IL NE DORT POINT
N'écoutu jamais le récit du vent, Car il vient de très loin, et il est très fatigué. Il est comme un vieillard qui a vu toute la vie ;
N'écoute jamais le récit du vent.
Commère, commère, as-tu fini ta quenouille ? Ton mari s'est-il endormi ? le t'appelle depuis une heure par-dessus la clôture, Et tu as cru que c'était seulement
202 Cha7isons du Cobzar
La plainte des peupliers Femme, traverse mon seuil et viens regarder l'enfant. Depuis qu'il est né, voici huit semaines, Il n'a point dormi; il tient les yeux ouverts. Je ne sais plus quelle chanson lui chanter, Et j'envie aux autres mères le sommeil de leurs enfants. Femme, femme, que lui as-tu chanté la première nuit de
sa naissance?
Je lui ai chanté toute la terre avec les semences, Et la forêt avec les oiseaux.
Et les hommes qui se lèvent au matin, Pour aller au travail, Et les enfants qui rient et mordent les fruits verts Pour montrer leurs dents blanches, Et il ne s'est point endormi.
Femme, femme, que lui as-tu chanté lorsque tu le
portais ?
Je lui ai chanté mon désir de mère, Et ma quenouille qui le sait, Et mon seuil qui s'en réjouit, Et l'époux qui depuis me souriait toujours, Et l'enfant dans mes entrailles ne dormait pas. Femme, femme, que chantait ton cœur, lorsque tu l'as
conçu ?
Je songeais à ma mère qui m'a conçu de même.
Chansons du Cobzar 263
Et à ses cheveux gris et à mon père, qui dort dans la
tombe. Ah! la joie d'engendrer ne t'a pas prise toute entière, Et tu songeais au passé, tandis que l'avenir germait en toi ; Et ton enfant ne peut point dormir A cause des cheveux gris de ta mère Et de ton père qui est dans le tombeau.
N'écoute jamais le récit du vent, Car il vient de très loin, il est très fatigué. Il est comme un vieillard qui a vu toute la vie;
N'écoute jamais le récit du vent.