‹ Le Révérend Père Prosper Lebastard, Eudiste, 1865-1920Chapitre 3 sur 5 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Le Vicaire Provincial. Le Restaurateur du Collège du Sacré-Coeur

Ce n'est pas sans une certaine appréhension que nous abordons le récit de cette nouvelle période de la vie du Père Lebastard. Il devait parcourir à Bathurst sa voie douloureuse et y trouver son Calvaire.

Glissons, tout d'abord, rapidement sur les quelques années qui s'écoulèrent entre le jour, où chargé de mérites et accompagné des regrets de tous ceux qui l'y avaient aimé, il quittait son cher Collège de Caraquet, et celui où il assumera la direction de nos œuvres de r Amérique du Nord en qualité de Vicaire Provincial.

Il venait à peine de rentrer en France (juillet 1909) que la volonté de son supérieur général l'arrachant au repos, bien mérité pourtant, qu'il prenait an sein de sa famille, l'envoyait, avec le titre de Visiteur extraordinaire, parcourir nos maisons de la Colombie espagnole. Il s'acquitta avec succès de cette tâche délicate. Aussi quand il reprit, une fois sa mission heureusement terminée, le chemin de la France, il emportait, avec lui, l'estime affectueuse de tous ses confrères qu'il avait charmés par sa bonté et son affabilité.

Ce voyage en Colombie resta parmi l'un de ses meilleurs souvenirs. Il aimait à en rappeler les incidents. Surtout il aimait à utiliser les observations qu'il y avait recueillies, pour faire, contre les attaques passionnées et mensongères des auteurs protestants,

la défense de l'œuvre admirable de civilisation et de colonisation accomplie par la catholique Espagne, dans l'Amérique du Sud.

Vers la fin de 1910, il regagnait le Canada, dont, du reste, son cceur ne s'était jamais séparé. Ses supérieurs l'y renvoyaient, avec l'intention de lui confier une fondation alors en projet, dans l'un des diocèses de la Province de Québec, mais que certaines circonstances empêchèrent d'aboutir. Il demeura donc au Séminaire de Halifax pour le reste de l'année scolaire, y enseignant l'histoire ecclésiastique. Au mois de juillet, une fois de plus, il reprenait le chemin de la France, pour assister à l'assemblée générale de la Congrégation. Le mois suivant, il en revenait avec le titre de Vicaire Provincial qu'il conserva jusqu'au mois de juin 1920.

Bien des événements qui eurent un profond! retentissement dans la vie du Père Lebastard aussi bien que dans celle de notre société se produisirent durant ce long laps de temps. Nous allons essayer de les exposer de notre mieux, d'après un plan qui semble s'imposer: de 191 1 à 191 5, le Père Lebastard se renferma dans l'exercice de ses nouvelles fonctions : nous l'y verrons donc à l'œuvre ; de 1915 à 1920, l'incendie du Collège de Caraquet, en lui faisant cumuler la direction générale de nos œuvres du Canada et celle de la restauration de ce collège, détourna presque complètement, au profit de celle-ci, son attention et ses énergies : le restaurateur du Collège du Sacré-Cœur aura fait passer le Provincial au second plan.

Ils doivent être bien rares les supérieurs, si toutefois même il en existe, qui ne se soient sentis un jour ou l'autre, comme accablés du poids des âmes qu'il leur faut porter. L'étude des épitres de saint Paul est singulièrement instructive à cet égard : l'Apôtre ne met-il pas au tout premier rang de ses mille tracas sollicipiido ecclesiarum, le souci que lui cause la responsabilité de sa charge?

Par ailleurs, ses appels à la charité, qu'il multiplie auprès des inférieurs en faveur des supérieurs, profiter opm iilorum, ne laissentils pas entrevoir qu'il ait dû parfois cruellement souffrir de certains manques d'égards, très involontaires sans doute, mais qu'il n'en ressentait pas moins vivement. Foris pugnœ, intus timorés. . . écrira-t-il un autre jour, où il lui arrivera de broyer un peu plus de noir que de coutume.

J'imagine que le Père Lebastard dut être parfois tenté de tenir pareil langage: disons-le, immédiatement, Dieu ne lui ménagea pas les épreuves pendant tout le temps de son provincialat. Ces épreuves furent de tout genre.

La mort vint, à plusieurs reprises, lui ravir de précieux ouvriers, et souvent dans des circonstances d'autant plus cruelles, qu'elles étaient tristement tragiques: c'est le Père Le Jollec que l'on retrouve, dans les forêts de la Côte Nord, la tête fracassée par la décharge accidentelle d'une arme à feu; ce sont les Pères Brézel et Pétel qui disparaissent sous la glace; le Père Frinault mourant, épuisé par son dévouement; le Père Héry enlevé au bout de deux ans d'une longue agonie héroïquement acceptée; les Pères Renac et Champoux succombant, coup sur coup, à quelques mois de distance, dans la même résidence ; les Pères Jaufïret, Savary, Jarry; le petit frère J. B. Robiehaud, allant achever au Paradis, son année de noviciat : tous, pour la plupart, fauchés à la fleur de l'âge, alors que les œuvres avaient le plus besoin de leur ardeur généreuse.

Tous ces deuils étaient cruellement ressentis par le pauvre Père Provincial, qui, souvent, en plus se voyait dans l'impossibilité, faute de personnel disponible, de combler les vides qui en résultaient.

Après bien des calculs, il avait réussi, à peu près, à remplir les cadres des difrerentees maisons, et voici qu'un autre et profond bouleversement modifie subitement l'ordre obtenu avec tant de

peine : la guerre éclate qui lui enlève d'un seul coup près d'une douzaine de ses sujets. Il en était presque dans une impasse : nous nous souvenons l'avoir vu, à ce moment-là, la figure angoissée, en proie à une préoccupation d'autant plus douloureuse, que la situation lui paraissait sans issue. On était alors, en effet, à la veille de la rentrée des classes. Une fois de plus, cependant, il tint vaillamment tête à l'orage et manoeuvra si habilement que, quelques semaines après, toutes nos maisons fonctionnaient comme si de rien n'était : on avait serré le rangs et suppléé par la bonne volonté et le dévouement à l'insuffisance numérique du personnel.

Les difficultés auxquelles nous venons de faire allusion, ne menaçaient, grâce à Dieu, que le bon fonctionnement des oeuvres. D'autres vont bientôt surgir qui en atteindront certaines jusque dans leur existence.

C'est en premier lieu, le terrible incendie de Caraquet, survenu dans la nuit du 30 au 31 décembre 191 5. Le Père Lebastard, était, à ce moment-là à Bathurst, où, depuis peu, il avait établi le noviciat. Un message téléphonique, lui transmettant l'affreuse nouvelle, lui avait été communiquée avant le lever de la Communauté. Celle-ci, en se rendant à la chapelle pour la méditation, ne fut donc pas peu surprise, de l'y trouver, prosterné devant <le tabernacle, accablé par une douleur qui faisait mal à voir, et dont elle était loin de soupçonner la cause. En quelques mots, et d'une voix que l'émotion faisait trembler, il annonce la catastrophe qui vient de se produire. Mais déjà son sacrifice était courageusement fait. Quelques heures plus tard, il partait pour Caraquet, porter aux sinistrés le réconfort de ses sympathies et l'aide de ses conseils.

On imagine aisément quel crève-coeur ce dut lui être de n'apercevoir plus que des ruines fumantes sur l'emplacement de ce qui, la veille encore, était son beau Collège du Sacré-Coeur. Oubliant toutefois sa douleur personnelle, immédiatement il se préoccupe de trouver un abri provisoire pour chacun des pères. Une fois cet

urgent devoir rempli, il fait face aux multiples et épineux problèmes que soulève la disparition du Collège. Nous dirons bientôt tout ce qui lui en coûta de démarches et de pénibles efforts.

Il était à peine remis de cette dernière secousse, que la résidence de Vicaire Apostolique de la Côte Nord, aux Sept Iles, devenait à son tour, la proie des flammes ; et, détail plus pénible, une des religieuses attachées au service de la maison, perdait la vie dans ce nouvel incendie.

Si au moins, il ne lui eut fallu se débattre que contre les épreuves qui venaient du dehors : on réussit encore à se roidir contre l'adversité, et à lui tenir tête, surtout quand on est prêtre et religieux. Mais comme Ta si bien dit H. Bordeaux : " Pour entreprendre, il faut trouver chez soi, avec certitude, la paix et le réconfort. Aucune inquiétude ne doit venir de son intérieur à un homme d'action. " Et précisément le P. Lebastard a dû manquer, plus d'une fois, de cette sérénité d'âme qui permet d'envisager avec la plus parfaite tranquillité les situations les plus angoissantes.

Ce n'est pas manquer à l'affectueuse vénération que nous éprouvons pour lui, que de faire remarquer que son caractère entier, sa conception toute spéciale de l'autorité, son extraordinaire faculté de se suggestionner, devaient fatalement lui créer des difficultés dont il souffrit cruellement.

Mais, et c'est là ce qui ajoute à son mérite, jamais il ne se relâcha, à cause de cela, de la paternelle sollicitude avec laquelle il s'intéressait à tout et à tous.

Sous son administration plusieurs fondations nouvelles furent faites, qui élargirent d'autant le champ d'action de la Congrégation : une résidence de missionnaires à Lévis, transférée à Québec, quelques années plus tard, lors de la création de la paroisse dû St-Cœur de Marie ; la paroisse de Chandler en Gaspésie ; les aumôneries du Bon Pasteur à Montréal; la paroisse de Marshall dans le Minnesota. Cette dernière fondation devait, dans la pen-

sée du P. Lebastard, faire le trait d'union entre nos œuvres du Canada, et celle si lointaine de Woonsocket, South Dakota, dont nous avions alors la charge.

Mais sa grande préoccupation, 'laquelle ne lui laissa jamais de repos, fut incontestablement de procurer à la Congrégation les maisons spéciales de formation, dont la nécessité se faisait sentir depuis si longtemps.

Tel avait été aussi, du reste, le désir de tous ses prédécesseurs. Mais leurs efforts, dans ce sens, s'étaient toujours heurtés à d'insurmontables difficultés. Il leur avait donc fallu se contenter d'annexer le Juvénat au Collège Ste-Anne de Church Point; tandis que le Noviciat et le Scolasticat, en attendant des circonstances plus favorables, continuaient à jouir de l'édifiante hospitalité du Séminaire de Halifax.

Pareille situation ne pouvait être que provisoire. Aussi, dès son arrivée en charge, le P. Lebastard se résolut-il à assurer à ces différentes œuvres, qu'avec raison, il considérait comme vitales pour la Congrégation, l'indépendance nécessaire à leur plein développement.

Depuis plusieurs années déjà, il avait fait, à Bathurst, l'acquisition d'un terrain favorable à l'établissement de la vaste maison qu'il rêvait de bâtir. On sait comment il fut aidé par les bons offices du vénéré Mgr Doucet qui, non content de mener à bonne fin toutes les transactions commerciales relatives à l'achat de ce terrain, obtint de sa Grandeur Mgr Barry l'autorisation requise pour la fondation projetée.

Caraquet allait recommencer pour le P. Lebastard. Il se mit à l'œuvre sans tarder. La Providence lui avait ménagé dans le R. P. de la Cotardière un précieux auxiliaire dont l'absolu dévouement et l'oubli complet de soi lui furent du plus grand secours.

En quelques mois, sous la direction de ce dernier, qui, pendant tout ce temps-là, trouvait chez l'excellent Mgr Varrily le gîte et

îe couvert, une spacieuse maison de bois fît son apparition. Quand celle-ci fut achevée, le P. Lebastard s'y fixa définitivement. Il était désormais sur les lieux et pouvait plus commodément aborder l'immense entreprise, à laquelle il allait consacrer tout ce qui lui restait de force et d'énergie. Tous ses plans étaient prêts et au mois d'août 1913 les fondations de la future maison du B. J. Eudes étaient creusées.

Inutile de suivre notre infatigable bâtisseur dans la forêt d'échafaudages qui a surgi, comme par enchantement, sur la colline qui domine Bathurst Nous l'avons déjà vu à la besogne, pendant la construction du Collège du Sacré-Cœur : il n'a rien perdu de sa première ardeur, de son entrain, de sa volonté d'arriver.

Il avait presque atteint le terme entrevu et si vivement désiré : déjà il s'apprêtait à rassembler les benjamins de la Congrégation dans le nid qu'il venait de lui bâtir ; quand l'incendie du Collège du Sacré-Cœur vint ruiner toutes ses espérances, et reculer indéfiniment la réalisation complète du rêve, qu'il caressait depuis si longtemps.

A quel parti devait-il se résoudre? Allait-il abandonner l'œuvre bienfaisante qui, depuis bientôt seize ans, se poursuivait à Caraquet au prix de sacrifices si onéreux? Fallait-il profiter de l'occasion providentielle, qui semblait s'offrir, de la reprendre sur un nouveau pied, et dans des conditions plus favorables? De plus, était-il opportun de sacrifier aux intérêts particuliers de cette œuvre, si chère qu'elle put être, les intérêts généraux de la Congrégation, lesquels semblaient demander que la coûteuse construction qui s'achevait alors, fût maintenue à sa première destination?

Sa décision fut bientôt prise: le Collège du Sacré-Cœur revivrait à Bathurst et plus beau et plus grand; et la Congrégation toujours généreuse envers lui, consentirait, en sa faveur, à un sacrifice de plus : elle l'abriterait provisoirement dans sa propre maison, en même temps que ses propres enfants.

Désormais le Père Lebastard ne s'appartiendra plus: il consacrera toutes ses penséees, son inflexible volonté, son ardeur passionnée à la réalisation du programme, que, mû par d'impérieuses circonstances, il vient de se tracer.

Ce programme, au fond, répondait aux secrets désirs de. son cœur; il répondait aussi, semble-t-il, aux vœux presque unanimes de la population pour laquelle le Collège du Sacré-Cœur avait été construit, et à ce titre, il avait, en sa faveur, les chaudes sympathies du Clergé acadien.

Mais, en dépit des mérites incontestables qui militaient en sa faveur, ce programme n'était pas sans susciter de sérieuses oppositions. Elles lui venaient, en premier lieu, de la population de Caraquet, qui se voyait ainsi dépossédée du Collège qu'elle avait •largement contribué à édifier, et des .avantages de tout genre qu'elle en retirait. Mgr Barry demandait également que le Collège du Sacré-Cœur fut reconstruit à Caraquet; tout au plus, Sa Grandeur daignait-elle consentir à ce qu'il fût reconstitué provisoirement à Bathurst, en attendant qu'on en relevât définitivement les ruines.

Le P. Lebastard ne se laissa pas déconcerter par ces difficultés. Profitant de l'autorisation provisoire, que Mgr de Chatham lui avait accordée, dès le mois de septembre 191 6, il ouvre, à la fois, à Bathurst, et le Collège du Sacré-Cœur et le Juvénat de la Congrégation. Ils y avaient été devancés, comme nous avons déjà eu l'occasion d'en faire la remarque, par le Noviciat qui, lui, avait élu domicile dans la construction primitive.

C'était là, en somme, trois organisations différentes, ayant chacune leur existence propre, et se développant parallèlement. Le Père Lebastard avait conservé la haute main sur elles, s'en remettant à des directeurs particuliers, nommés par lui à cet effet, du soin d'en surveiller immédiatement la marche. Cette combinaison assurait, entre chacune de ces œuvres, l'unité de direction, en même temps qu'elle facilitait leurs rapports mutuels.

La rentrée des élèves et l'ouverture de l'année scolaire lui procurèrent un regain d'entrain et de joyeuse activité, en le replongeant tout entier dans son élément favori. Il en oublia presque toutes les angoissantes incertitudes qui planaient alors sur l'avenir du Collège renaissant; et, tout à l'intense satisfaction de se retrouver au milieu de ses chers jeunes gens, il se remit corps et âme à ses fonctions d'éducateur.

Ce ne devait pas être, hélas ! pour longtemps. Dans la nuit du 6 mars suivant, une fois de plus, le sinistre cri de : au feu ! le réveillait en sursaut. Au dehors, une effroyabe tempête faisait rage, qui enlevait toute possibilité de secours extérieur. Rapidement et en bon ordre, le sauvetage s'organise. Tous les élèves sont rassemblés dans le patinoir, là où, du moins, ils seront à l'abri contre les rafales de neige et les morsures du froid. Pendant tout ce temps, le pauvre Père Lebastard brisé par la douleur, va et vient dans tous les sens, dirige de son mieux le mouvement, et assiste, la mort dant l'âme, à cette nouvelle et plus complète encore destruction de son œuvre de prédilection. Quand les flammes, après avoir couvé quelque temps à l'intérieur des murs, éclatent furieusement de toute part, et que tout espoir de sauver ce superbe bâtiment qu'il achevait d'édifier, pour le mettre au service de la Congrégation, disparaît complètement, le Père Lebastard tombe à genoux, sur l'épais tapis de neige où il enfonce jusqu'à mi-jambe, et dans la nuit qu'illuminent tragiquement les flammes rouges de l'incendie, battu par la tempêtfe qui, tout autour de lui, souffle avec fracas, il fait généreusement, et de grand cœur, le sacrifice, plus cruel que tous les autres, que la très adorable volonté de Dieu lui impose. . .

iTout était remis en question. Le licenciement des élèves s'imposait, et, cette fois, sine die: mesure d'autant plus pénible que bon nombre d'entre eux, passaient ainsi par le feu pour la deuxième fois dans l'espace d'un an et demi ; et qu'ils subissaient,

de ce chef, non seulement de lourdes pertes matérielles, mais encore de regrettables retards dans leurs études.

Qu'allait-on devenir? Telle fut 'la question qu'on se posa longtemps sans arriver à une solution.

EMe fut enfin résolue au cours de la visite qu'à l'automne de l'année suivante (1917) le T. H. P. Lucas, alors Vicaire Général de la Congrégation, fit de nos œuvres du Canada. Il obtint, en effet, de Mgr Barry l'autorisation de rebâtir à Bathurst le Collège du Sacré-Cœur et il va sans dire que cette autorisation combla de joie le P. Lebastard.

Un autre point, d'une importance de tout premier ordre, avait été également fixé par le T. H. P. Vicaire Général : laissant au P. Lebastard le choix du terrain le plus favorable, le T. H. Père avait réglé, qu'en principe, seul le Collège du Sacré-Cœur serait reconstruit à Bathurst, et qu'il serait reconstruit, cette fois, à l'épreuve du feu.

Cette décision contrariait quelque peu les vues personnellees du P. Provincial: dès ce moment-là, en effet, il avait conçu, par la restauration de ses deux œuvres détruites par le feu, des projets grandioses : le Juvénat et le Scolastieat retrouveraient les locaux spacieux qui avaient été construits pour eux ; tandis que le Collège du Sacré-Cœur irait dresser sa tente sur un terrain, acquis à cette fin, et situé à quelques minutes de marche de la première propriété. Le moment, toutefois, ine lui semblait pas venu de laisser percer ses intentions. Ce qui pressait le plus alors c'était de déblayer les ruines des décombres que l'incendie y avait accumulées, et de se rendre compte du parti qu'on pouvait tirer des murs qu'il avait respectés. Un homme du métier fut appelé qui, après un sérieux examen, conclut à la possibilité de les utiliser. La chose en valait la peine: elle représentait, en effet, une économie de vingt à trente mille piastres.

Ce point acquis, il n'y avait plus qu'à reprendre les travaux de

reconstruction. Disons immédiatement que la compétence professionnelle acquise par île P. Lebastard dans ses travaux précédents, se trouvait mise à une singulière épreuve : la nouvelle construction qui devait être, à l'intérieur, complètement en ciment armé, déroutait toutes ses méthodes et tous ses procédés. Il dut 'donc se contenter de déterminer d'une manière générale, les grandes lignes du .plan, d'après lequel la restauration de la maison devait s'opérer; quant aux détails d'exécution, il s'en déchargea, à peu près complètement, sur le R. P. de il a Cotardière, qui pendant deux ans, allait jouer, avec une héroïque abnégation, le rôle ingrat de surveillant des travaux.

Son activité à lui-même allait du reste, sans tarder, se créer un nouveau débouché. Il n'était pas juste que la Congrégation fût seu'le à porter le poids de l'énorme entreprise dont, dans l'intérêt du pays elle assumait la lourde responsabilité. Celui-ci devait en prendre sa part.

Sans doute, de précieuses sympathies, parties de tous les points du pays étaient-elles déjà venues apporter au P. Lebastard, la réconfortante assurance qu'il pouvait compter sur la bonne volonté et la générosité de tous. Le malheur avait multiplié les amitiés en faveur de son œuvre si cruellement frappée: tous ses anciens élèves, d'abord, étaient-là, au premier rang, heureux de se grouper autour de leur Aima Mater dans la détresse: déjà, au lendemain du premier incendie, n'écoutant que la reconnaissance de leurs cœurs, ils s'étaient engagés à lui verser la belle somme de 10,000 piastres. Plus que jamais ils étaient décidés à marcher de l'avant et à ne reculer devant aucun effort, ni aucun sacrifice pour en assurer le relèvement.

Le clergé, lui aussi, s'était rallié avec empressement autour du supérieur du Collège du Sacré-Cœur. Les larmes en viennent aux yeux à parcourir les listes de souscription, où chacun des prêtres inscrivit si largement sa contribution personnelle. C'était

là assurément, le plus beau témoignage qui pût être rendu à l'action bienfaisante du Collège du Sacré-Cœur, en même temps que l'expression des autres espérances qui reposaient sur lui.

Mais ni la belle ardeur des anciens du Collège, ni le généreux concours du clergé n'eussent suffi à mener à bonne fin l'œuvre entreprise. Ce n'est mystère pour personne que les collèges ne vivent, la plupart du temps, que du dévouement et des sacrifices des sociétés qui les dirigent. En tout cas, le fait en est incontestable pour nos deux maisons d'éducation en Acadie, qui doivent leur survivance et leur développement à des miracles d'économie et à l'abandon, fait en 'leur faveur par notre Congrégation, des bénéfices matériels qui devaient légitimement lui revenir. Les malheurs successifs par lesquels nous venions de passer, nous enlevaient la possibilité de reprendre complètement à notre compte, la restauration de celui de Bathurst. Il fallait 'donc, de toute nécessité, y intéresser le pays.

Le P. Lebastard y songeait depuis longtemps, et il est même regrettable qu'il ait laissé se consumer, dans des hésitations qu'il n'arrivait pas à surmonter, un temps qui eut pu être mieux utilisé. Près de trois ans s'écoulèrent en effet entre le premier incendie du Collège du Sacré-Cœur et l'ouverture de la campagne destinée à trouver les fonds nécessaires pour aider à sa reconstruction.

Ce retard n'était pas sans inconvénients : il eût fallu, — qu'on me pardonne cette expression qui sent un peu la forge — battre le fer pendant qu'il était chaud;. . . de plus, dans l'intervalle, des besoins imprévus se firent sentir sur d'autres points qui, en partageant les sympathies, diminuaient d'autant la part des différents intéressés. Aussi la campagne ne pouvait pas ne pas se ressentir des atermoîments du début, et des circonstances fâcheuses, au milieu desquelles elle fut lancée. Toutefois, dès que la décision en fut prise, et les premiers préparatifs faits, le P. Lebastard n'eut plus de repos que son bon fonctionnement ne fût assuré.

Il se tenait en communication constante avec les différents membres du comité chargé d'en promouvoir le succès ; provoquait des réunions; veillait à l'exécution des résolutions qui pouvaient y être passées; activait la publication des articles de propagande destinés aux journaux. Son activité s'étendait à tout et inspirait tout.

Entre temps, il réussit à faire rapporter la décision prise, lors du passage du P. Vicaire Général, et à se faire octroyer toutes les latitudes désirables, pour disposer à son gré de l'édifice dont il achevait alors la reconstruction. Celui-ci au lieu de devenir, d'une manière définitive, le Collège du Sacré-Cœur, n'en serait, une fois terminé, que l'abri provisoire. Le Collège du Sacré-Cœur, lui, irait, sans tarder, se recontruire, un peu plus loin, d'après un plan vraiment somptueux, dans lequel le P. Lebastard avait fait passer toute son âme, tant il n'y «avait rien épargné pour faire grand, riche, magnifique.

Une circonstance exceptionnelle lui permit de lancer son idée (dans le public et même de lui donner un commencement d'exécution. Juillet 1920 ramenait le cinquantième anniversaire de l'ordination sacerdotale de Mgr Doucet. Pareil événement ne pouvait passer inaperçu. A tous les titres à «la reconnaissance des Eudistes, que possédait déjà le vénéré jubilaire, d'autres étaient venus s'ajouter récemment. Mgr Doucet, en effet, avait accepté la présidence du Comité de Reconstruction du Collège du Sacré- Cœur, et il n'avait épargné ni son dévouement, ni sa peine, ni sa bourse, pour que le comité donnât tous les heureux résultats qu'on en attendait. Le moment était donc admirablement choisi pour lui offrir le merci du cœur. La fête que lui prépara, à cette occasion, l'amitié reconnaissante du P. Lebastard, fut exceptionnellement belle. Elle devait avoir, comme couronnemenit, une cérémonie symbolique qui associerait pour toujours, le nom du digne jubilaire à l'œuvre, qui devait à son amitié dévouée, de pouvoir

renaître de ses cendres : l'enlèvement de la première motte de terre sur l'emplacement du futur Collège. Un mauvais temps persistant qui jeta sur lia fête comme un léger voile de tristesse, empêcha cette dernière cérémonie d'avoir lieu. Elle fut reprise quelques jours après, en présence de Mgr Doucet, venu tout exprès de Grande Anse; de Sa Grandeur Mgr Chiasson, de quelques ïamis de l'œuvre qui s'étaient imposé le dérangement d'un nouveau voyage à Bathurst ; le R. P. H. D. Cormier, curé de Moncton, au dévouement d'autant plus apprécié, qu'il semble complètement s'ignorer; l'excellent P. Van de Moortel, l'Honorable P. J. Véniot, ministre des Travaux Publics.

Tous les cœurs étaient à l'espérance ; une riante vision d'avenir s'ouvrait bien large sous tous les regards. Hélas ! cette imposante cérémonie ne devait être qu'un beau rêve et devait rester sans lendemain. Le jour où il faisait ainsi passer dans l'âme de la foule rassemblée autour de lui, les vibrantes aspirations de son âme ardente, où à l'appel de son irrésistible volonté il faisait, devant elle, surgir du sol le colosssl édifice qu'il rêvait de bâtir et dont il venait, en quelque sorte, d'entamer les fondations; ce jour-là, le P. Lebastard ne pouvait plus qu'exprimer ses vues personnelles et engager sa propre responsabilité. Depuis quelques jours, en effet, l'arrivée au Canada de son successeur dans l'office de provincial, le relevait de son autorité. Son supériorat avait atteint le terme prévu par les Constitutions, et les supérieurs majeur le rappelaient en Europe.

Sa carrière au Canada était terminée : comme nous venons de le dire, elle s'achevait sur une radieuse vision d'espérance où luimême apparaissait, — qualis ab incepto — dévoué toujours et sans mesure, aux intérêts de la jeunesse à laquelle il s'était donné sans compter, et pour laquelle il n'avait jamais cessé de rêver d'une éducation de plus en plus parfaite, qui la préparât aux glorieuses responsabilités du sacerdoce ou au service de l'Eglise et de la patrie.

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