‹ Le Révérend Père A. de Ponlevoy de la Compagnie de JésusChapitre 208 sur 252 · I. A la façon des apôtres · texte numérisé non relu

I. A la façon des apôtres

rager ses frères. Il apprend qu'à Poitiers un ordre inique a licencié le collège pour le transformer en ambulance, avec réquisition de'tout le matériel. Il s'y transporte par Angers et Niort, au milieu d'un encombrement indicible de trains enchevêtrés, de populations affolées, après quatre heures passées sous un tunnel. Arrivé au collège de Poitiers, fl assiste à la généreuse intervention de Mgr Pie, offrant, mais en vain, au proconsul Ribert, un de ses séminaires pour sauver le collége. Il bénit la ténacité bretonne du supérieur arrachant à l'envahissement d'un pouvoir despotique une aile de son collège, et obtenant par une résistance habile et opiniâtre, pour les internes, devenus externes, la continuation de leurs cours. DePoitiers, Jes lettres du P. Provincial s'adressent à nos maisons les plus éprouvées. Ilélectrise nos théologiens de Laval par des nouvelles comme celle-ci : « Il était convenu que le drapeau du Sacré-Cœur serait déployé, seulement quand il aurait été baptisé dans le sang sur le champ d'honneur. Le brave comte de Vertamont, désigné pour porter ce fanion, dès qu'il a vu Je noble bataillon écrasé par l'artillerie, s'est hâté d'arborer l'étendard sacré. A l'instant, frappé lui-même, il tombe mort. Jacques de Bouille saisit la hampe et a aussitôt le bras cassé. Son père le ramasse et tombe. Un dernier se précipite, relève le drapeau et le sauve.

ce Nous l'avons ici sanglant et criblé de balles. Hélas, il nous fallait des victimes! »

Au Mans, la situation s'aggravait de jour en jour. Le collège, après avoir abrité les zouaves, servait à la fois de caserne pour nos troupes, d'ambulance pour nos blessés et d'école poui' nos enfants. Le P. Provincial encourage le supérieur, le P. du Lac, malade lui-même :

a Mon bon Père, quel don je vous ai fait en vous confiant Sainte-Croix! Il est vrai, je ne prévoj^ais rien alors, et c'est vraiment Dieu seul qui vous a fait un pareil début, Lui qui sait bien ce qu'il fait. Lia' qui nous porte à proportion qu'il pèse sur nous. Votre collège plus que jamais est donc une ambulance; c'est insolite sans doute, c'est anormal, mais c'est providentiel, c'est chrétien et Jésuite. Vous et tous les vôtres, faites donc à cette heure de la charité plus que de la littérature. Qui sait? N'est-ce pas ce qui vaut le mieux pour le présent, et ce qui fera le plus pour l'avenir de notre tout petit collège? y>

Mais surtout lespréoccupationsduP. Provincial étaient tournées vers Paris. Toutes les familles étaient dans l'angoisse sur le sort des leurs renfermés dans cette ville. Comment le P. de Ponlevoy n'aurait-il pas participé à leurs inquiétudes?

Quelle ne fut pas sa joie lorsque, étant à Angers où il visitait les novices occupés à trois ambulances, il reçut par ballon d'heureuses nouvelles I

CHAP. IV. — GUERRE ET COMMUNE. /jSq

ce Les nôtres sont bien, écrivait le P. Olivaint, et Dieu pour nous meilleur c^ue jamais. Sachez bien que nous ne sommes pas au découragement, pas même à l'inquiétude. Vraiment, ce serait faire injure à Notre-Seigneur! »

Cette joie fut de courte durée. Les temps s'assombrissaient encore. Nous étions arrivés au célèbre moment psj^chologique de M. de Bismarck. Quand il vit le Parisien privé de nourriture, de lumière et de feu, il pensa qu'en tuant les inoffensifs il viendrait plus facilement à bout de la résistance de la capitale. Au lieu d'en soumettre les habitants, il les exaspérait. A la nouvelle de ces horreurs et de la prise du Mans, le P. de Ponlevoy écrivit: a Hier, le Mans a été occupé après d'effroyables batailles, et notre pauvre Paris est sous une pluie d'obus et de bombes. Mon Dieu ! le calice de la France est loin d'être épuisé! »

Et le 28 janvier : « Une bataille est imminente à Laval et notre maison de Saint-Michel a dû être évacuée. Hélas, tout s'aggrave en province et tout se précipite à Paris : double guerre, au dedans et au dehors. Faut-il encore espérer? Oui, quand tout sera perdu, tout sera sauvé. »

Laval avait été providentiellement épargné. Mais au Mans, le Prussien vainqueur avait converti nos classes en écuries pour 5oo chevaux. Nos Pères étaient presque tous malades. Le

46o LIVRE III. — LE GOUVERNEMENT RELIGIEUX.

P. de Ponlevoy écrit de Vannes, au P. Recteur :

« Mon Révérend et bien-aimé Père. P. C.

« Mon Dieu ! que cette interruption m'est douloureuse ! Je reçois vos lettres si justes à la fois et si consolantes, et je ne sais vous répondre. Du moins, ego semper tecian K Quoi! tous malades, et vous aussi... et le pauvre P. Ministre, faible lui-même, reste seul, tout à tous. Mais, m cruce salus 2. Et notre triple vœu, nous le tiendrons ensemble. Le P. Pitot est parti pour Paris, dès que la circulation a été déclarée possible, mercredi dernier. Il me tardait tant de donner des nouvelles et d'en avoir ! J'en eus de la rive gauche du 28 et du 29 janvier; nos maisons de la rive gauche soni presque intactes, et toutes les personnes sont sauvées. »

En effet, dès que le P. de Ponlevoy apprit qu'on pouvait rentrer dans Paris, il envoya le P. Pitot, « son cher petit socius », comme il l'appelait, porter aux prisonniers des nouvelles de la famille et lui rapporter les leurs. Il le suivit quelque temps après. Ceux de nos Pères qui demeuraient à Paris se rappelleront toujours le bonheur qu'ils éprouvèrent en voyant ces deux revenants d'un autre monde accourus successivement pour consoler les enfants de la famille. Ce fut un rayon

Page 1