CHAPITRE II. VOCATION
OÙ nous allions nous séparer, j'eus un songe dont l'impression fut si vive, et les détails si bien enchaînés, que je n'ai jamais pu l'oublier.
ce II me semblait voir mon ami étendu dans un cercueil, vivant et souriant. Ses parents, ses amis (et j'étais du nombre) le conduisaient au tombeau. Je frissonnais de tous mes membres, en le voyant ainsi enseveli tout vif. Mais lui me regardait avec calme et me disait : Tant que le grain de froment ne meurt pas, il demeure stérile. — Était-ce un songe? était-ce une vision? Je l'ignore. »
Comme on le voit par ce récit, le départ d'Emile impressionna vivement l'abbé Armand ^
De retour au séminaire en octobre i833, i] écrivait à son père : « Le sacrifice d'un ami devait être joint à celui de cà que j'ai de plus cher au monde. Bon père, la nature se révolte à l'idée d'une séparation qui peut être longue. Mais sommes-nous ici-bas pour être toujours en-
I. Le Père Emile Cor, né à Vitré le 3 janvier 1814, entra dans la Compagnie le 29 octobre i833. Sa vie fut toute consacrée à l'étude et à renseignement. Il est l'auteur de la nouvelle édition de la grammaire latine d'Alvarez, remise entre les mains de nos élèves. Recteur de notre collège de Vannes, il en avait presque terminé la belle église, lorsqu'il mourut deux jours après la rentrée des classes, le 7 octobre 1871. Le Père Cor se faisait remarquer par son amour du travail et de la règle, l'aménité de son commerce et une grande droiture de caractère.
5/i LIVRE PREMIER. — FORMATION.
semble? Le pèlerinage est court. Nous n'avons qu'une nuit à passer dans une hôtellerie. »
Quelque temps après avoir écrit cette lettre restée sans réponse connue, le 3 décembre, jour de saint François Xavier, l'abbé de Ponlevoy fut appelé au sous-diaconat. Cette démarche était grave. S'engager dans l'état ecclésiastique sans pouvoir entrer dans l'état religieux pour lequel il se sentait un attrait céleste, n'était-ce pas compromettre sa vocation ? La Compagnie de Jésus préfère que ses novices ne soient pas dans les saints ordres, afin qu'ils puissent s'y préparer non-seulement au séminaire, mais encore pendant le noviciat et toutes les études.
Armand consulta le Père Gloriot, qui l'invita à redoubler d'efforts pour obtenir de son père le consentement désiré. Après avoir dit : « Plus que personne, vous pourrez lui faire comprendre que les hommes ne sont pour rien dans votre vocation, mais pour rien, » il ajoutait : « Si vous devez recevoir le sous-diaconat, abandon et confiance. »
Le futur novice fit donc part à son père de ses perplexités. Accepter le sous- diaconat avant d'entrer dans la Compagnie, c'était moins conforme à l'esprit de l'Institut et à l'usage. D'autre part, si cette garantie était nécessaire, il était prêt à la donner. Il recourut au souvenir de sa vertueuse mère, « qui semblait, disait-il, sourire