point que le P. de Ravignan ne fût pendant sa vie le protégé du Seigneur, ni qu'il ne jouisse maintenant de la vision béatifique. Que les Français seraient heureux si au lieu de lire des romans aux mœurs relâchées, aux sentiments voluptueux, aux idées impies, ils étudiaient des ouvrages purs comme le vôtre, qui ramène l'image de Dieu dans l'àme, d'où le monde et ses folies l'ont presque effacée l Je m'émerveille et me réjouis que vous ayez obtenu les honneurs d'une sixième édition. »
Quelle est la cause du succès et du fruit de ce livre? Est-ce avant tout l'intérêt historique? Nous ne le croyons pas. Sans doute le sujet est grand; c'est l'histoire même de l'Eglise qui se déroule à nos regards. Le P. de Ravignan continue par sa parole, ses écrits, ses démarches, son influence personnelle à défendre la vie et la liberté de la Compagnie de Jésus. Cette lutte le met en rapport avec les hommes les plus distin-