CHARLES-QUINT
La candidature de François Ier à la couronne impériale, après la mort de Maximilien, en janvier 1519, pouvait donner à la question rhénane une tournure nouvelle et inattendue. Si le roi de France eût été élu, il en fût résulté une véritable reconstitution de l'empire de Gharlemagne, le rêve obstiné de nos rois, à travers tout le moyen âge. L'Italie où François venait de reconquérir le Milanais ; les Cantons suisses avec lesquels il avait conclu « la Paix perpétuelle »; la Bourgogne, les Pays- Bas, tout le pays rhénan fut passé sans secousse sous la suzeraineté du roi de France. Qui pourrait pronostiquer ce qu'il fût advenu de l'Europe, dans le cas où une pareille éventualité se fût produite ? François Ier, qui avait au plus haut degré le sentiment de la grandeur de la France, était-il bien l'homme qu'il eût fallu pour remplir ce rôle de suzerain de l'Europe occidentale ? Il était jeune, brave, d'une prestance superbe, de caractère et de tempérament chevaleresques, ami des lettres et des arts, mais politique souvent peu avisé. Son concurrent, l'archi-
duc Charles d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, l'emportait sur lui sous ce dernier rapport. Mais, ce n'était pas seulement pour François Ier une affaire d'ambition personnelle : on prévoyait que l'élection de son rival entraînerait la guerre; il en sortit, en effet, une lutte trois fois séculaire de la France contre la maison d'Autriche. François mit tout en œuvre pour réussir et capter les suffrages des Electeurs. Dès le mois de novembre 1 516, on vit arriver au château d'Amboise, un aventurier comme l'Allemagne chaotique en suscita un si grand nombre à cette époque, Franz de Sickingen. Il était fils d'un grandmaître de la cour de l'Electeur palatin, qui, compromis dans une conspiration, avait été décapité. Bien qu'alors l'Empereur ne fût point malade, Sickingen venait tout bonnement vendre ses services à François Ier pour lui assurer la couronne impériale dès que Maximilien serait décédé. Il fallait préparer le terrain. Sickingen s'était taillé, dans les années précédentes une réputation à coups d'épée, étant en rébellion ouverte contre l'empereur; il avait mis à feu et à sang les environs de Worms, et fait pendre une partie des habitants. Le hobereau de Landstuhl avait eu l'audace de déclarer la guerre à l'Électeur de Mayence et au landgrave de Hesse.
François Ier accepta ses propositions : « moyennant ce, icelluy seigneur François lui promist donner grosse pension par chascun an1 ».
Grâce à ces subsides, à ce que lui procuraient ses rapines et à ses compromissions de divers côtés, car il recevait de toutes mains, Sickingen entretenait sur le pied de guerre une armée de 15.000 hommes, munie d'une nombreuse artillerie. Cet état de choses, dans le pays rhénan, rappelait le temps des grandes Compagnies et des Écorcheurs, voire les incursions des bandes germaines du temps des Romains.
Le roi François ne s'en tint pas là. Il fit sonder les sept Électeurs : les archevêques de Trêves, Mayence et Cologne ; le duc de Saxe, le roi de Bohême, le margrave de Brandebourg, le Palatin du Rhin. Les historiens modernes se sont complu à
1. H. Liïmonmier, dans l'Histoire de France de Lavisse, t. V, 2' part., p. 4.
mettre en relief à la fois l'immoralité des procédés et le grossier cynisme de ces féodaux qui sont au plus offrant et ne s'en cachent point. C'est la plus écœurante surenchère électorale de l'histoire.
Gagnés par des libéralités, des pensions, des promesses flatteuses, dès 1517, l'archevêque de Mayence et son frère le margrave Joachim de Brandebourg, promirent à François Ier de voter pour lui ; l'archevêque de Trêves et le Palatin du Rhin paraissaient non moins bien disposés.
Mais il importait aussi de flatter la noblesse allemande et de créer un courant d'opinion qui pût lever non point, certes, les scrupules, mais les hésitations des Electeurs et entraîner ou même forcer leur vote. Les libéralités de François n'allaient pas seulement aux Electeurs, elles pleuvaient sur leurs vassaux ou sur les chefs de bandes qui faisaient l'opinion, si bien que sur les routes d'Allemagne, cheminaient avec leur escorte, des troupes de mulets lourdement chargés des écus de France, partout bien reçus et bien hébergés.
Charles n'ignorait rien de ces intrigues qu'il trouvait si peu scandaleuses qu'il en faisait tout autant, sinon davantage. Son père, l'empereur Maximilien, dont on se dispute ainsi la succession à sa barbe, lui écrit en insistant « sur la nécessité de ne pas se borner à des promesses et de payer argent comptant, comme son compétiteur2 ». Et Charles réussit effectivement, dès 1518, à amener à lui, moyennant l'énorme somme de 525.000 écus d'or, les Electeurs de Cologne, de Brandebourg , de Bohême et le Palatin. Ce dernier toucha 110.000 florins.
Ce fut bien autre chose lorsque Maximilien fut décédé. Les agents de François Ier ayant l'ordre d'y aller « à mains pleines », visitèrent les Électeurs, promirent tout ce qu'on leur demanda. Le Palatin fit semblant d'être ramené à la cause française ; le margrave de Brandebourg fut « soullé » d'or et de promesses. Il reçut « une pension viagère de 40.000 thalers, et son fils, une de 20.000 ; il devait épouser Renée de France, avec une dot de 200.000 thalers et avoir le titre de lieutenant général du
1. H. Lemonnier, dans Lavisse, Ilist. de France, t. V, 2* part., p. 5.