‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 113 sur 250 · LES GUERRES DE RELIGION · texte numérisé non relu

LES GUERRES DE RELIGION

Au xvie siècle, l'Allemagne était restée ou redevenue aussi barbare que la Germanie antique, et elle était plus corrompue. Elle n'avait pas, évidemment, le monopole des turpitudes morales et des monstruosités sociales, mais celles-ci ne s'épanouissaient, dans aucun autre pays, plus universellement ; elle les greffait, avec son intempérance instinctive, sur sa barbarie ethnique et toutes les classes, le haut clergé, la noblesse, les burgraves du Rhin, les étalaient sans pudeur. Dans ses sermons, Luther, alors qu'il était encore moine augustin, flétrit ces vices avec véhémence, traitant les seigneurs féodaux d'ivrognes, de fornicateurs, de fieffés coquins, de détrousseurs de marchands. Le terrible prédicateur s'inspire du dicton courant : Principem esse et non esse lat/onem, vix possibile est : « Il est à peu près impossible d'être prince sans être brigand. » Voilà le cas qu'il fait de ses auxiliaires de demain. Parmi cent autres témoignages, on se souvient de Schiller, qui met en scène un prince allemand du xvie siècle, pressurant ses sujets pour entretenir un troupeau de concubines, réduisant en esclavage les prisonniers de guerre ou les vendant à l'étranger1.

1. Scuiller, Kabale und Liebe. Sur la réputation des Allemands au xvi* siècle, leur barbarie, la grossièreté de leurs mœurs, voyez les témoignages rassemblés par Cbarles Benoist, les Allemands peints par les Maîtres de l'esprit français. (Séance publique de l'Institut, 1915.)

DE FRANÇOIS I" AU TRAITÉ DE WESTPHALIE 2i?>

Une réforme sociale et morale s'imposait : ce fut une révolution religieuse et dogmatique que firent les passions et les instincts brutaux des Allemands. Henri Heine, qui a stigmatisé ses compatriotes de sentences aussi justes que sévères, qu'on aime à rappeler, a prononcé, en 1835, ces paroles qui retentissent aujourd'hui comme une prophétie sinistre :

Le Christianisme a adouci, jusqu'à un certain point, cette brutale ardeur batailleuse des Germains, mais il n'a pu la détruire, et quand la Croix, ce talisman qui l'enchaîne, viendra à se briser, alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattants, l'exaltation frénétique des Berserkers que les poètes du Nord chantent encore aujourd'hui. Alors — et ce jour, hélas ! viendra, — les vieilles divinités guerrières se lèveront de leurs tombeaux fabuleux, essuieront de leurs yeux la poussière séculaire. Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques...

Thor s'est dressé ; et voici qu'après l'avoir solennellement invoqué, l'empereur Guillaume II, le Sanguinaire, le porteglaive du luthéranisme, fait bombarder et incendier les cathédrales. Mais Thor avait déjà levé son marteau sanglant, à la voix de Luther, à l'époque de la Réforme.

De tous les aspects sous lesquels peut être envisagée la Réforme religieuse du xvie siècle, en Allemagne, il en est un que nous devons signaler ici, c'est qu'elle fut, pour les masses allemandes, une réaction du germanisme odinique contre le romanisme. Comme l'odinisme d'Arminius, le luthéranisme s'insurgea contre l'intrusion de la culture latine, sous sa forme catholique, dans la forêt germaine ; il la répudia comme incompatible avec sa mentalité et son habitat, pour se replonger dans la barbarie teutonne et la garder pure de tout mélange. Ainsi avait fait Arminius, au témoignage de Tacite ; Luther fut un autre Hermann le Libérateur. Henri Heine a écrit : « Luther est l'homme le plus allemand qui se soit jamais montré dans nos annales ; son caractère réunit, au plus haut degré, toutes les vertus et tous les défauts des Allemands et il représente réellement tout le merveilleux de l'esprit germanique. »

C'est vrai. Par le triomphe du luthéranisme, l'Allemagne reste gothique et teutonne : c'est là son originalité, son génie. Celui

de la France est d'avoir équilibré la tradition médiévale et la tradition antique, de même que, jadis, son habitat forma la race gallo-romaine du triple apport de la civilisation romaine, du vieil élément gaulois et de l'élément germanique admis sur son territoire.

Alors que le monde se transforme par la merveilleuse floraison de ce qu'on est convenu d'appeler la Renaissance, et que le catholicisme s'imprègne de culture antique, le luthéranisme allemand s'abstrait dans les querelles théologiques de ses chefs, auxquelles, évidemment, les masses ne comprennent rien. Mais elles sont entraînées par la volonté de leurs princes et par le fait que le luthéranisme répudie jusqu'à la langue latine : c'est la traduction de la Bible en un dialecte allemand, qui a fait le succès et la popularité de Luther, et qui a créé la langue allemande officielle et littéraire. L'étude de la culture gréco-latine et ae l'art classique resta, en Allemagne, le privilège de savants et d'artistes qui étaient en rapport avec l'Italie ; elle prit une tournure d'érudition qu'elle gardera toujours en Allemagne, tandis qu'en France, l'humanisme (liumaniores litterœ), se fondant harmonieusement avec la tradition et les mœurs, devint la base de l'éducation et de l'instruction des classes distinguées de la nation, et par elles, de toute la nation.

Vous rappelez-vous ces princes Allemands, ignares et besogneux, recevant, sans le moindre scrupule de conscience, une solde annuelle du roi de France, passant d'un camp dans l'autre avec une désinvolture qui stupéfie ? Eh bien ! il en fut de même au point de vue confessionnel. Isolés dans leurs châteaux-forts bâtis en nids d'oiseaux de proie sur les rochers les plus inaccessibles, ou plutôt entourés, là-haut, de soldats que leurs revenus ne leur permettent pas d'entretenir, mais qui leur sont nécessaires pour sauvegarder leur indépendance, qu'ils mènent au pillage ou à la guerre, dont ils vendent les services, ces féodaux farouches ont une grossièreté de mœurs et une brutalité de tempérament dont frémissent, comme au temps de Pétrarque, tous les voyageurs italiens et français. Voilà bien toujours les immanissimsR gentes de l'antiquité. Quelle différence y a-t-il entre eux et ces tribus que Yelleius Paterculus ou Ammien

Marcellin ont flétries avec tant de virulence indignée? Seules, les villes d'Allemagne, florissantes, commerçantes, industrielles, où vit une bourgeoisie laborieuse, où se développe un art original et fécond, — l'art tudesque, — font exception, comme des clairières dans la forêt, et échappent à cette juste sentence de l'histoire.

Mais les princes sont restés « les Barbares » et le peuple, abruti par leurs caprices, les suit, sans avoir seulement l'idée de murmurer. Par la Réforme, les biens d'Eglise deviennent pour ces forbans une proie facile : pour s'en emparer, ils se font luthériens et ils imposent le luthéranisme à leurs sujets. On connaît l'adage, fameux dès le xvie siècle : cujus regio, ejus religio. Les masses populaires restent catholiques en France, protestantes en Allemagne; dans le pays rhénan, les catholiques sont en immense majorité, sauf dans les Pays-Bas hollandais, plus foncièrement imprégnés de germanisme.

En vertu du principe proclamé par la Confession d'Augsbourg, en 1555, que « les souverains dans les principautés, les majorités dans les villes libres, ont le droit de changer la religion du pays », les féodaux allemands imposent aux populations inconscientes et courbées sous le joug du servage, la religion qu'ils veulent, c'est-à-dire celle qui leur paraît, pour le moment, la plus profitable. « Descendez la rive badoise du Rhin, dit Georges Goyau, vous y trouverez, d'abord, une assez longue bande protestante : ainsi le voulut Charles II, margrave de Bade-Durlach, qui réforma son église en 1553. Mais, à trois reprises, cette bande est trouée par des villages catholiques. Dépendant de l'évèché de Bâle ou de l'Autriche, ils avaient le droit de conserver la messe1... »

Et tout le long de la rive droite du Rhin, M. Goyau montre les deux confessions, catholique et protestante, alternant, oscillant, se succédant ou se côtoyant, suivant le bon plaisir des princes souverains qui remplacent la messe par le prêche ou le prêche par la messe. Le Palatinat, par exemple, passe à la Réforme au xvie siècle; il redevient catholique après 1625, protes-

1. G. Goyau, l'Allemagne religieuse. Le Protestantisme, p. 4.

tant après 1648, catholique après 1685. Et aujourd'hui, dit M. Goyau, « partout, en Allemagne, les anciens maîtres ont gardé sur les consciences une prise posthume; sur le système de correspondance entre les hommes et Dieu, ils ont pour longtemps marqué leur empreinte; et la confession chrétienne dont ils décidèrent le règne, continue de régner, même sans leur dynastie * ».

Néanmoins et en dépit du caprice intéressé des princes et des soudards rhénans, on doit reconnaître que le luthéranisme a son foyer dans le nord de l'Allemagne; il s'est greffé sur le Wotanisme de la forêt germaine. En lui résistant et en demeurant catholique en immense majorité, le peuple rhénan a montré inconsciemment la différence essentielle de sa mentalité avec celle des Allemands d'outre-Rhin. Le fossé du Rhin est là, toujours !

Mais le catholicisme des pays rhénans, après que la réforme morale du haut clergé l'eut purifié, a toujours gardé un caractère particulier, une rigidité, une dureté qu'il emprunte, sans doute, au mélange de sa race, à son habitat; il manque de souplesse et d'onction; il est essentiellement théologique, autoritaire et discuteur, avec quelque tendance séparatiste2.

Le protestantisme rhénan a, lui aussi, son caractère particulier; il est calviniste ou se rapproche du calvinisme, c'est-àdire du protestantisme français plutôt que du luthéranisme prussien ou saxon. « Il faut des têtes lourdes, massives, obstinées pour s'infatuer d'un Luther », a écrit Proudhon. C'est l'habitat rhénan, ce sont aussi les immigrations suisses, très considérables au xvie siècle, et les prédicants ardents venus de Genève, qui ont donné cette direction au protestantisme alsacien et rhénan, en un temps où les luttes entre luthériens et calvinistes étaient si violentes qu'elles allumèrent des guerres civiles et jusqu'au bûcher de Michel Servet 3.

Sous sa double forme, luthérienne et calviniste, dans toute

1. G. Goyau, l'Allemagne religieuse. Le Protestantisme, p. 7.

Page 1