PERDUE
Ne plantez plus de fleurs auprès des chaumières, L'ombre des chaumières les fane Et les fleurs aiment le soleil.
Ma sœur, voilà quatre semaines que la pluie N'est tombée dans nos champs, Et depuis quatre semaines je pleure, ]\Ioi, dont le rire faisait rire ceux qui pleuraient. Je hais les perles de ma ceinture et les ducats de mon
collier.
142 C/iaiisojis diL Cobzar
Ma chemise me pèse comme le chapeau d'un haïduck,
Et le péché a traversé mon seuil.
Il a refermé la porte derrière lui et je suis restée seule
Avec mon péché ; Et l'air béni du jour n'entre plus chez moi, puisqu'il a
refermé la porte.
Et tout ce que j'aimais me dit : Reste seule avec ton
péché.
Quand ce qui est né de mon péché naîtra J'aurai peur de lui dire : Tu es né ! Car s'il pouvait me répondre, il me dirait : J'aurais mieux fait de mourir.
Enseignez-moi le chemin des tombes pour que les tombes
me deviennent familières.
Et que je leur dise mon péché ; Car elles seules ne me le reprocheront pas. Et les tombes disent à l'amour : Sois béni,
Pour les fruits que tu portes, Et ne lui demandent pas : Comment as-tu porté tes fruits?
Mais ce qui vit se détourne de moi Et les vierges me disent : Nous sommes pures, Et les étoiles ont honte de me regarder, Et la pluie abandonne mes moissons.
Celui que j'aime me reproche de l'avoir aimé. Et son regard évite mon regard et il rougit.
Chansons du Cobzar 143
Quand les jeunes filles rougissent sur mon passage. Et le puits m'a donné à boire comme autrefois
Mais son eau ne me désaltère plus, Et si je m'approchais de lui, on lui reprocherait
D'avoir réfléchi mon visage.
Le voyageur s'étonne de la lassitude de mon fuseau. Et demande : Quelle est cette femme Dont le fuseau est si lassé?
Et mes sœurs mêmes répondent : Nous ne savons d'où
vient La lassitude de son fuseau .
Enseignez-moi le chemin des tombes pour que les tombes
me deviennent familières.
Car les foyers me repoussent, je trouble leur joie. Et j'apporte avec moi ma malédiction
Et le bonheur que j'ai eu me semble comme une rivière
tarie Dont on ne voit plus que des pierres.
Et la rivière est tarie Et le bonheur n'a plus repa>sé mon seuil, Puisque mon péché a fermé la porte derrière lui.
Ne plantez plus de fleurs auprès des chaumières, L'ombre des chaumières les fane, Et les fleurs aiment le soleil.