Kxerc
CriAP. V. — LE MAÎTRE DES NOVICES. ^9^
par l'oraison et la mortification. Voulez-vous élever un rempart? Aimez la règle, la communauté, la modestie. Voulez-vous creuser un abîme? Embrassez l'humilité.
ce En second lieu, nous devons sauver le monde. Mais pour cela, nous avons à éviter deux extrêmes : il ne faut pas plaire au monde ni froisser le monde. Nous avons à l'acheter; il n'y a qu'un prix possible : le sacrifice. Nous avons à le gagner, en allant à lui par la charité, en l'attirant à nous par l'humilité. Donc ce qui nous sauve du monde est aussi ce qui sauve le monde. »
Il est d'usage, comme on l'a déjà vu, que les novices de notre Compagnie doivent, d'après la pensée de saint Ignace, aller pendant un mois en pèlerinage pour s'habituer aux fatigues et aux privations apostoliques. Cette épreuve si utile n'est pas sans danger pour des jeunes gens à peine formés à la vie religieuse. Afin de les prémunir contre ces écueils, ils ont un itinéraire tracé d'avance et des règles qu'ils doivent suivre. Le P. de Ponlevoy les expliqua de la manière la plus charmante « à ces petites communautés ambulantes détachées de la grande famille sédentaire, » comme il les appelait. Il montra que les pèlerins devaient prendre Jésus-Christ pour leur compagnon; et arrivant à la règle qui leur prescrit de mendier sur la route, il s'écriait en leur rappelant la méditation des deux Etendards : « C'est par
amour pour Jésus- Christ, pro Christi amore^ c'est pour faire de vous des Jésuites, non pas seulement de nom, mais en esprit et en vérité. ce Tant qu'on aura à compter sur les créatures, disait saint François Xavier, on ne saurait vraiment compter sur Dieu. » On secoue donc Targent comme la poussière, et l'on part sans ressources. Mais on s'appuie sur Dieu seul. Avec cette unique espérance, il ne reste plus que la pure foi qui la fonde, et le chaste amour qui la couronne. Le Jésuite tout entier est jeté et plongé dans le sein de son Créateur et Seigneur, pauvre de tout et riche de Dieu, déshérité de ce monde et propriétaire du ciel. Grâce à sa règle, le pèlerin s'en va joyeux de porte en porte, en répétant son refrain : Mon Dieu et mon tout.
« Avec la pauvreté vient le discrédit, injurias in itinere^ c'est bien, c'est la loi... L'homme vit surtout par l'amour. Il faut mourir; car le tombeau est le berceau de l'apôtre. Allons donc et raourons. Tous ces effets de la pauvreté : moqueries, injures, opprobres; appuyés sur la grâce, subissons-les avec patience. Ce serait assez pour un philosophe; ce n'est pas assez pour un Jésuite; gaudeantj qu'ils se réjouissent. Oui, oui, que l'amour divin l'emporte sur l'amour-propre et que la joie rayonne au-dessus de la patience. O Père, c'est un trait de ressemblance avec vous; Maître, c'est une décoration à votre service.
CHAP. V. LE MAÎTRE DES NOVICES. /jqS
ce Jésus, je sais enfin Jésuite. Alors, comme les martj^rs à la suite des Apôtres, vous vous en irez joyeux, parce que vous aurez été jugés dignes de souffrir le mépris pour le nom de Jésus-Christ. »
C'est avec ces sages et brûlantes paroles qu'il enflammait ces jeunes courages. Les novices les emportèrent comme leur viatique. Le '27 avril était la date fixée pour le départ des pèlerins. Il leur adressa une allocution touchante, dont un de ses auditeurs nous a communiqué l'extrait suivant :
a Et quoi ! mes bien chers frères, pendant un 'mois, je vais être séparé de vous! Je vous saurai loin du berceau de votre enfance religieuse, exposés à mille dangers! Tout m'effraie. Quel accueil recevrez- vous? Et même votre petit bagage d'esprit intérieur ne recevra-t-il aucune atteinte? » Puis, après avoir développé ses idées, se relevant, il reprit avec un accent et un geste d'une incroyable énergie : « Mais je corrige ce que je sens, car je sens comme un homme et je dois penser comme un disciple de Jésus-Christ. Tout ce que je vous disais m'était dicté p^r la tendresse du cœur. Mais il y a un cœur qui m'enseigne ce que je dois penser et sentir; c'est le \cœurde Jésus. Non, mes frères, je ne crains rien. »
A cet enseignement général et public le P. de Ponlevoy joignait la direction particulière. Il voyait tous les novices qui se présentaient, appe-
/l()6 LIVRE III. — LE GOUVERNEMENT RELIGIEUX.
lait les timides et les retardataires, et leur laissait exposer leurs doutes et leurs peines avec une parfaite liberté.
La source de cette direction] aillissait naturellement des Exercices. Chacune des paroles de saint Ignace ou du commentaire officiel, appelé directoire, lui fournissait une réponse ou une lumière spéciale.
Un mot de ce petit livre lui avait révélé le vrai rôle du directeur des âmes : « Pour que le Créateur, dit saint Ignace, opère avec plus de certitude dans l'âme. » ut Creator certius operetur in anima. Conformément â cette lumière, il avait un profond respect pour l'action divine et la liberté humaine, et laissait l'âme religieuse chercher la volonté de son Dieu, et le Créateur se communiquer à sa créature, sans intervention personnelle.
Sa direction était intime, généreuse et pratique. « Il me connaissait si profondément, nous écrit un de ses novices, que j'étais comme tenté de frémir en le sentant pénétrer dans mon âme, comme ferait un regard. » Mais la crainte qu'excitait sa perspicacité disparaissait devant la confiance qu'inspirait sa charité. Il avait mesuré l'abîme de la bonté divine et de la faiblesse humaine : quel aveu aurait donc pu, je ne dis pas l'étonner, mais diminuer son estime pour l'âme qu'il dirigeait? Une fois ou'il la connaissait, le
CHAP. V. — LE MAITRE DE^ NOVICES. /|f)7
P. de Ponlevoy la faisait avancer à grands pas. <c Courage, victoire, répétait-il souvent. Allons, il n'y a pas encore assez de vince te ipsian. » — « Oui, disait-il un autre jour, il faut vous vaincre par l'amour de Notre-Seigneur. C'est là le joint, le fond des choses; l'humilité par la charité; le sacrifice par amour. » Il attendait quelquefois avant d'imposer le sacrifice. Puis, lorsqu'il voyait le moment venu, il déploj^ait une énergie de fer, et ne donnait au novice ni repos ni trêve, jusqu'à ce que le triomphe nécessaire fût remporté. S'il ne poussaitpastoutd'abordàlamortification,ilaidait l'àme à entrer dans le chemin royal de la croix. Mais, doublement préoccupé de la vigueur des âmes et de la faiblesse des santés, il surveillait les novices dans l'exercice de la pénitence. Sous ce rapport, plus encore que sous tous les autres, il voulait qu'on se dévoilât tout entier ; et quand il expliquait les règles du discernement des esprits, il insistait beaucoup sur la nécessité de la franchise spirituelle. Est-ce à dire qu'il exigeât des révélations minutieuses? Non; sa direction était à la fois large et pratique.
Porté par sa nature et par l'habitude du gouvernement à envisager les ensembles plutôt que les menus détails, il indiquait plutôt qu'il ne marquait le sentier. Un mot lui suffisait pour ouvrir un vaste horizon : « Servez- vous de vos infirmités pour exciter la miséricorde de Dieu et vous humi-
/l98 LIVRE III. — LE GOUVERNEMENT RELIGIEUX.
lier. — Moins de replis sur vous-même et plus de regards vers Notre-Seigneur. — Ne précédez pas la grâce. Dieu se communique quand le temps est venu. En avançant dans la vie spirituelle, de temps en temps vous ferez de petites découvertes, attendez. »
Ces avis arrivaient toujours à propos et répondaient aux besoins de l'âme. Tout en restant sur les hauteurs, le directeur suivait de l'œil tous ses novices. Il n'oubliait rien : il les retrouvait au point où il les avait laissés. Il était au courant des difficultés, des ressources, de l'histoire de chacun. Ses paroles avaient une vertu propre pour instruire, consoler ou guérir en particulier les âmes qui lui étaient confiées. On le comprenait à une allusion, à une tournure de phrase, à un souvenir évoqué.
Il était donc vraiment maître des novices dans toute la force du terme : maître de leur intelligence par sa connaissance supérieure des Exercices; maître de leur cœur par sa direction aussi profonde que courageuse, aussi élevée que pratique.
Mais il était encore bien plus leur maître par /enseignement muet et entraînant de ses exera pies. Là il fut encore l'homme des Exercices dfens l'habitude de la vie. Près du terme de sa carrière, il faut essayer de le représenter tel que les Exercices l'ont fait, tel que les hommes l'ont vu.