CHAPITRE III. — LES EXILES. A
à leur pays, nos Frères de la Province de Vénétie, chassés de leur patrie et réfugiés en Tyrol, allaient être renvoyés de ce nouvel asile.
Le premier janvier, ils reçurent ^l'ordre trop doux pour des criminels, trop dur pour des innocents, de quitter dans un mois le territoire de l'Autriche.
Sur ces entrefaites, un ami généreux, M. de Vauguyon, voulut affecter son château des Alleux, près Laval, à une bonne œuvre . Le P. de Ponlevoy, auquel il en fut référé, vit dans cette offre généreuse un trait de Providence. Les religieux persécutés allaient donc trouver un asile ! Il en écrivit aussitôt au P. Marucci, alors Provincial. Mais les ressources manquaient; le voyage devenait impossible. Une réponse douloureusement négative fut faite à l'invitation du P. de Ponlevoy. Celui-ci contristé, sans être abattu, voulut faciliter l'arrivée des fugitifs sur le sol de France. Il adressa donc à la Compagnie du chemin de fer une demande de réduction de prix. La concession se faisait attendre. Les persécuteurs autrichiens pressaient.
Le P. de Ponlevoy envoya un télégramme, suivi d'une lettre. « Venez, mes frères; vous m'appelez par mon nom; je vous réponds de tout mon cœur. Je vous avance vingt mille francs pour votre voyage. Si vous pouvez me les rendre, vous le ferez. Sinon, saint Joseph s'en chargera. »
Ces nouvelles firent une telle impression sur l'àme du P. Marucci, qu'il ne pouvait s'empêcher de montrer le télégramme et la lettre à tous ceux qui entraient dans sa chambre. Il pleurait, la portait à ses 1 èvres, et s'écriait : « Quelle charité ! quelle charité ! »
Sa reconnaissance se traduisait par les lignes suivantes, adressées au Provincial de France.
ce Vous venez de nous fournir les moyens ; il n'y a plus lieu de douter. Nos Pères vont partir pour les Alleux. Quelles actions de grâces pourront égaler votre insigne bienfait! »
Tout fut donc décidé, et le P. Anselmi, qui avait autrefois enseigné la théologie en France, fut choisi pour conduire les exilés. Avant leur départ, ils allèrent trouver le P. Marucci pour recevoir sa bénédiction. Celui-ci éclata en sanglots. Tant d'émotions diverses anéantirent ses forces. Il s'était offert en victime pour ses frères bienaimés. Le sacrifice fut accepté, et quelques jours après, il mourait d'une mort subite, mais préparée. 11 succombait à la fois à l'excès de la douleur et à l'excès de la joie. Ses religieux proscrits étaient sauvés.
Ils vinrent successivement à Paris, par bandes de dix ou douze. Le P. de Ponlevoy les reçut, leur fit visiter la capitale, puis les dirigea vers Laval, et veilla lui-même aux moindres détails de l'installation.