‹ Le Rhapsode de la DàmbovitaChapitre 71 sur 94 · CELUI QUI BOIT SES LARMES · texte numérisé non relu

CELUI QUI BOIT SES LARMES

Les rivières aiment couler au bruit de ta voix. Mes pruniers ont des fruits verts.

Et le soleil leur dit chaque matin : Quoi! vous n'êtes pas

mûrs encore?

Il n'a jamais soif, et il prend La soif des autres en pitié, Et il laisse la pluie appesantir son manteau Sans bénir la pluie ;

1 20 Chansons diL Cobzar

Et il voit les sources courir, Sans bénir les sources ; Et il voit la profondeur fraîche des puits,

Sans bénir leur fraîche profondeur, Puisqu'il est l'homme qui a bu ses larmes,

Et il est désaltéré pour toujours.

Il les a mises dans son verre et a laissé Le soleil briller sur elles Et la lune s'y réfléchir.

Et le soleil et la lune ont dit :

Quelle eau limpide!

Puis il y a posé ses lèvres, Et ses lèvres ont dit : Quelle eau brûlante ! C'est l'homme qui a bu ses larmes.

Les rivières aiment couler au bruit de ta voix. Mes pruniers ont des fruits verts.

Et le soleil leur dit chaque matin : Quoi ! vous n'êtes pas

mûrs encore?

cSFè.

BLESTEMATA

Ne passe pas sur le petit pont : il est très vieux déjà.

Les arbres coupés sont couchés sur la terre.

Et les oiseaux doivent voler près de la terre pour se

poser encore sur eux.

Pourquoi me dit-on : Est-ce vous?

Non, je ne sais rien, on ne m'a rien dit et je fais peur. Les caillous du chemin s'écartent devant mes pas Et je suis plus lasse que si je les avais foulés.

2 22 Chansons du Cobzar

On me laisse seule toujours et j'entends toujours des

bruits de voix.

Nul ne trouble mon sommeil et cependant il me semble

Que je n'ai jamais plus dormi.

Savez-vous pourquoi je suis si fatiguée? O! si fatiguée, Que si la tombe me disait : Sieds-toi dans mon sein et tu

reposeras, Je bénirais la tombe.

Cest que je porte quelqu'un sur mes épaules ; Je le porte toujours; je sens ses mains autour de mon

cou; Et dans mon cou j'ai son haleine, Et c'est lui qui appesantit mes pas Et m'affole du bruit de sa voix Et boit mon sommeil.

Et je lui demande : Où dois-je te conduire, Pour ne plus te porter?

Et il me montre l'horizon.

Et je vois devant moi sa main qui me montre

Toujours l'horizon.

Il est lourd comme le cœur d'une veuve ; Et je connais ses pensées, et ses pensées me brûlent, Parce qu'il pense à mon chagrin.

Quand je passe devant une chaumière, Je lui dis : Arrêtons-nous ici, la chaumière semble bonne.

Chansons cite Cobzar 22;^

Il me dit: Les chaumières ne doivent pas s'ouvrir devant

toi ; Et quand je lui dis : N'est-tu pas las aussi ? Il me répond : Je me repose dans la lassitude, Et je me rafraîchis à ta sueur, Et devant mon foyer même je ne puis le faire assoir En face de moi.

Il reste toujours sur mes épaules.

Et je ne connais pas son visage, Et je lui dis : Inconnu, Et il me répond : Maudite !

Ne passe pas sur le petit pont, il est très vieux déjà.

Les arbres coupés sont couchés sur la terre, Et les oiseaux doivent voler près de la terre pour se poser

sur eux.

LA SURATA

J'ai jeté ma bêche en travers de la porte, Et je dois la pousser du pied pour rentrer dans ma maison. Ta chanson est la plus consolante puisque mon cœur s'en

souvient.

Il a touché mon cœur à la danse Tandis que mon cœur bondissait, Et mon cœur s'est arrêté tout de suite. Ne sais-tu rien, ma sœur, Qui puisse encore faire battre mon cœur?

Chansons du Cobzar 225

I a su rata :

Si, je sais que dans la forêt il y a de l'herbe sous les chênes; Que le maïs est bien plus grand que nous, Et que, dans la rivière, une jeune fille a vu L'image de son fiancé absent.

La sœur :

Mon cœur se tient tranquille comme le blé avant l'orage. La su rata :

L'endroit où nous dansons est près du puits, Et nous nous y désaltérons ensemble.

Et l'eau est douce, quand d'autres la trouvent douce

En même temps que nous.

La sœur :

Mon cœur se tient tranquille comme le mort dans son

tombeau.

La su rata :

Les amoureux sourient lorsqu'ils voient passer les

vieillards.

Ils disent : Nous serons ainsi ; Et cela ne leur fait pas peur, puisqu'ils sont jeunes. La sœur :

Mon cœur frémit comme le sommeil de l'enfant. La suratâ :

Quand celui que l'on aime entre dans la demeure, On dit : Qui donc vient d'entrer chez moi?

2 20 Chansons dit Cobzar

La sœur :

Mon cœur tremble comme l'eau de la source. La su rata :

Et il s'assied, et l'on dit : Qui donc vient de s'asseoir? Et il prend notre main, et l'on dit : Qui donc a pris ma

main ?

La sœur :

Mon cœur s'est réveillé comme la semence dans les sillons

Après la pluie.

La suratâ :

Et quand il touche notre ceinture, Le cœur bondissant s'arrête tout de suite et l'on dit :

Oui donc réveillera mon cœur?

J'ai jeté la bêche en travers de ma porte. Et je dois la pousser du pied pour rentrer dans ma maison. Ta chanson est la plus consolante, parce que mon cœur

s'en souvient.

Page 1