L'ASSASSIN
Celui qui touche au fuseau de la jeune hlle aura le cœur
léger Comme la première feuille aux arbres qui verdissent. Car le cœur de la jeune fille est léger Lorsqu'elle voit reverdir la première feuille.
Il a marché si longtemps sur les chemins, Que les chemins s'étonnent de \ oir Qu'il n'est pas encore fatigué.
Chansous dtc Cobzar 171
Il a marché si long-temps sous le soleil,
Que le soleil lui demande : N as-tu pas besoin
De te désaltérer ?
Et le puits lui dit : N'as-tu pas encore soif? Et les sources lui disent : Homme, ne boiras-tu pas?
Il a passé tant de nuits sans dormir, Que chaque nuit lui demande : Ne pourrai-je t'endormir? Et il répond à tous : Laissez-moi !
Et il les hait tous, parce qu'ils ont pitié de lui; Et la pitié lui fait horreur, car il ferait horreur à la pitié, Si elle savait!
Et il n'essuie pas la sueur de son front, De peur que ce ne soit du sang.
Il ne boit pas l'eau de la source ni celle du puits.
Il ne veut pas rêver, de peur du sang, Ni regarder ses mains, ni les passer sur son visage. Ses mains ont peur de son visage, son visage a peur de
ses mains ; Il a peur de l'empreinte de ses pas Et de la couleur de son ombre.
Et il demande à son ombre : Pourquoi me sais-tu ? Et il demande à son seuil : Me reconnais-tu ? Et son seuil lui paraît difficile à franchir, Et sa maison a l'air de le haïr, Et il hait sa maison.
172 Chansons du Cobzar
Et il demande à tous : L'as-tu connu?
Et on lui répond : De qui veux-tu parler? Et il est surpris de voir qu'on ne sait pas. Et il a toujours devant les yeux les yeux de l'autre, Et il lui dit : Nous sommes toujours ensemble. Et il lui parle doucement, comme à un ami, Et il le promène dans sa maison et dit : Entre dans ma maison ; Et il lui montre son foyer et lui dit : Sieds-toi à mon foyer, Et il lui montre son lit et lui dit: Couche-toi sur ma couche. Et il lui montre l'endroit o\x sera sa tombe, Et il lui montre ses mains et lui dit : Vois, elles sont rouges de ton sang-.
J'ai peur du sang.
Celui qui touche le fuseau de la jeune hlle a le cœur léger Comme la première feuille aux arbres qui verdissent, Car le cœur de la jeune fille est léger lorsqu'elle voit
verdir la première feuille.