CHAPITRE II. LE PROVINCIAL
ne comprenait même pas qu'elle dût lui dire : merci. »
A peine le bruit de sa nouvelle promotion fut-il connu dans le monde, que les regrets éclatèrent de toutes parts. En lisant quelques-unes de ces lettres mêlées à la correspondance du P. de Ponlevoy, on est frappé du vide réel que son absence allait créer dans un grand nombre de familles. Les uns lui écrivaient : « Vous étiez le point lumineux de notre vie, et il semble que loin de vous tout ne sera que ténèbres. » Un ancien converti disait : a II faut donc renoncer à m'appuyer sur ce bras que vous m'aviez tendu si charitablement il y a dix-huit ans. » On voulait être parmi « les brebis choisies, si le Révérend Père en retenait quelques unes. » En parcourant ces lettres, on se figure entendre les plaintes qu'arrache aux familles un événement tragique.
Les enfants de Marie au Sacré-Cœur, furent en proie à une vraie douleur. Voici en quels termes la coopératrice de cette belle œuvre l'écrivait au Père directeur :
a II y a sept ans qu'à pareil jour le P. Lefèvre venait nous annoncer la réalisation de nos tristes craintes. Le P. de Ravignan nous manquait. Ce souvenir rendait votre absence plus pénible encore, si c'est possible; et que de regrets j'ai entendus ! Je ne puis ici les répéter ; mais votre cœur de père les comprend. Combien il y a d'enfants
de Marie qui sont à vous par l'intime du cœur! »
Le bon Père plus affligé que tout le monde consolait ceux qui lui écrivaient, comme il savait le faire, en donnant une leçon d'abnégation.
ce Je fais appel à votre foi. Le bon Dieu sans vous comme sans moi, a voulu ce nouvel état de choses. Les regrets, les répugnances ne nous sont défendus ni à l'un ni à l'autre; mais le trouble serait de trop, et encore plus le découragement et le dépit... Ne craignez donc pas; soyez fidèle, et le bon Dieu, à plus forte raison, le sera toujours. »
Le P. de Ponlevoy n'abandonna point ces âmes. Il ne pouvait être leur confesseur ordinaire, il resta leur directeur; et tantôt de près, tantôt de loin, par lettres, ou de vive voix, il continua sa mission apostolique.
Sa charge nouvelle fut donc en réalité un fardeau de plus dans sa vie, bien lourd pour son humilité profonde et sa frêle organisation. Mais l'obéissance lui en adoucit le poids. En vérité, quand on parle de ces choses au milieu d'un siècle où les ambitions sont si vivaces, on se demande si l'on rêve. Combien d'hommes en France n'aspirent qu'à gouverner leur paj^s, sans savoir se gouverner eux-mêmes! Ne recevant que d'eux leur mission, ils regardent en bas ce qu'ils appellent la vile multitude, et ne connaissent pas leur pauvreté personnelle. Mais les