CHAPITRE QUATRIEME
Les derniers jours
Septembre 1920
" Un vieil arbre déraciné ne peut plus que languir et mourir, " écrivait le P. Lebastard le 22 juillet, à l'un de ses confrères de Bathurst, à la veille de s'embarquer pour la France.
Etait-ce de sa part, pressentiment ou simplement impression de départ? Le fait est que la séparation d'avec tout ce à quoi il était attaché par toutes les fibres de son cœur, 'lui fut rude. Il semble bien que jusqu'au dernier moment, il conserva l'espoir de rester à Bathurst: il se croyait appelé à conduire à bonne fin l'œuvre commencée.
Toutefois il n'avait qu'à s'incliner devant la volonté de ses supérieurs. Le lundi, 16 juillet, au soir, il faisait d'une manière touchante, ses adieux à sa Communauté. La prière venait de s'achever ; avant d'en prononcer la conclusion accoutumée, il se leva et d'une voix émue : " Mes chers conf rères, dit-il, au moment d'appeler sur vous, une dernière fois, la bénédiction de Jésus et de Marie, en récitant le Nos cum Proie qui termine notre prière du soir, laissez-moi accomplir le douloureux devoir que les circonstances m'imposent "... Et pendant quelques instants, le Père laisse parler son cœur; adresse aux siens ses dernières recommandations. Celles-ci terminées, il s'agenouille de nouveau, et avec toute l'effusion de son âme, il supplie Jésus et Marie de bénir, pour lors, tous ceux qu'il va quitter.
Le 'lendemain, de grand matin, il partait, emportant au fond
du cœur le secret espoir de revenir, un jour, contempler dans toute sa splendeur et son plein épanouissement, l'arbre qu'il avait si laborieusement planté.
Après quelques jours passés à l'ombre du sanctuaire de Sainte- Anne, en la compagnie de son ami de vieille date, le bon P. Morin, le 23 juillet il prenait à Montréal un bateau en partance pour îe Havre.
Avant de prendre charge des nouvelles et importantes fonctions d'économe général auxquelles la confiance de ses supérieurs l'appelait, le P. Lebastard devait faire un court séjour au sein de sa famille. Puis, — suprême récompense et suprême espérance! — il se proposait de faire le pèlerinage de Rome. La Providence en avait décidé autrement: quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis son retour en France qu'elle l'appelait au pèlerinage éternel et que nous apprenions avec stupeur, par un câblogramme du T. H. P. Général, la douloureuse nouvelle de sa mort.
Je ne puis, ici, que reproduire la lettre qu'un des Pères du Canada, alors en France, envoya à l'un des journaux du pays :
" En quittant le Canada au mois d'août dernier, le R. P. Lebastard revint dans sa famille à Gosné, près de Rennes en Bretagne ; il trouvait là une sœur tendrement aimée, un beau-frère, plusieurs neveux, nièces et cousins qui avaient pour lui une véritable vénération. L'affection dont il se sentit entouré, la joie de revoir les siens et un pays qu'il aimait, de respirer le grand air de la campagne et surtout peut-être de ne plus sentir sur ses épaules le poids de l'autorité, avaient provoqué chez \t Père, un regain de force et de santé. Malgré une infirmité dont il souffrait depuis plusieurs années, il prenait beaucoup d'exercices à travers champs et bois, et déclarait ne s'être depuis bien longtemps senti si jeune et si reposé. C'est aussi l'impression qu'il me fit, lorsque, le 8 septembre, je île rencontrai à son cher Collège de St-Martin. Là, considérant, d'un air mélancolique pourtant, ses valises qu'on y
avait apportées : " Quand sera-ce, disait-il, que nous reprendrons ensemble le chemin du Canada? "
" Sentant prochain le terme de ses vacances et ne voulant rien négliger de ce qui pouvait lui permettre de rendre de plus nombreux services, soucieux aussi de mettre sa santé à l'abri de complications toujours possibles, le Père résolut de se soumettre à une intervention chirurgicale, qui de l'avis des gens les plus avertis, ne devait présenter pour lui, aucun risque, ni aucun danger.
" Le jeudi 9 septembre donc, il se rendait à l'hôpital Ste-Anne et se faisait opérer le lendemain. M'étant absenté les jours suivants, j'appris à mon retour, le samedi 18, que l'opération avait fort bien réussi, que les journées qui avaient suivi avaient été des plus satisfaisantes; toutefois le mercredi 14, une complication était brusquement survenue : le cœur avait manifesté soudain une faiblesse inquiétante: le Docteur appelé en hâte, avait conseillé l'Extrême-Onction, que l'on avait aussitôt administrée au malade. Des confrères, voisins de l'hôpital, accoururent près de son lit et s'unirent aux Religieuses et au médecin pour prodiguer au cher malade les soins les plus dévoués et les plus affectueux. Ce ne fut pas en vain, car on le vit peu de temps après prendre le dessus et la crise, que l'on attribua à une influence tardive du chloroforme, sembla définitivement conjurée. De fait le lendemain et les jours suivants la convalescence parût s'accentuer très rapidement. Lorsque dans l'après-midi du samedi 18, je fus lui rendre visite, le Père était assis sur son lit et me reçut avec cette amabilité souriante qu'ont tant apprécié tous ceux qui ont eu des relations avec lui. Il paraissait bien, quoique fatigué. Nous cau^' sâmes tout de suite évidemment du Canada. Après une courte conversation, ne voulant pas abuser de ses forces je lui dis, au revoir, sans me douter le moindrement que c'était pour la dernière fois.
" Le dimanche 19 et le lundi 20, le mieux alla encore en s'accentuant ; les forces revenaient rapidement : le Père pouvait s'asseoir déjà dans un fauteuil. Durant cette dernière journée du lundi, il avait écrit des lettres, reçu la visite de plusieurs de ses confrères, demandé même qu'on lui fit préparer la petite chapelle de l'infirmerie du Collège St-Martin, où il pensait aller très prochainement achever sa convalescence. Vers cinq heures, lorsqu'on le laissa seul, il se mit à réciter son bréviaire. Un peu avant six heures, se sentant plus fatigué tout à coup, il appela pour qu'on 'l'aidât à se recoucher. Mais le malaise s'aggrava au lieu de diminuer. La sœur infirmière fit entrer le docteur qui passait justement dans le corridor à ce moment : un examen sommaire lui découvrit aussitôt la gravité de la situation; une nouvelle crise cardiaque était déclarée . . . Pendant que l'on courait chercher Monsieur le Chapelain, le docteur fit au malade une piqûre qui n'eut pas l'air d'obtenir de résultat ; l'aumônier en arrivant lui renouvela l'absolution. . . Quelques instants après le Père entrait dans son éternité. La crise n'avait pas duré dix minutes.
" Ce fut une stupéfaction, pour ceux qui l'avaient vu, dans la journée, tranquille et joyeux, d'apprendre combien brusquement s'était éteinte cette existence qui promettait encore de si longs et si appréciés services à l'Eglise et à sa famille religieuse.
" La dépouille mortelle fut exposée dans la petite chapelle funéraire de l'hospice; sur la poitrine reposait le petit Christ en bronze, à demi fondu, auquel le bon Père tenait tant! le Christ de son crucifix de missionnaire retrouvé dans les cendres du Collège de Bathurst après l'incendie!
" Le mercredi à dix heures et demie, eut lieu la mise en cercueil plombé, pour attendre les funérailles fixées au vendredi; selon le désir formellement exprimé par le Père, c'est à Gosné qu'elles eurent lieu.
" Gosné est une jolie petite paroisse agricole d'environ 1500
âmes située à une vingtaine de milles de Rennes, capitale de l'ancienne province de Bretagne, entre les forêts séculaires de Liffré £t 'de Fougères. Le Père Lebastard n'y était pas né, ce ne fut même pas là qu'il passa sa jeunesse; mais depuis plus de trente ans c'est là que s'étaient concentrées toutes ses relations de famille; c'est là qu'il passait les vacances et congés de ses années de séminaire et du début de sa carrière sacerdotale. Il aimait sa petite patrie d'adoption et il s'y était fait aimer. Il s'intéressait aux œuvres paroissiales et une plaque de marbre scellée dans un mur de «la délicieuse petite église, bijou d'architecture gothique, garde la mémoire de ses pieuses libéralités envers l'autel de la Très Sainte Vierge. Les écoles catholiques eurent, à diverses reprises, part aussi à ses aumônes. Aussi était-il entouré de l'universelle estime. Quoi d'étonnant dès lors qu'il ait choisi ce tranquille village pour y dormir son dernier sommeil ?
" Le corbillard contenant les restes mortels du P. Lebastard, arriva de bonne heure le matin du 24 septembre, à Gosné, accompagné par les PP. Laizé et Gicquel, eudistes, et fut exposé à la maison de famille qu'il avait quittée si confiant 15 jours auparavant. De tous côtés, et malgré un temps affreux, arrivait un nombreux clergé : près de 40 prêtres, dont une dizaine de Pères Eu^ distes, se trouvèrent réunis à la maison mortuaire pour la cérémonie de la " Levée du Corps " ; après quoi, le cortège se mit en marche vers l'église distante d'une dizaine d'arpents environ. La châsse était portée à bras, par quatre jeunes gens de l'endroit et les coins du drap tenus par quatre prêtres, anciens confrères de classe du défunt. Après s'être arrêté deux fois en face des calvaires en bordure du chemin, pour y réciter, selon la coutume du pays, une courte prière pour le défunt, l'on entra à l'église au chant du Miserere.
" En un instant le temple se trouva rempli par la foule des fidèles. La décoration funèbre de l'église était du meilleur goût
et son installation avait été faite sous la direction d'un prêtre, ami personnel du P. Lebastard. Les tentures noires à l'entrée du chœur étaient marquées du chiffre du défunt P. L. Malheureusement l'exiguïté du sanctuaire n'avait pas permis d'y placer le catafalque comme les règlements de la liturgie l'eussent demandé. Après que l'on eut chanté l'office de Matines, la sainte messe commença. Elle fut célébrée par le T. R. P. A. Lucas, Supérieur Général de la Congrégation des Eudistes, ayant comme diacre et sous-diacre les PP. Charles et Armand Guillemin du Collège de Church-Point. Le chant très soigné fut exécuté par le clergé luimême.
" Après l'Evangile, M. le curé-doyen de St-Aubin-du-Cormier, Chef-lieu du Canton, lut la " Recommandation de l'Ame " et fît brièvement mais d'un grand cœur, on le sentait, l'éloge du défunt. Il s'attacha à rappeler son zèle pour tout ce qui intéressait la gloire de Dieu et le salut du prochain : c'est à ce grand but que le P. Lebastard sacrifia ses biens et sa santé, tant au Canada qu'en France; il rappela les épreuves qui par deux fois ruinèrent ses œuvres sans arriver à le décourager ; que Dieu lui accorde au plus tôt la récompense et que les fidèles imitent sa constance dans le bien.
" Après le chant du Libéra le triste cortège se reforma et sous une pluie battante la foule des amis fidèles prit le chemin du petit cimetière, aux allées si soignées . . . aux tombeaux si pieusement entretenus.
" La tombe avait été creusée tout près de la grande croix de granit dressée au centre du cimetière, à la suite des sépultures des anciens curés de la paroisse. Il était exactement midi quand le lourd cercueil de chêne y fut descendu. C'est là dans cette campagne tranquille, en face de l'église qu'il aima, à côté de ces prêtres dont il continua les vertus, que reposera jusqu'à la résurrection le corps du Père Prosper Lebastard ; c'est là aussi que ses
anciens élèves et ses nombreux amis du Canada, et de l'Acadie en particulier, pourront venir par la pensée, se joindre aux parents pieux qui souvent viendront mêler sur cette tombe leurs larmes et leurs prières. "
Cette nouvelle causa, parmi les nombreux amis que le P. Lebastard comptait au Canada, une impression d'autant plus profonde, qu'elle les prenait complètement par surprise. Rien absolument ne pouvait la faire prévoir. Le deuil fut général. De toute part, affluèrent à Bathurst, des témoignages de sympathie qui permettent de mesurer la place que le regretté défunt s'était conquise dans l'estime et la reconnaissance universelles.
Nous ne pouvons évidemment songer à les reproduire tous. Nous avons, sous les yeux, les lettres les plus flatteuses, pour sa mémoire, envoyées, à la nouvelle de sa mort, au R. P. Veillard, supérieur de la maison de Bathurst, par son Eminence le Cardinal Bégin, NN. SS. Labrecque de Chicoutimi, Eymard de Valleyfield, O'Leary auxiliaire de Chatham, Leblanc de St-Jean, Léonard de Rimouski, Forbes de Joîiette, Bruneau de Nicolet.
Nous nous bornerons à celles de Son Eminence le Cardinal Bégin, et de Sa Grandeur Mgr Eymard: on y trouvera l'idée fidèle des sentiments exprimés par leurs vénérables Collègues dans l'épiscopat :
Québec, 29 septembre 1920.
Mon Révérend Père,
La mort de l'excellent Père Lebastard, si subite, si imprévue, m'a péniblement affecté. Grande surprise et chagrin pour tous
ceux qui l'ont connu à Québec. C'est une grande perte pour votre Congrégation et pour les chers Acadiens qu'il aimait beaucoup et dont il était un protecteur absolument dévoué. Parfait religieux, intelligence d'élite, distingué de toutes manières, il sera universellement regretté. Le bon Deu l'a appelé à la récompense.
Je ne manquerai pas de prier tous les jours à la sainte messe pour le repos de son âme.
Agréez, bien cher Père, l'assurance de ma vive sympathie et de mon entier dévouement en N. S.