L'INFIDELE
Une femme est venue dans mon champ, l'autre soir.
Et m'a demandé : Comment vont les moissons ?
Et je lui ai répondu que les moissons étaient très belles.
Elle m'a dit qu'elle m'aimait, mais elle aimait l'autre
davantage.
Et ils s'en sont allés par une nuit sombre, Et la lune s'est cachée, pour ne pas le voir partir, Et devoir me dire qu'elle était joyeuse de partir.
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Et je n'ai pas entendu les pas de leurs chevaux; Mais j'ai toujours ces pas dans mes oreilles. Et la nuit je m'éveille en sursaut et je dis : Ce sont les
pas de leurs chevaux.
Je n'ai pas vu leurs baisers, mais je les vois toujours; Et la nuit je m'éveille en sursaut et je dis : C'est que je
vois leurs baisers.
Et je ne veux pas qu'elle pleure comme je pleure, Car elle n'aurait pas la force de ne point maudire Et chaque jour est pour moi la veille de la malédiction. Mais je ne l'ai pas encore maudite, Et si je pouv^ais la bénir, je serais heureux. Et j'aimerais prier pour elle et lui donner des prières
Au lieu de ma douleur; Mais je me figure toujours sa chaumière heureuse. Et son sommeil qui ignore les rêves douloureux. Et je me reproche de souffrir quand elle sourit. Et d'être celui dont le souvenir pourrait
La faire cesser de sourire.
Je dis aux autres femmes : Où est-elle? Je dis au destin : Que m'as-tu fait en me la prenant? Je désire le sang de celui qu'elle aime, mais je ne voudrais
pas le voir, Même pour le tuer.
Et si mon couteau pouvait seul y aller,
C/iausous du Cobzar 149
Je lui dirais : Va! et j'attendrais son retour.
Et alors j'aurais horreur même de ce sang. Et la mort de cet homme ne me ferait aucun bien. Et je ne désire pas mourir non plus, car dans la tombe
Je ne verrais plus le même le soleil qu'elle,
Ni le même ciel, ni les mêmes étoiles.
Et je ne souffrirais pas sur cette même terre où elle est
heureuse.
Et je suis content que le même soleil voit ma souffrance
et sa joie.
Il me semble ainsi partager quelque chose encore avec elle.
L'autre entend le bruit de son fuseau
Et je ne veux pas qu'il meure,
Puisque je ne pourrais pas le tuer.
Et sa mort ne me ferait rien.
Ah! comment ferai-je pour ne point la maudire? Pour lui dire : Apaise-toi, je t'ai pardonné,
Et que ton foyer soit paisible, et tes flancs féconds, et ton
seuil toujours vert.
Et que mon souvenir ne te fasse point cesser de sourire.
Une femme est venue dans mon champ, Tautre soir et m'a
demandé :
Comment vont les moissons?
Et je lui ai répondu que les moissons étaient très belles.