‹ Le Révérend Père A. de Ponlevoy de la Compagnie de JésusChapitre 210 sur 252 · I. Il sort en déchirant. (Marc, l · texte numérisé non relu

I. Il sort en déchirant. (Marc, l

CHAP. IV. — GUERRE ET COMMUNE. fi'j'i

deux massacres de la Roquette et de la rue Haxo lui furent révélés à la fois. Ce fut pour lui comme un coup de foudre. Il pouvait à peine parler :

a Les PP. Ducoudray et Clerc, le 24 mai; les PP. Olivaint, Caubert, de Bengy, le 26, sont sortis de prison avec la palme et l'auréole. » Il n'en dit pas davantage.

Le lendemain, comme il le raconte dans les Actes, il entra dans Paris.

a Enfin, le mercredi 3i mai, ajoute-t-il, eut lieu la suprême cérémonie, avec la solennité que comportaient la simplicité de nos usages et le malheur des temps. Au moins l'Eglise du Jésus, fermée comme tant d'autres depuis près de deux mois,se rouvrit-elle sous les auspices du martyre. Elle se remplit aussi, et beaucoup de larmes attestèrent que les victimes avaient beaucoup d'amis. Quatre cercueils étaient rangés sur des estrades dans la partie basse du chœur, recouverts d'un drap et portant chacun la couronne d'immortelles si bien méritée; le cinquième avait été introduit sous un catafalque placé en avant dans la nef. Le vaste chœur était rempli de prêtres et de religieux, qui reparaissaient à la lumière comme au sortir des catacombes, de députés venus exprès de Versailles et d'officiers qui se disaient encore les enfants du P. Olivaint et du P. Ducoudray. Après l'office psalmodié, ie montai au saint autel, et durant le saint

sacrifice, je réunis ces cinq noms : Pierre, Léon, Jean, Alexis, Anatole, associés ensemble par la mort et devenus inséparables dans la vraie vie.

a Le vénérable M. Hamon, curé de Saint-Sulpice, voulut bien, avant la cérémonie de Tabsoute, adressera l'assistance une vive et pieuse allocution. Mais le sang des martyrs ne parlait-il pas bien haut lui-même? ï

A peine ce devoir suprême accompli, le P. de Ponlevoy ne voulut pas perdre un instant. Il disait le 5 juin : 'c On me pousse à donner des actes de nos cinq martyrs. » Et le 2.5 il écrivait : a J'ai fini mon petit travail. » Il avait donc mis moins de vingt jours à composer cette œuvre si remarquable.

Le titre est bien choisi, le plan est simple : on croirait lire quelques-uns des actes des premiers siècles de l'Église; l'auteur eut le mérite de renfermer dans un cadre restreint un épisode complet de cette époque lugubre. Les lettres des confesseurs de la foi sont dignes des Pères de l'Église ; les narrations sobres et vives, les portraits d'une vérité profonde.

Le P. Ducoudray est bien ainsi que l'histoire le dit : « Sérieux et ferme comme un homme, et cependant plein de regrets, vrai et simple comme un enfant. »

Qui re reconnaît le P. Clerc, son vaillant ami? a Ce marin du plus heureux caractère, et d'un

CriAP. IV. — GUERRE ET COMMUNE. /|75

cœur excellent, qui, pour rendre à Jésus le témoignage de son sang, ouvre sa soutane et présente son cœur pour accueillir la mort? »

Ami des soldats comme le P. Clerc, l'aumônier de Sébastopol, le revenant de Sedan et de Raucourt, le P. de Bengy a n'a-t-il pas mérité la mort des braves? » Ne le voyez-vous point monter la rue Haxo, a la tête haute toujours, et le cœur au large » .

ce Piété angélique, résignation calme et suave, courage plus grand que les forces, tels sont les traits qui nous peignent le P. Caubert dans sa prison et quand il gravit la colline du martyre, appuyé sur le bras du P. Olivaint, son supérieur, son frère et son ami. »

Et le P. Olivaint, à son tour, comme il nous est représenté ! Supérieur vigilant et intrépide, il est demeuré presque seul à la rue de Sèvres (comme un capitaine de vaisseau qui reste le dernier à son bord). Homme d'oraison, d'étude et d'œuvres, il prie et travaille pendant deux mois autant pour les autres que pour lui ; mais, avant tout, prêtre et jésuite, ainsi qu'il le répète d'une voix ferme et sonore, « s'il faut mourir, dit-il, mourons tout entier et tombons tout d'une pièce ».

Ainsi, nos cinq martyrs conservent dans ce livre glorieux leur propre caractère : le P. de Bengy, le sang-froid et l'ardeur; le P. Caubert, un recueillement doux et modeste ; le P. Clerc,

/l76 LIVFŒ III. — LE GOUVERNEMENT RELIGIEUX.

la généreuse allégresse; le P. Ducoudray, la virilité simple et digne; le P. Olivaint, la vive énergie et la paix radieuse. Mais ils ont tous la même auréole, et ils portent sur leur front le même signe qui est leur titre : compagnons de Jésus, d'un Dieu martyr.

Le petit livre qui racontait leur triomphe fut accueilli avec une religieuse et douce consolation, selon l'expression du P. Général. Il était écrit avec le cœur d'un père, la piété d'un apôtre et le talent d'un écrivain d'élite.

Le P. de Ponlevoy racontait dans le livre des Actes ses propres douleurs, l'épisode le plus amer de son long et laborieux provincialat.

Il allait porter la croix deux ans encore, occupé

à réparer les ruines matérielles et morales. C'est

alors que se firent ces fondations nouvelles déjà

indiquées, que les Vénitiens et les Romains

furent accueillis. C'est alors aussi qu'il entreprit

de sérieux efforts pour soustraire les maisons

' généralices, et le Gésù de Rome en particulier, à

la rapacité des ennemis de l'Église.

i Ces maisons ne sont pas, à proprement parler,

i italiennes, mais internationales. Chaque pays

\ y envoie un ou plusieurs représentants. Le Gé-

' néral qui préside à la réunion de ces délégués

n'est souvent pas Italien. Le droit naturel et le

droit des gens s'opposaient donc à la confiscation

de ces pieux asiles. Mais ceux qui ne respectent

pas les propriétés du Souverain Pontife devaientils s'arrêter devant de pareils droits? Nous pourrions en dire autant du Collège romain, où les évêques du monde catholique envoient leurs meilleurs sujets étudier la philosophie et la théologie.

Enfin il y a dans la maison du Gesù un archiriM?nourecueildeslettresenvo3^ées au Général des Jésuites depuis trois siècles. C'est une propriété aussi inviolable que les secrets de la conscience. Il semblait donc que le gouvernement italien fût obligé non-seulement par la justice, mais encore par le respect des traités, à faire, en faveur de ces établissements, une exception aux lois spoliatrices qu'il allait édicter.

Pour le disposer à entrer dans cette voie, les généraux d'ordre intervinrent. Ils adressèrentune supplique au Souverain Pontife qui protesta hautement dans le consistoire contre les attentats qui se préparaient.

En France, à la requête du P. de Ponlevoy, les évêques écrivirent directement à M. Thiers, chef du pouvoir exécutif, pour le prier de mêler sa voix à la leur. On pourra relire, à la fin de cet ouvrage, quelques-unes de ces magnifiques lettres, vrai monument de l'histoire de TÉorlise*.

Un certain nombre de députés catholiques se

ni

réunirent dans ce but et engagèrentle même Père à leur exposer les motifs de sa demande. Il le fit avec la netteté, la finesse et la distinction qui caractérisaient son langage.

On adopta les conclusions de son discours, et il fut réglé qu'une députation de trois ou quatre membres irait trouver le Président de la République.

M. Thiers accueillit favorablement ces députés, et offrit d'entendre le P. de Ponlevoy. L'entrevue proposée eut lieu. Le R. P. revint fort content de l'accueil de M. Thiers, qui avait promis sa protection pour le maintien des maisons généralices.

Le Président de la République exprima toutefois un doute sur le succès d'une intervention en faveur du Gesii. Il avoua qu'on voulait porter une loi exceptionnelle contre les Jésuites, mais qu'il ferait de son mieux.

Les députes qui avaient vu le Président une première fois vinrent le retrouver pour le même sujet. M. Thiers leur parla avec entrain et effusion du P. de Ponlevoy. « Vous m'avez mis là, Messieurs, en rapport avec un homme vraiment éminent. Je suis heureux de l'avoir vu. Je le reverrai avec grand plaisir. C'est un saint, Messieurs, et un vrai saint et très-entendu. J'en suis enchanté. Dites-lui que je veux absolument le revoir. »

Le bon résultat de ces entrevues fut malheu-

reusement annulé par le mauvais vouloir du gouvernement italien. Malgré les protestations delà France, de l'Autriche, desévêquesde Belgique, du Souverain Pontife, de quatre-vingt-deux généraux d'ordres, le Gesù fut pris et pillé, le P. Général expulsé, le Collège romain occupé... Toutefois, au milieu de ces mécomptes, le P. de Ponlevoy était heureux; il avait travaillé avec zèle pour l'Eglise et la Compagnie. Dieu ne nous demande pas le succès, mais le combat et le courage.

Aussi, le P. Général, touché de l'intervention des évêques et des efforts du P. Provincial, lui écrivit : « Puisque vous ne voulez pas que je vous remercie de votre zèle à nous défendre, rien ne m'empêchera de louer Dieu, l'auteur de tout bien, qui vous a inspiré avec la volonté de demander, l'espoir d'obtenir. Je remercie de tout mon cœur les illustres Évêques, et je prie le Seigneur de leur rendre tout le bien qu'ils nous ont fait.

oc Quant à nous, ajoutait-il, nous faisons ce que nous pouvons, et nous demandons ce que nous désirons pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Mais si, enfin, la Providence en a autrement décidé et exige de nous un sacrifice, nous nous soumettons à sa divine volonté avec humilité et confiance. »

C'était en Dieu seul que nos supérieurs avaient confiance dans ces temps troublés.

Abandonnés de tous, ils avaient encore un

.',8o LIVRE III. — LE GOUVERNEMENT RELIGIEUX.

refuge assuré dans le Sacré-Cœur de Jésus. Nos évêques lui consacraient leurs diocèses; l'Assemblée nationale souscrivait au désir du cardinalarchevêque qui lui dédiait un temple. A leur exemple, notre P. Général invitait nos Provinciaux à recourir aux très-aimables Cœurs de Jésus et de Marie, a Là, ajoutait-il, nous serons heureux d'habiter; là, aux jours mauvais, nous n'avons rien à craindre, pourvu que nous soyons fidèles à nos saints engagements, et que partout où nous irons nous nous montrions dignes de notre vocation. »

Le i" janvier 1872, le P. de Ponlevoy consacra sa Province au Cœur de Jésus et fit réciter à tous les supérieurs devant le Saint-Sacrement exposé, une belle prière*. Il en avait emprunté la forme et l'inspiration 3.ux.Œxercices de saint Ignace.

Cet acte fut son testament de Provincial.

Page 1