‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 118 sur 250 · LA GUERRE DE TRENTE ANS RICHELIEU · texte numérisé non relu

LA GUERRE DE TRENTE ANS RICHELIEU

Le mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche, fille de Philippe III, en 1615, parut un instant destiné à imprimer une direction nouvelle à la politique française en ce qui se rapporte à nos frontières du Nord et de l'Est. Ceux qui l'espéraient, à Vienne et à Madrid, furent bien vite détrompés et l'on vit, une fois de plus, que nulle combinaison politique ne saurait s'opposer à la poussée de la France du côté du Rhin : c'est la condition même de sa vitalité, puisqu'elle est arrêtée net sur ses autres frontières. A l'est et au nord seulement, elle est ouverte aux invasions si elle ne prend pas l'offensive. Ses frontières sont, de ce côté, demeurées artificielles, mobiles, contrariant la nature ; le conflit avec l'Allemagne, vingt fois séculaire, demeurera inévitable aussi longtemps que la limite naturelle ne sera pas rétablie.

« Cette lutte, dit le grand historien de notre Diplomatie, remplit l'histoire de l'Europe, depuis le xve siècle. Elle revêt, suivant l'esprit des temps, des formes diverses. Des prétextes différents sont allégués pour soutenir les prétentions ; les théories invoquées se modifient avec les systèmes du droit public ; mais si les moyens changent, le but demeure le même1 ». Tous

1. Albert Sorel, l'Europe el la Révolution française, t. I, p. 267.

les hommes politiques qui se succédèrent à la tête des affaires de France, l'ont compris et y ont conformé leur attitude, suivant leur inspiration personnelle. Sur ce point, Richelieu n'hésita pas un moment. Appelé à la Cour par la reine-mère dès 1616, il se hâta de déléguer auprès des protestants d'Allemagne, Schomberg, fils d'un ancien colonel de reîtres au service de la France, avec mission expresse et stipulée par écrit :

« De faire cognoistrc que c'est une pure calomnie... de dire que nous soyons tellement Romains et Espagnols que nous veuillons embrasser les intérêts, soit de Rome, soit d'Espagne, au préjudice de nos anciennes alliances, de nous-mesmes, c'est-à-dire ou de ceux qui font profession de la religion prétendue réformée en France ou de tous autres qui, haïssant l'Espagne, font particulièrement estât d'estre bons Français. Nul ne croyra aisément qu'un homme brusle sa maison pour faire plaisir à son voisin ; que pour aymer aullruy on se veuille haïr et perdre soy-mesme. Les diverses croyances ne nous rendent pas de divers Estats ; divisés en foi, nous demeurons unis en un Prince, au service duquel nul catholique n'est si aveuglé d'estimer, en matière d'Estat, un Espagnol meilleur qu'un Français huguenot l. »

C'était affirmer nettement que la politique de la France sur le Rhin demeurait en connexité étroite avec les intérêts confessionnels des protestants allemands, insurgés contre le Saint- Empire romain germanique. C'était retourner à la saine doctrine de la monarchie, poursuivre le développement naturel de sa grandeur. La politique contraire eût été une véritable trahison envers notre tradition et nos intérêts nationaux. Richelieu était pénétré des principes d'Henri IV en ce qui concerne le rétablissement territorial de la grande France, et c'est parce qu'il les préconisait avec énergie que le pouvoir lui fut confié. Dès l'année 1612, il parle « d'accroîstre nos limites et de nous combler de gloire aux despens des ennemis de la France », et il est, en cela, l'écho du sentiment universel. Le roman de Jean Barclay, V Argents, publié à Paris en 1624, se termine par une Prédiction de félicité, où le personnage de Poliarque (Louis XIII) doit devenir « le plus grand roi des Gaules » et étendre les

1. Cité par M.uuûjol dans Lwissii, HisL. de France, t. VI, 2* partie, p. 188.

bornes de son royaume depuis le Rhin jusqu'à l'Océan. Cette allusion non équivoque au roi Louis XIII et aux projets de Richelieu, flattait la Cour et répondait aux vœux de tous les Français. Le duc d'Epernon, gouverneur de Metz, parle avec une ostentation à laquelle on applaudit sans sourire, de « son royaume d'Austrasie », qu'il faut rétablir dans son ampleur d'autrefois. Richelieu avait avec lui l'opinion publique.

L'année 1618 marque, en Allemagne, le commencement de la guerre religieuse entre catholiques et protestants, qu'à cause de sa durée on appelle dans l'histoire « la Guerre de Trente ans ». On sait que ce long bouleversement social où s'agitent tant d'intérêts que couvrent les querelles confessionnelles, débuta en Bohême, par la révolte des protestants qui s'emparèrent du château de Prague parce que l'empereur-roi Mathias leur avait retiré certains privilèges concédés par Rodolphe II.

Mathias étant mort en 1619, son neveu fut élu à Francfort, sous le nom de Ferdinand II ; mais les protestants refusèrent de le reconnaître et élurent l'Electeur Palatin, Frédéric V, chef de l'Union évangélique et gendre du roi d'Angleterre.

Le gouvernement français hésitait à s'engager à fond dans cette querelle et à acquiescer aux sollicitations de Frédéric, à cause de la nationalité anglaise de la femme de l'Electeur et aussi pour d'autres motifs. Les protestants français venaient de s'insurger, les armes à la main, dans l'Ouest et le Midi; convenait-il de fortifier ce parti politique en lui donnant l'appui moral qu'il recueillerait de notre intervention en Allemagne ?

La défiance, la duplicité même dont avaient fait preuve, trop souvent dans le passé, les protestants allemands, même vis-àvis d'Henri IV, tout en sollicitant de l'argent et des soldats, n'était-elle pas faite pour inspirer la prudence, et motiver la simple neutralité bienveillante de la France, cette fois encore ? Quelles garanties, quels avantages nous offraient les princes protestants, pour prix de notre intervention? Les effroyables ravages que leurs armées commettaient dans les pays rhénans ne risquaient-ils pas de nous aliéner l'esprit des populations, si nous nous compromettions ouvertement avec eux ?

C'est dans ces circonstances qu'éclate la clairvoyance, lapru-

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deace et aussi l'esprit de décision de Richelieu. Pendant qu'on se bat atrocement dans les Pays-Bas et que les armées catholiques et protestantes sont aux prises des deux côtés du Rhin, depuis l'Alsace jusqu'en Westphalie, en Franche-Comté et en Suisse jusqu'en Yalteline, Richelieu négocie sans bruit, renouvelant les alliances antérieures avec Venise et la Savoie, secourant le roi de Danemark, Christian IV, que menaçait Tilly, le général des Impériaux ; il enchaîne l'Angleterre par le mariage d'Henriette de France avec Charles 1er. Il déplore les excès des troupes de Mansfeld, tout en donnant des subsides à ce grand ravageur de l'Alsace impériale. Richelieu va jusqu'à exploiter au bénéfice de la cause française ces déprédations de ses alliés, que lui seul, croit-on, peut faire cesser. Après que Mansfeld eut pris Haguenau, en 1621, toute la population de la Basse- Alsace et d'une partie du Palatinat s'enfuit épouvantée dans les forteresses. Strasbourg donna l'hospitalité à plus de cent mille réfugiés1. Du haut de la tour de la cathédrale, raconte la Chronique strasbourgeoise, on assistait, dans l'épouvante, à l'incendie des villages de la grande plaine, sans pouvoir rien tenter pour leur salut. Bientôt, le terrible condottiere passe au service de France, moyennant le titre de maréchal de camp et une pension de 18.000 livres. Le 28 février 1622, il écrit à Louis XIII et demande au Roi de le confirmer « dans la possession de l'Estat et ville de Haguenau, sous la reconnaissance et dépendance de Sa Majesté ». Mansfeld vint même à Paris, à la fin de décembre 1623; il proposa de faire la conquête de toute l'Alsace pour le compte du roi de France.

Richelieu n'accepta point, mais il profita de l'offre, pour parler avec fermeté à Vienne et à Madrid en faveur des protestants d'Alsace et d'Allemagne. Il mande au gouvernement espagnol d'avoir à ménager les alliés de la France et ses protégés. Il oblige les Espagnols à restituer la Valteline au canton des Grisons; sur son ordre, La Vieuville signe avec les Hollandais un traité d'alliance, leur assurant un subside de deux millions.

Entré dans le Conseil du Roi le 29 avril 1624, Richelieu, sans

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