CHAPITRE IV
Versle milieu de Tannée 1870, le P. dePonlevoy écrivait au P. Général avec son humilité ordinaire : ce Je ne suis plus bon à rien... Je me trouve bien cassé au physique et au moral. Après mes treize années consécutives de supériorité à la rue de Sèvres, suivies immédiatement de six années de Provincialat, je sens le besoin autant que le désir de reposer mon esprit, mon cœur et mon âme... Endéfinitive, je n'ai c[u'une ambition, me retirer de toute administration, et me concentrer dans les choses spirituelles.
a Veuillez, mon Très-Révéren4 Pè^e, me pardonner, me délivrer et me bénir! »
Le P. Général répondit à cette humble demande :
/i52 LIVRE III. — LE GOUVERNEMENT RELIGIEUX.
a La question de changement de Provincial ne presse auctinement. Je conçois que, dans ce moment surtout, la croix est bien pesante, et, sous ce rapport, je désirerais vous délivrer; mais il est impossible pour Je moment. Tout le monde a confiance en vous, mon cher Père, et le Père Général en premier lieu. Continuez donc encore à exercer la patience et à faire l'œuvre de Dieu.
ce Quand les circonstances le permettront, nous aurons égard à votre désir. En attendant, allez en avant, comme vous avez fait jusqu'ici.
ce A. M. D. G. »
Oui, il fallait aller en avant ; les graves événements de cette année rendaient le changemeni impossible.
A la fin d'un article sur le concile du Vatican, le P. de Ponlevoy écrivait ces mots : «: Quelle admirable chose que cette politique d'en haut qui maintient l'Europe en paix, tant que la paix est nécessaire à l'Église, et qui agite le monde du souffle de la guerre quand l'œuvre divine, pour accomplir sa tâche, a besoin qu'une soupape de sûreté soit ménagée à l'excitation des esprits! »
L'Église avait donc eu le temps de tenir ses grandes assises. Mais bientôt après elle allait avoir ses épreuves. Le Pontife déclaré infaillible recevait par de nouveaux malheurs la consécration de sa nouvelle gloire; et la France, qui l'a-
bandonnait, allait être abandonnée à son tour.
Dès que la guerre fut déclarée, le P. de Ponlevoy offrit immédiatement à l'armée et au gouvernement le concours de ses religieux en qualité d'aumôniers volontaires. Ce genre de ministère est très-agréable à notre Compagnie, et, saint Ignace, son fondateur, voulait introduire comme exercice du noviciat l'épreuve des camps. La lettre que le Père écrivit à l'impératrice-régente exposait avec énergie et clarté les motifs de sa demande.
« Faut-il encore, disait-il, des prêtres dévoués pour nos braves soldats? Au premier signal, nous voici tous. Religieux et citoyens, après Dieu, nous nous devons à la France.Pour nous, aucune place d'honneur, mais le poste du sacrifice; aucune récompense terrestre, si ce n'est d'avoir servi Dieu et la patrie. Depuis plus de vingt ans, nos Pères de Cayenne vivent et meurent sans désirs comme sans regrets, et nous les estimons heureux.
« Mais aurions-nous peut-être, avec le dévouement commun, quelque titre particulier?... Votre Majesté en jugera.
a Soldats nous-mêmes par état et par caractère, la sympathie est immédiate et comme naturelle entre les militaires et nous. Déjà des relations de la plus intime confiance nous unissent avec un grand nombre d'officiers supérieurs, et même avec plusieurs généraux en chef; plus de cinq
cents officiers de l'armée d'opération furent nos élèves de l'école Sainte-Geneviève et sont toujours nos enfants et nos amis. Certes, ils se suffiront pour bien se battre; mais, après la bataille, combien auront besoin de nous !
« Si Votre Majesté daigne agréer nos services, j'ose le croire, elle aura sauvé bien des âmes, et consolé bien des mères. »
La réponse à cette belle lettre fut bienveillante , mais dilatoire.
Sans se décourager, le P. de Ponlevoy porta sa demande au président de l'Association de secours aux blessés, M. le comte de Flavigny, auquel on l'avait renvoyé, et en obtint pour nos Pères IJautorisation de concourir à la formation de quelques ambulances volantes. C'est ainsi que le P. de Bengy fut attaché à l'une d'elles. Un grand nombre de ses frères imitèrent son exemple, soit en courant sur les champs de bataille, soit en consacrant leur temps au salut des blessés et des malades. Presque tous nos collèges et toutes nos résidences furent transformés en hôpitaux militaires. Il n'y ""avait là rien de bien extraordinaire. Quand nos enfants combattaient et mouraient, il était bien naturel que leurs Pères veillassent à leur chevet et priassent pour eux.
Mais ceux-ci n'en étaient pas moins dignes de bienveillance, et le P. Général leur venait en
aide, lorsqu'il écrivait au P. de Ponlevoy, le lo octobre : « Veuillez encourager, à l'occasion, avec le plus de charité possible, tous et chacun des nôtres ; surtout ceux qui, au milieu des dangers de la guerre, se dévouent avec un zèle infatigable au salut des soldats. »
Cependant, les événements devinrent de plus en plus lugubres. Nos défaites s'aggravaient. La capitulation de Sedan fit une impression d'autant plus douloureuse sur l'âme éminemment patriotique du P. de Ponlevoy, que la veille une nouvelle pleine d'espérance avait circulé dans tout Paris. Puis, quand l'empire s'écroula et que la République fut proclamée :
a Eh bien, définitivement, tout se précipite, écrivait-il le 5 septembre : quel désastre sans exemple! et ici, hier, quelle catastrophe d'un autre genre ! On dirait une fatalité partout... Oh ! non! une Providence en tout... Comme le doigt de Dieu est là, sur l'empire et sur Paris! »
En proie à ces angoisses, le P. Provincial se demandait quelle conduite il devait tenir. Paris allait être cerné et il ne pouvait communiquer avec les maisons de sa Province. D'un autre côté, comment abandonner ses enfants assiégés?
L'obéissance vint le tirer de cette anxiété. Il reçut une lettre du P. Général, lui donnant l'ordre de quitter la capitale. Il partit donc, quoique à regret, et alla s'établir au Mans.
Là, les plus tristes nouvelles lui arrivaient de tous côtés. Aux désastres de la patrie, venaient se joindre les douleurs de la famille. A Rome, le Saint-Père s'était vu contraint de céder à la force, et plusieurs religieux français avaient été obligés de partir pour l'Angleterre ou l'Allemagne.
En France, le nouvel ordre de choses commençait en quelques endroitsparla guerre aux Jésuites: a A Lyon, durant sept semaines, écrivait le P. de Ponlevoy, nos Pères ont été pillés, détenus dans des cachots comme des malfaiteurs. A Marseille, on les a habillés en galériens. Cinq des nôtres allaient s'embarquer pour la Chine. Deux ont été emprisonnés, puis élargis ; on a pillé toutes les caisses et malles, et nos pauvres missionnaires ont dû partir more apostolico ^ »
Dans la Province de Paris, à Poitiers, les portes et fenêtres avaient été brisées dès le soir du 4 septembre. A Vaugirard, une horde de bandits était venue attaquer le collège vers minuit; il n'avait été préservé du pillage que par l'attitude d'un bataillon de garde nationale.
Au milieu de ces malheurs, le P. de Ponlevo/ consolait les siens par ses lettres ou par ses visites. Mais au prix de quelles difficultés!
Dans notre maison de Laval, l'épidémie s'évissait. Il y court, vient soigner les malades, encou-