G. Goyau, op. cit., p
3. Sur les divergences entre les églises luthériennes et calvinistes, voir : Kahi., Lehrsystem des Kirchenrecht und der Kirchenpolitik, t. I, p. 126 et suiv. ; G. Goyau, le Protestantisme, p. 283.
l'Allemagne, en Alsace et dans les Pays-Bas, le protestantisme représentait, aux yeux du roi de France, l'affranchissement de tout lien féodal vis-à-vis du Saint- Empire. Voilà pourquoi la politique de nos rois les conduit à soutenir en Allemagne les partis protestants. Par eux ou avec leur concours, la monarchie française poursuit l'abaissement de la maison d'Autriche ; elle tâche de récupérer les provinces qui, anciennement, avaient été démembrées de notre patrimoine national par le jeu faussé du système féodal; mais, qu'ils fassent alliance avec de tels soudards, qu'ils leur payent pension ou qu'ils les attirent en France avec leurs bandes, nos rois se servent, par eux, d'une arme dangereuse, presque aussi redoutable pour eux-mêmes que pour leurs ennemis. Au xvie siècle, l'Allemagne est la contrée qui fournit l'aliment principal de nos guerres civiles. C'est au delà du Rhin que les chefs des partis religieux vont recruter ces compagnies de ravageurs, reitres, lansquenets, pandours, schnapans, à la sinistre renommée, qui viennent piller et dévaster la France.
Du temps que les bandes de Jean-Casimir, de Wolfgang de Bavière, duc de Deux-Ponts, du prince d'Orange, Guillaume de Nassau, et de tant d'autres, ravagent la France dans tous les sens, et qu'à la Cour, autour de Catherine de Médicis et de Charles IX, se nouent les conspirations, l'attention des politiques se trouve, on le conçoit aisément, bien détournée de la grande affaire traditionnelle, la question, toujours pendante, des frontières de l'Est de la monarchie française. Les passions religieuses, poussées au paroxysme dans tous les partis, obscurcissent le sentiment national et voilent aux yeux de tous l'image de la Patrie.
Un instant, toutefois, la marche aveugle des événements fit que l'intérêt national se trouva concorder avec les intérêts des chefs protestants, et Coligny eut la chance et la gloire de combattre vraiment pour la France en même temps que pour son parti. Le duc d'Albe ayant cruellement réprimé l'insurrection des protestants calvinistes, dans les Pays-Bas, en 1566, les protestants français songèrent à les secourir l. L'amiral de Coli-
1. Mariéjol, dans Lavisse, Hist. de France, t. VI, 1" partie, p. 104.
gny, sous la double inspiration de son patriotisme et de son ardeur religieuse, insista longtemps auprès de Charles IX pour qu'il intervînt, l'assurant que tous les habitants de la Flandre se soumettraient d'eux-mêmes, par haine de l'Espagnol : « sans grande dépense ils le feroient seigneur de tous les Pays-Bas, la plupart desquels estoient fleurons tirés de cette couronne, usurpés injustement sur les prédécesseurs du Roy, que justement on pouvoit réparer par les armes, ce que par les armes on avait perdu1 ».
Paralysé par les hésitations du Roi, Coligny recrutait néanmoins des troupes, lorsqu'il fut englobé dans le massacre de la Saint-Barthélémy (24 août 1592) : peu de jours avant sa mort, Coligny parlait encore de cette conquête des Pays-Bas, qu'il avait doublement à cœur, comme protestant et comme Français.
De leur côté, les catholiques poussaient Charles IX du côté du Rhin. En 1568, le médecin du cardinal de Guise publia, sous forme de requête au Roi, un opuscule de 14 pages qui a pour titre : Le Rhin au Roy. Le Fleuve s'adresse directement à Charles IX : il souffre, dit-il, d'être « hors du giron de la France ou des Gaules » ; il se dit être la borne du « patrimoine ancien » de la Monarchie. « Je suis joyeux de vous dire ce que de longtemps j'avois sur le cueur : qui est, Syre, qu'estant vostre, et à vostre royaume le seul front, entrée et advenue en vostre administration et monarchie, il me deult (je souffre) d'estre si long temps soubz main estrange, captif et désolé ; au grand préjudice et ruine de la France. » En septembre 1573, Catherine de Médiciseut une entrevue à Blamont, en Lorraine, avec le prince d'Orange et le duc Christophe, fils de l'Electeur palatin. Quelques mois après, Charles IX mourut.
En 1578, sous Henri III, son frère le duc d'Anjou, François, reprit pour son compte l'expédition projetée de l'amiral de Coligny. Il invoquait comme lui, pour justifier ces visées, à la fois, les anciens droits des rois de France et le devoir de secourir les protestants opprimés. Son arrière-pensée était de se créer, pour lui-même, un royaume, en reprenant les projets de Charles le
1. Pierre Matthieu, Hist. de France, t. I, p. 338 (publiée en 1631).
Téméraire. Mais ce rêve féodal était plus que jamais chimérique et surtout au-dessus des forces de ce pauvre prince qui se mourait de la poitrine.
La rupture définitive entre les Pays-Bas catholiques et les Pays-Bas protestants date de cette époque. Les provinces catholiques, l'Artois, le Hainaut, les villes wallonnes constituèrent, le 6 janvier 1579, l'Union d'Arras. Les provinces protestantes de Gueldre, Hollande, Zélande, Utrecht, Groningue et divers cantons de la Flandre formèrent l'Union d'Utrecht. Telles sont les premières origines de la Belgique et de la Hollande modernes. Après cinq années de luttes terribles, en avril 1584, les protestants épuisés se jetèrent, en désespoir de cause, dans les bras du roi de France. Ils consentaient, dirent leurs ambassadeurs, à ce que « les Pays-Bas demeurassent unis à la Couronne de France ». Henri III était pressé d'accepter par son plus intime conseiller, François de Noailles, évêque de Dax. La Ligue empêcha Henri III de dépouiller Philippe II, chef des Catholiques; la crainte de l'Angleterre retint aussi le roi, et peut-être quelque incertitude sur la sincérité des solliciteurs.
Tandis qu'en France, la Ligue commettait les plus déplorables excès, la guerre religieuse ensanglantait tous les coins de l'Allemagne et les Pays-Bas; l'archevêque Electeur de Cologne s 'étant fait calviniste et ayant pris femme, avait la prétention de garder son Electorat pour le transmettre à ses enfants. On voulut aussi transférer à un calviniste la mitre épiscopale de Strasbourg. Le trop fameux Jean-Casimir, régent du Palatinat, appelé par Henri de Navarre, envahit de nouveau la France, avec le burgrave Fabien de Dohna; la Lorraine fut encore une fois ravagée par les bandes allemandes.
Le duc de Guise, chef des Ligueurs, fut assassiné en 1588 et le roi Henri III en 1589. L'anarchie était partout. Au milieu de cet effroyable bouleversement, l'affaire des Pays-Bas fut abandonnée. Il fallut attendre, pour renouer la tradition de la question rhénane, qu'Henri IV eut rétabli enfin définitivement l'ordre et la paix dans le royaume.