CHAP. V. — LE MAÎTRE DES NOVICES
seur. Puis, ses supérieurs le rappelleraient à Paris, où il reprendrait le gouvernement de notre maison de la rue de Sèvres.
Les hommes l'avaient ainsi réglé. Mais Dieu, dans son infinie sagesse, en avait disposé autrement. Le Seigneur avait déjà marqué le terme des travaux de son serviteur. Il voulait que les fatigues du noviciat, en achevant de briser des forces épuisées, sanctifiassent encore davantage une âme déjà sainte.
Le P. de Ponlevoy accepta son nouvel emploi avec une courageuse soumission; heureux de faire un bien solide et obscur, de retremper son âme dans la vie solitaire de Manrèse et de travailler à son ouvrage sur les Exercices. « Allons, écrivit-il à son ancien collaborateur dans les fonctions de Provincial, tout est bien. Il y a eu pour moi une grande et douce grâce dans ce qui s'est passé ! Je ne vaux ni les regrets dont on me parle, ni l'accueil qu'on me fait ici. » Et il ajoutait avec une aimable gaieté : a Vous voilà sorti de cette impasse où je vous avais engagé d'un cœur méchant, d'une main heureuse! Enfin, rien ne m'unit plus et mieux à vous que d'avoir vécu et souffert avec vous. »
Aussitôt arrivé, il se mit à l'œuvre avec ardeur, et donna une retraite aux novices qui allaient terminer leur probation. Cette retraite fut accomp'agnée de visites perpétuelles qui le fati-
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guèrent extrêmement. Tous les anciens voulaient profiter des quelques jours qui leur restaient pour le consulter.
Il avouait son embarras : « Je suis aux anges avec mes novices, mais c'est un parlement perpétuel. » Et à l'un de ses frères : « Ce n'est pas une grosse besogne; mais un peu absorbante et épuisante à cause du va-et-vient perpétuel de ces chers novices en dehors des cinq exercices de la journée, sans compter les probationnaires. Il faut tant parler que je ne trouve pas le loisir d'écrire. Mais encore un peu, je vais ordonner tout cela : les novices n'y perdront pas, et j'y gagnerai. »
Il eut beau ordonner : ces débuts l'épuisèrent, et il ne s'en releva jamais. D'ailleurs, après les anciens venaient les nouveaux. Il fallait bien faire connaissa»nce avec eux, parler de leur vocation, de leurs premières épreuves, organiser leurs petites œuvres, et elles étaient nombreuses : ce œuvre des jeunes ouvriers, des saltimbanques, catéchisme chez les petites-sœurs des pauvres, au dépôt, aux Bretons de là ville, aux ardoisières de Trélazé et dans les paroisses de campagne. » Il fallait présider non-seulement aux exercices du noviciat, mais à des ministères surérogatoires. ce Encore demain matin, nous aurons dans notre chapelle onze premières communions, une abjuration et plusieurs réhabilitations de mariages, seulement pour l'œuvre des saltimbanques. Chose
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étrange! nous sommes admirablement reçus par ces pauvres gens, charlatans et bohémiens, et il se trouve même là des âmes droites, qui n'ont jamais abusé de la grâce, puisqu'ils ne l'ont jamais connue. »
Or, à tous ces travaux qui venaient accabler un homme épuisé allait s'ajouter l'œuvre la plus laborieuse du noviciat, la grande retraite d'un mois.
L'homme des Exercices s'y montra une dernière fois. De quel accent il en prêcha l'amour! de quelle ardeur il en pressa l'étude! « Le P. de Ponlevoy, nous écrit un de ses auditeurs, se donna et se révéla tout entier dans la grande retraite. Il était là surson terrain; nous le sentions. D'ailleurs, il se croyait, à juste titre, à un moment solennel, non-seulement pour nous, appelés pour la première fois â ouvrir le livre des Exercices, mais encore pour lui, chargé, au terme de sa vie et dans la pleine maturité de son âme, de nous communiquer sa science éminente. »
Nous ne reviendrons pas sur les Exercices expliqués par le P. de Ponlevoy. Nos lecteurs se rappellent l'analyse que nous a fournie son commentaire, au commencement de cette histoire.
Mais, outre les grands sujets tirés du livre même de saint Ignace, et qu'il expliquait aux heures ordinaires, le P. Maître s'était réservé le soin de donner aux novices une conférence dans
l'après-midi. 11 la terminait par quelques petites idées, comme il les appelait, destinées à faciliter la répétition des méditations du matin. « Ces points de trois heures, amsi que nous l'écrit un ancien novice de cette époque, produisaient toujours une impression étonnante. Rien ne nous paraissait comparable à ces improvisations tombées du pied de l'autel. »
En voici quelques exemples glanés ça et là, par des mémoires reconnaissantes et fidèles.
A propos du fondement des Exercices : «. Pourquoi cette méditation ne dit-elle pas un mot de Notre-Seigneur? Comme il nous manque notre Jésus! lui qui réjouit tout par sa présence ! Non, il paraît absent de tout; mais il est sous-entendu partout. y>
Sur la Purification de la sainte Vierge : « Voyez ce tableau mystérieux. Marie, après avoir élevé Jésus vers Dieu, s'en dessaisit. Ainsi elle l'avait donné à la terre, et aujourd'hui elle le remet en présent aux hommes. Dans le texte, il y a un mot d'un sens profond pour exprimer ce dessaisissement. Il est dit de Sirnéon accepit... il reçut. Et de qui reçut-il Jésus? De Marie. C'est bien d'elle que nous tenons Jésus. Derrière celle-ci une autre scène se dessine pleine de terreur : gladius pertransihit *... Déjà, chers frères; ah! c'est trop
I. Un glaive de douleur transpercera votre cœur. (Lucii, 35.)