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une lettre venant de Chine; elle était d'un Père qu'il y avait envoyé pendant son provincialat, et renfermait l'expression d'une reconnaissance sans bornes pour un tel bienfait. On y invitait le P. de Ponlevoy à venir, lui aussi, en Chine, et si j'ai bonne mémoire, oq faisait allusion au désir qu'il avait de passer enfin aux missions. Il sourit. Nous lui demandâmes si cela lui plaisait; sans obtenir une réponse bien nette, on vit bien que cette perspective lui paraissait agréable. »
Cet amour pour Notre- Seigneur se traduisait par la prière. Nous en avons parlé au chapitre du troisième an. Parmi les exercices de piété, la sainte messe tient le premier rang et en est le soleil, selon le mot de saint François de Sales. Le P. de Ponlevoy la disait tous les jours avec un recueillement profond, une modestie angélique et une grave lenteur. Son intention particulière était non-seulement très-bien déterminée par avance, mais écrite dans un petit calendrier qu'on a retrouvé. La dernière fois qu'il célébra ses trois messes de Noël, il les offrit : « l'une pour remercier Dieu, dit-il, de m'avoir donné ma Très- Sainte Mère, la Vierge Marie; la seconde, pour m'avoir donné ma sainte mère l'Église; la troisième, pour m'avoir donné comme mère la Compagnie de Jésus. »
On sait quelle fut toujours sa dévotion à la première de ces trois mères. « Il Lui devait, disait-
il, sa vocation à Tétat ecclésiastique et religieux e*i son amour des Exercices. » On se rappelle le vœu spécial qu'il fit au troisième an de lui consacrer toutes ses actions; ses grands vœux au jour de rimmaculée-Conception, jour qui lui rappelait un triple souvenir de reconnaissance. Chaque année, il en faisait mémoire à cette époque. Ses instructions sur la Sainte Vierge avaient un cachet de studieux amour et de tendre piété. Jamais il ne refusait de parler en son honneur, et pourtant jamais il ne se répétait. Le nom de Marie était pour lui, comme pour saint Bernard, plus doux que le miel, plus harmonieux qu'une belle mélodie, plus victorieux qu'un chant de triomphe.
Si Marie est la mère, l'Église est l'épouse de Jésus. L'amour du P. de Ponlevoy pour l'Eglise, sa seconde mère, était sans bornes. Quand il en parlait, rapporte le Père qui avait avec lui la charge du noviciat, sa parole prenait un accent extraordinaire de conviction et de fermeté. Certainement, ajoutait le P. Socius, s'il s'était rendu compte qu'une seule fibre de son cœur ne battit pas tout à fait à l'unisson de celle du Souverain Pontife, il l'aurait immédiatement arrachée. Je me souviens que pendant que nous nous promenions dans la campagne, nous parlions d'un système philosophique qui n'est pas condamné par l'Église, mais qui lui paraît dangereux : « Oh!
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dit le p. de Ponlevoy, ces hommes qui l'ont soutenu ne sont pas sous les coups de l'anathème. Ils ont pu ne pas offenser Dieu. Mais, ajouta-t-il avec un accent indicible, et qu'il m'est impossible d'oublier, n'aurait-il pas mieux valu dire simplement : « Périsse le système et vive l'obéissance. » Ceux qui ont assisté à ses retraites, et ses chers novices se rappellent avec c[uelle foi il commentait les règles de saint Ignace, ad sentienduni cwn Ecclesia, c'est-à-dire selon sa traduction, ce pour avoir l'esprit de l'Église. » Quand il en explic|uait la première règle, il insistait sur ces mots : V Eglise hiérarchique, c'est-à-dire Romaine; et rappelant les décrets de Pie IX et du concile du Vatican, il répétait ce qu'il avait écrit autrefois : a L'Église n'a qu'un cœur comme elle n'a qu'une foi... Tout ce que Pierre définit, il l'impose; il faut le croire de cœur et de bouche. » Puis, arrivant à l'objet de la règle, il disait : ce Du temps de saint Ignace, l'erreur opposée à l'Église était le protestantisme. De nos jours, les attaques ont changé de forme. La plus fatale est le libéralisme, qui sape par la base l'autorité de l'Église et du Saint-Siège. C'est contre ses progrès c{ue Pie IX a élevé sa voix dans son Encyclique Quanta Cura, et dans le Sijllabus, pièce magnifique et malheureusement incomprise de ceux qui l'ont si violemment attaquée... Pour nous, ajoutait-il, attachons-nous de tout notre cœur à
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cet enseignement de Pie IX. Notre Compagnie est la servante, la toute petite servante du Saint- Siège. Elle vit par l'Église, et s'il le fallait, elle mourrait encore pour elle. »
Tout en subordonnant son amour de la Compagnie à celui de Marie et de l'Église, il regardait la Compagnie comme une troisième mère. Il avait pour elle les sentiments d'un enfant, « d'un enfant gâté, » ajoutait-il, et reconnaissait que ce qu'il avait de bien lui venait d'elle : Innwnerabilis honestas per manus illius (Sap. vu, ii). Depuis les Exercices de saint Ignace jusqu'aux moindres règles; depuis le T. R. P. Général jusqu'au dernier de nos Frères, il aimait tout ce qui lui appartient. Chaque jour, à la sainte messe, il demandait à Dieu la grâce de persévérer dans sa vocation. « Tel est mon désir, écrivait-il, telle est mon espérance : vivre et mourir dans la Compagnie de Jésus. » On se rappelle son cri de guerre du noviciat : « Plutôt être bro3^é que de sortir de la Compagnie. » Ce fut sa devise jusqu'à son dernier soupir.
Quand on aime, on le prouve. Quand on aime Dieu, on aime ses frères. La charité du P. de Ponlevoy est écrite en tête de tous les chapitres de cette vie : pauvres, malades, amis, ennemis, exilés, visiteurs, pénitents, pécheurs, incrédules, prêtres, religieux, enfants de la Compagnie surtout, il a aimé pour Dieu tous ceux qui l'ont
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rencontré sur le chemin de la vie. Mais on peut dire que, dans cette dernière année, son cœur se dilata plus que jamais en faveur de ses chers novices. Dans l'intérêt de sa santé et de sa correspondance, il avait cru devoir se réserver c[uelques heures. Mais cette barrière fut renversée par son héroïque charité Comment refuser sa porte à des âmes éprouvées peut-être? A ces sacrifices de temps, les hommes arrangés, selon l'expression de Fénelon, mais surnaturels, ne doiventils pas leurs meilleures conquêtes? Ils trouvent dans un quart d'heure de patient accueil le bien des âmes, qu'ils chercheraient vainement à procurer également par quatre heures de solitude. Il est donc bien difficile à un apôtre de condamner absolument sa porte, à moins qu'une nécessité ne l'y contraigne. La santé en est une, je le sais. Mais le P. de Ponlevoy « était si bon! si bon! dit un de ses enfants, chacun l'aimait et se sentait aimé d'une manière particulière. » Les novices n'avaient souvent que peu de chose à dire, il est vrai. Mais, d'après la pensée de saint François de Sales, des entrevues d'une importance minime pour celui c[u'on visite, semblent indispensables pour ceux c|ui les réclament.
Tout entier aux besoins spirituels de ses enfants, le P. Maître ne négligeait pas leurs intérêts temporels et s'occupait constamment de leur santé. Quoique l'état sanitaire fut presque
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toujours des meilleurs, de légères indispositions leur permirent de constater plus d'une fois sa tendresse. — Un jour entre autres, un novice se trouvant dans la chambre du P. de Ponlevoy, lui demanda de le dispenser de quelque exercice commun en raison d'un léger état de fatigue, a Pauvre Frère, vous souffrez! » dit le P. Maître, et aussitôt sans vouloir écouter les supplications répétées du malade confus d'une telle charité, il pose sa plume, quitte son éternelle correspondance, et conduisant immédiatement le novice à l'infirmerie, il concourt de sa propre main à la confection d'un breuvage, qui fit assurément moins de bien au corps, que l'aimable bonté du procédé n'en fit à l'âme du malade.
ce Les récréations qu'il prenait avec nous, dit un de ses enfants spirituels, étaient vraiment délicieuses. Sans rien perdre de sa dignité si parfaite et si aimable, il savait admirablement donner à la conversation le ton religieusement gai que demandait saint Ignace. Ses relations si nombreuses et si élevées, sa correspondance et les souvenirs de son provincialat lui fournissaient mille traits cju'il racontait avec infiniment d'esprit et de charité. Il parlait de lui comme il eût parlé d'un autre, sans y attacher plus d'importance que s'il avait eu à raconter les faits et gestes d'un inconnu. Il vint même assez souvent prendre part au jeu de boule installé à la maison de campagne ;
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il ne jouait pas mal, avec beaucoup de gaieté et encore plus de modestie simple et vraie, faisant toutes choses comme si réellement il s'était beaucoup amusé. »
Les professeurs ou surveillants de nos collège? se rappellent à ce propos comment le P. de Ponlevoy, au jour du repos obligé, aimait à partager leurs jeux. Quelquefois il les accompagnait sur le bord de la mer ou d'une rivière, assistait à leurs pêches qu'il appelait miraculeuses, avec un ton d'ironie d'autant plus aimable qu'elles étaient moins abondantes. Il en prenait occasion pour parler des petits profits de la vie spirituelle. Mais rien ne les réjouissait davantage que de voir un religieux si grave feindre Teffroi à la vue d'un poisson horrible ou d'un lent et hideux crustacé, qu'il montrait du doigt en poussant un cri à demi-comprimé. Ces douces récréations rappelaient celles de saint Jean.
La charité du P. de Ponlevoy éclata plus encore lorsqu'il consentit à quitter momentanément Angers pour aller passer la quinzaine de Pâques à Paris. 11 3^ avait là des âmes qui réclamaient impérieusement le concours de son ministère. Chaque année, depuis vingt-six ans, il les retrouvait. N'allait-il pas les diriger l'année suivante? Sur l'ordre des supérieurs, il partit donc, quoique à regret, tant il aimait ses chers novices! Son zèle pendant ces quinze jours eut une ample oc-
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casion de s'exercer. Accablé de confessions et de visites, ce religieux déjà malade consentit encore à donner aux Frères des Ecoles chrétiennes un triduum préparatoire à l'élection du remplaçant du F. Philippe. Le successeur de cet illustre supérieur, le F. Ol3^mpe, nous a raconté avec quel dévouement il s'employa à cette grande œuvre. Tout d'abord la seule vue du P. de Ponlevoy conquit l'estime et la vénération de tous. Puis, ouvrant le livre des Exercices, il leur expliqua les règles d'élection de saint Ignace. Le choix fut dicté par l'amour de la plus grande gloire de Dieu, et le F. Olympe, dans le court espace de temps qu'il gouverna sa Congrégation, montra bien que l'œuvre du P. de Ponlevoy avait porté ses fruits.
Quand celui-ci revint à Angers ce fut pour se séparer une seconde fois de ses novices, qu'il envoyait en pèlerinage. La charité présida encore à ce départ; il ne cessa de les accompagner de ses lettres et de ses prières. Ce mois d'absence ne fut pas un mois de repos. Il remplo3^a à mettre en règle sa correspondance et à s'occuper à restaurer la petite chapelle du noviciat.
Vinrent les derniers jours.
Sa charité pour ses Frères ne fit que croître jusqu'à la fin. Les adieux qu'il fit aux novices leur révélèrent le secret et le principe d'un amour aussi ardent que pur. « C'était le i5 août
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187/1, la veille même de son départ d'Angers, nous écrit un témoin oculaire. Après nous avoir développé quelques idées à propos de ces deux mots du colloque des deux étendards « recipi et manere y>, et les avoir appliqués à la réception et à la persévérance dans la Compagnie, il s'écria : « Mes frères, nous avons passé une année ensemble, année bénie, année heureuse, et nous allons nous quitter... J'ai regardé dans mon cœur pour voir si mon cœur était triste : mon cœur n'est pas triste. J'ai regardé dans mon cœur pour voir si mon cœur vous aimait : mon cœur ne vous aime pas. (Un frisson parcourut nos rangs, à cette parole dont l'effet fut glacial.) Ah! mes frères, reprit-il, il y a en moi mieux que moi pour vous aimer : mon pauvre cœur n'est qu'un cœur de boue ; ce qui en moi vous aime, c'est le cœur même de Jésus. Ahî ce cœur, je l'ai trouvé en moi tout plein d'amour pour vous; que dis-je, débordant d'amour... Oh! que cet amour est vrai, qu'il est profond, qu'il est durable! » Et il continua, développant cette pensée qu'en lui ce n'était pas lui-même, mais Jésus qui nous aimait.. C'est cette même pensée qu'il exprimait dans une lettre adressée à un novice peu de jours après son départ : « Voois savez que tout en me faisant indifférent je reste sensible, et après avoir quitté, je demeure encore. »
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Quand il parlait ainsi, les novices purent deviner à la pâleur de ses traits qu'ils entendaient le P. de Ponlevoy pour la dernière fois.
Le 16 août, il quittait Angers, frappé à mort.