‹ Le Révérend Père A. de Ponlevoy de la Compagnie de JésusChapitre 158 sur 252 · CHAPITRE PREMIER. — LE SUPÉRIEUR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — LE SUPÉRIEUR

ferventes. Cette circonspection quelquefois exagérée, jointe à sa grande modestie, a pu à certains moments éloigner de lui ceux qui l'abordaient pour la première fois. Mais quand on l'avait connu, on trouvait dans son cœur une flamme vive, l'amour du cœur de Jésus. Aussi était-il plein d'ardeur pour entreprendre par lui-même ou par ses frères les œuvres apostoliques. On peut dire que ses récréations elles-mêmes étaient une sorte d'apostolat. Il savait y mêler l'utile à l'agréable, et instruire ses frères en les délassant.

Tous s'empressaient autour de lui^ pour l'entendre, tantôt sérieux et plein de ces graves révélations de l'éternité qu'il avait recueillies au lit d'un mourant ; tantôt ému d'une bonne nouvelle venue des missions ou de quelque maison de la Compagnie; tantôt plus gai, et trouvant dans la bonhomie spirituelle de l'un, ou la brusque franchise de l'autre, l'occasion de corriger et de réjouir ses frères par un mot malicieusement aimable, dont les victimes se montraient plus heureuses que les témoins eux-mêmes.

C'est à l'une de ces récréations charmantes cj^ue font allusion les vers qu'on va lire. Qu'on nous permette de les citer. Ils font honneur à l'auteur de la Vie intime et des Etudes sur l'EspagjiCy au traducteur de Silvio Pellico et à'Alfieri, à M. Antoine de Latour, secrétaire de M. le duc de Montpensier.

Ces vers, écrits quelque temps après le massacre des otages, peignent au naturel les récréations dont nous parlons. .

Quand le mal, de lui-même à l'envi renaissant.

Se dresse en son orgueil toujours plus menaçant;

Quand je tremble de peur qu'arraché de sa base

Ce vieux monde sur nous ne tombe et nous écrase,

J'aime à me souvenir d'un jour où, pour vous voir.

Je vous attendais seul dans votre humble parloir.

Le hasard, ou du Ciel l'heureux appel peut-être,

Fit que, sans y songer, j'allai vers la fenêtre,

Et je vous surpris tous dans un jardin en fleurs,

Cherchant quelque repos à vos premiers labeurs,

Comme parmi les blés autrefois les apôtres.

Les uns se promenaient par groupes; et les autres,

(Vous en étiez) formaient un chœur harmonieux,

Où les jeunes semblaient se plaire près des vieux;

Et je vous contemplais devisant, tète nue,

Assis en cercle au pied d'une blanche statue.

J'écoutais du regard, et me sentais ému

Comme si jusqu'à moi l'entretien fût venu.

Vous m'avez mis au cœur une attache si tendre,

O Père, que vous voir, pour moi, c'est vous entendre ;

Or, d'un arbre en causant, votre main détacha

Une fleur : aussitôt chacun se rapprocha

Et comme l'en eût fait dans une docte école,

Discuta le parfum, la tige, la corolle...

ce Ah! m'écriai-je, alors, vous tous que j'aperçois

Dont j'entends la pensée à défaut de la voix,

Cœurs fermes, âmes d'or, humbles et souveraines.

Tant que je vous verrai comme aujourd'hui sereines,

A deux pas de l'endroit où, sous leurs marbres blancs,

Vos cinq martyrs d'hief dorment encore sanglants.

Et pendant que l'écho des civiles tempêtes

Comme un souffle de mort, gronde encor sur vos têtes,

Le monde ne pourra retomber dans la nuit! 5>

O bienheureux parloir, où Dieu m'avait conduit!

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