CHAPITRE VI. DERNIERS JOURS
malade me fit un signe d'amitié, et je m'accoudai sur la barre de fer du pied du lit, les yeux fixés sur lui, sans rien dire. Le P. Lefèvre était au milieu de la chambre, du côté de la cheminée. Le R. P. Provincial était du côté de la table; l'un et l'autre étaient debout. « Mon Père, me dit-il alors, quand on veille auprès d'un mourant, on fait, sans s'en apercevoir, une foule de choses de détail qu'on ne ferait pas en toute autre circonstance. Entre ce qu'un mourant pense et ce qu'autour de lui on croit qu'il pense, il y a une grande différence, il y a un abîme, un abîme... Entre les choses de l'ordre naturel et celles de l'ordre de la foi, il y a un abîme aussi.., Les choses de l'ordre naturel! Qu'est-ce c[ue cela? Peu de chose. Dans l'ordre de la foi, ah! » Et son visage s'anima, ses yeux se fixèrent au ciel, et nous nous rapprochâmes un peu de lui, silencieusement et respectueusement. « Des splendeurs, ajouta-t-il, des splendeurs, des splendeurs. » Ces mots étaient dits d'un ton de plus en plus animé et profondément senti. « Mon Jésus, oh! que vous avez donc bon cœur! Jésus! Jésus! » On lui suggéra alors le nom de Marie : « Marie, oh! qu'elle est bonne! » Le Frère infirmier prononça le nom de saint Joseph, k Bon saint Joseph! dit-il. » Il y eut un moment de silence, et comme de contemplation extatique, tt Marie, Joseph de la Compagnie de Jésus; moi
aussi de la Compagnie de Jésus, mais quelle différence! »
a Le Frère infirmier s'avança alors pour lui faire prendre du bouillon. Il le prit à petites cuillerées et pendant tout le temps et après, il nous parla avec émotion, nous faisant ses adieux et se préparant à nous bénir. « Père Provincial, je vous ai légué une bien lourde charge. — Vous ne m'oublierez pas, dit le P. Provincial, — Oh! non, tout est dans le cœur de notre Père, que vous avez vu à Florence, de saint Ignace, dans le cœur du P. Rubillon qui a toute mon estime et ma confiance; dans le cœur de Jésus. Oh! qu'il est bon! Adieu. Dieu vous soutiendra, adieu, et vous qui m'avez tant aidé, P. Pitot, tant consolé, non-seulement pendant cette maladie, mais avant, pendant mon provincialat, et après, toujours tant, tant... adieu. Je vous quitte, mais je ne m'en vais pas. Je serai là, à côté de vous, comprenez-le bien. Je ne me montrerai pas, j'aurai mes raisons... adieu. Et vous aussi, cher Frère Bouille si dévoué, avec vos deux charges à la fois. Adieu, adieu, je vous bénis. » Nous nous agenouillâmes tous les quatre, il tira sa main hx)rs des couvertures, et fit sur tous le signe de la croix en disant : In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, amen. »
ce Le R. P. Provincial sortit un instant pour recevoir Mgr Pie et Mgr Freppel qui ne purent