I. Saint-Bernard
mourir, à mouroter du moins un peu tous les jours, nous aurions le cœur trop tendre pour nous exécuter nous-mêmes, et nous ferions besogne de Pénélope. »
Cette mortification du cœur, cette abnégation de notre volonté est bien le fond du christianisme» Aussi quand, à raison de la faiblesse physique, on ne pouvait satisfaire aux prescriptions de l'Eglise, il ne manquait pas de rappeler qu'il y a une pénitence dont on ne peut se dispenser et qu'on peut toujours accomplir.
« Eh bien ! mon fils, au lieu du Carême ecclésiastique, ayez le Carême providentiel d'abord, auquel vous pourrez joindre sans préjudice votre petit Carême spirituel. Le seul petit mot fiât vous ouvre un vaste champ, et la grande parole, vince teipsum, vous ofi're une ample moisson. Autant de victoires, autant de sacrifices. »
Aussi l'essentiel de la mortification, d'après le P. de Ponlevoy, c'est l'accomplissement amoureux de la volonté de Dieu. Par la mortification nous allons à la charité, et par la croix au Sacré- Cœur.
« En Jésus, disait-il, dans sa croix et dans son cœur se trouve tout pour notre âme. »
a Tant que vous demeurerez sur la croix, n'estil pas juste que vous soyez assisté par le Sacré- Cœur? Me voici dans cette petite ville de Para3^ Je vous écris ces quelques mo^ts de ma cellule,
chez le bon aumônier, à l'ombre même du modeste sanctuaire où le Sacré-Cœur se révéla à la la B. Marguerite-Marie, et par elle à l'Eglise. Que je voudrais pour vous que vous fussiez ici un bon petit moment, en face de cet autel et auprès de cette même grille à travers laquelle passa la vision à jamais bénie ! »
c Cherchons, cherchons bien Fanion avec Notre-Seigneur, par la foi et par la croix, par notre cœur et le Sacré-Cœur de Jésus. Nous n'y trouverons jamais assez, sans doute, mais toujours davantage, sans défaillir jamais. La Providence fera une partie de la besogne, la grâce l'autre; mais nous-même, comme si nous faisions tout, actifs sans empressement, allons à l'œuvre, sortons de nous pour passer en lui, vendons-nous pour l'acheter. »
Se peut-il écrire rien de plus doux et de plus fort! Le P. de Ponlevoy reproduisit cette pensée sous une ai^tre forme :
5) Si votre chez-vous était un Versailles, vous pourriez bien vous y complaire; mais ce n'est qu'une cabane ruinée. Tant mieux! nous ne nous ferons pas prier pour sortir, et pour échanger notre pauvre petit cœur contre le Sacré- Cœur. »
ce Mettez votre cœur, disait-il encore, en communion avec le Sacré-Cœur; ainsi vous souffrirez moins et mîcur. »
CHAP. VII. — l'apostolat épistolaire. 349
Mais si le cœur de Jésus adoucit et complète la croix, on peut dire aussi que c'est avec le bois de la croix, au dire de saint Ignace, qu'on attise (e feu de l'amour. Le Père, en citant ce mot ajoutait gaiement : « Eh bien! mon enfant, ce sont là vos fagots. » Pour pouvoir plus facilement entretenir cette flamme de l'amour, il aimait à répéter ce mot du bienheureux Père, ce entrez et sortez. » Entrez en Dieu par l'oraison, et sortez de Dieu par l'action. Faisant ainsi, en vérité, vous demeurerez en lui et lui en vous, et Jésus sera pour vous Emmanuel. On pourrait croire qu'entrer et sortir sont choses contraires. Non; et cette vie mixte est non-seulement possible, mais réelle et la meilleure ; sans faire de l'alliage le moins du monde, vous pouvez parfaitement faire en vous l'alliance de Marthe et de Marie. Les deux sœurs ne se ' brouillent que quand on les sépare ; dès qu'on les unit, elles deviennent les meilleures amies du monde. »
Il revenait sur ce conseil d'une autre manière en disant : « Ce que Dieu veut de vous, c'est voire cœur dilaté, et vos deux mains occupées. »
Dans cette union de l'action et de la contemplation, il réservait à bon droit la première part à la contemplation. Il demandait à toutes les personnes qu'il dirigeait une fidélité quotidienne à la méditation de chaque jour. Il n'admettait aucune exception, aucune excuse, excepté celle
35o LIVRE II. — APOSTOLAT.
de la maladie. Les affaires n'en seront que mieux réussies sous le souffle de la grâce de Dieu ; les visites seront sanctifiées par le souvenir de sa présence.
S'il s'agissait même d'une occupation sainte, d'un sermon par exemple, il se montrait difficile à en permettre la préparation directe et exclusive aux dépens de l'oraison. Il écrivait à un prédicateur :
ce Vous pouvez, je crois, sans dommage et même avec profit pour les autres et pour vousmême, méditer sur ce que vous ave« à prêcher, pourvu cependant Cjue ce soit per transennam; si vous deviez le faire très-souvent, à la longue, vous ressembleriez à un homme qui ferait maigre chère, tout en faisant bonne mesure pour les autres. Mais si vous fécondez la prédication par Toraison, s'il y a de votre part diligens prœmeditatio et fidelis recursus ad Deum, vous faites comme le bassin qui se remplit avant de verser de son trop plein. »
En donnant la première part à la prière, il voulait que le dévouement au prochain fût le miroir ^ de notre charité envers Dieu. L'amour céleste se prouve par les œuvres, disait saint Grégoire.
a Donnez beaucoup aux autres en prenant de votre cœur, écrivait le P. de Ponlevoy, et donnez à votre cœur en prenant du cœur même de Dieu. »
a II vous servira beaucoup d'avoir à remonter
CHAP. VII. — l'apostolat ÉPISTOLAIRE. 35 1
lies autres; à force de donner, l'on finit par avoir. »
ce Mettez votre bonheur à faire du bien : n'est- [ce pas ce que fait le bon Dieu '! ou au moins à faire plaisir, pourvu que ce soit sans déplaisir de Dieu. Sachez-le : la charité est la vraie abaégation, comme l'humilité est la meilleure des mortifications. »
Puis il descendait dans la pratique et en quelques mots traçait tout un règlement de vie.
ce Me^ez-vous à l'œuvre de tout vous-même. Laissez de plus en plus les enfantillages de la bagatelle, les niaiseries de la vanité, les prétentions de la mode. Ne prenez du monde que ce qu'il faut en prendre pour garder les bienséances et ne vous signalez par aucune singularité déplacée. Mais donnez-vous au devoir, aimez votre petit intérieur, réglez et remplissez votre temps; montrez- vous égale dans votre humeur et dans votre affection pour chacun des vôtres. Sans doute, il y a bien quelques sacrifices dans une telle vie. Mais il y en a partout, et bien plus ailleurs, et sans mérite. »
Les conseils de direction donnés par le P. de Ponlevoy à la plupart des âmes pieuses vivant dans le monde peuvent se résumer dans ces deux phrases qui terminent une de ses lettres :
a Gardez votre idéal, mais adonnez-vous au réel, jetez et perdez-vous-y, embrassez-le; vivez de cette mort et mourez de cette vie... C'est
la plus vraie abnégation et le plus sincère amour. Eh bien! pouvez-vous boire ce calice? Je vous .connais et je dis rondement: Oui. Ayez donc l'esprit au désert, le corps dans le monde, Tamourpropre sur la croix, la vie dans le devoir, voui. serez tout à Dieu seul. »
Nous n'avons pu qu'effleurer la correspon • dance du P. de Ponlevoy. Nous y reviendron . un peu en parlant des lettres qu'il écrivit comme supérieur. Plus tard, nous espérons mieux faire, et dans une publication spéciale montrer ce que peut un apôtre, qui met au service des âmes une humble charité, une sainte expérience et un vrai talent.