LA PLAINTE DU PERE
Les sillons que tracent mes bœufs sont toujours les plus
droits.
Et j'ai dans ma ceinture tcvnt de couteaux qu'ils font le tour
de ma taille.
La pluie fait fuir les oiseaux vers leurs nids.
J'ai rêvé que tu étais né, enfin, toi qui as tant de peine à
naître ; Mais j'ai rêvé dans le grand jour et j'avais mes yeux fixés
Chansons du Cobzar 139
Sur les sillons pleins de semences.
Quelques-unes sortaient déjà des sillons Et disaient : Nous sommes nées !
Et j'ai envié aux champs leur paternité. Et je me suis aussi senti père de quelque fils hardi. Qui était à la veille de partir pour la guerre. Et je pleurais sur son départ et je me réjouissais de la
bataille.
Puis je me suis senti père d'un berger Qui conduisait ses troupeaux vers la montagne. Et je voyais sourire la montagne au berger,
Et je voyais sourire le cœur du berger. Et j'en étais joyeux!
Puis je me suis senti père d'un père, Et je voyais ses enfants l'accueillir au seuil. Et la douceur de cet accueil emplissait son âme.
Et sa maison en était toute pleine.
Et son bonheur était pour moi comme un soleil. Mais le vrai soleil descendait sur les sillons. Alors je me suis senti le père de ma douleur et de ma
solitude.
Et je les ai portés à ma chaumière Et j'ai dit à l'épouse :
Femme, nous sommes solitaires et douloureux. Et elle s'est tue, car elle ne savait que répondre.
140 Chansons dii, Cobzar
Et nos cœurs se taisaient aussi, puisqu'ils étaient vides. Et je me suis senti le père de la douleur et de la solitude» Le fils des tombes et l'époux de l'épouse silencieuse. Dont les entrailles resteront muettes Comme nos cœurs.
Et pour oublier nous regardions les sillons pleins de
semences.
Quelques-unes sortaient déjà des sillons Et disaient : Nous sommes nées.
Et nul n'a demandé à l'autre : Oue resrardes-tu ? Et nous les regardions ensemble.
Les sillons que tracent mes bœufs sont toujours droits. Et j'ai dans ma ceinture tant de poignards qu'ils font le
tour de ma taille.
La pluie fait fuir les oiseaux vers leurs nids.