Eugippius, Vita sancti Severini, ch
rive droite du fleuve, tout le pays de Bade, c'est-à-dire les anciens champs Décumates et une partie de la Souabe; sur la rive gauche, ils étaient les maîtres intermittents de l'Alsace et des deux versants des Vosges, ainsi que de la Suisse jusqu'aux Alpes et au lac de Constance dont ils avaient chassé les Burgondes. Des conflits incessants se produisaient entre eux et les Francs Ripuaires, leurs voisins du nord, le long du Rhin. Dans l'un de ces combats, à Zulpich (l'ancien Tulbiacum) , le roi des Francs Ripuaires, Sigebert, successeur de Glodebaut, avait reçu au genou une blessure grave qui le fit appeler désormais « Sigebert le Boiteux ». Vers 496, Glovis vengea les Francs Ripuaires et remporta sur les Alamans une victoire qui le rendit maître de toute la rive gauche du Rhin, même des cités de Bâle et de Vindonissa. Les Alamans furent contraints de reconnaître sa suzeraineté et de s'engager à lui payer un tribut annuel.
Puis, pour imiter les empereurs d'autrefois, Glovis porta ses armes sur la rive droite du Rhin ; il soumit les Francs et les autres Germains qui habitaient les bords du Mein et le pays forestier des sources du Weser. La domination mérovingienne se maintint après lui sur cette région : telle fut l'origine du duché de Franconie, dont le nom même rappelle les tribus franques qui s'y étaient fixées et qui, au contraire des Francs qui avaient passé le Rhin, demeurèrent toujours germaniques par leur langue et leurs mœurs. C'est à la suite de cette campagne que Clovis fut baptisé par saint Rémi.
Cette conversion de Clovis au catholicisme, inspirée comme celle de Constantin par des visées politiques, eut une portée immense : c'est la pierre de fondation de l'empire franc. Par elle, furent rattachées à Clovis toutes les populations galloromaines. Les villes rhénanes, avec leur aristocratie locale, leurs commerçants, leurs bateliers, leurs artisans, — quelques profondes atteintes qu'elles eussent subies, — étaient là encore, courbées sous le joug de la soldatesque franque, et d'autant plus attachées au catholicisme que c'était tout ce qui leur restait de leur passé gallo-romain. Tous les rangs de la société se serraient d'autant plus étroitement autour des évêques, que l'autorité civile d'origine romaine s'était évanouie; les évêques
étaient leur unique soutien en face des dominateurs barbares. Voilà pourquoi la conversion de Glovis inclina vers lui tous les cœurs, non seulement dans la province appelée Première Belgique, mais même dans les royaumes Burgonde et Visigoth, ce qui est bien la preuve de la persistance de l'unité morale de toute la Gaule. Saint Avit, évêque de Vienne, écrit à Clovis pour le féliciter; l'évêque de Rodez, saint Quintien, est chassé de sa ville par les Visigoths parce qu'il appelle les Francs de ses vœux * .
Ces aspirations des Gallo-Romains cadrent avec l'ambition de Clovis et la favorisent. Nous dirions aujourd'hui qu'il avait avec lui l'opinion publique, et que celle-ci le poussait à reconstituer sous son sceptre l'unité de la Gaule. Elle l'aida à rendre les Burgondes tributaires (500) et à écraser les Visigoths (507). Ces succès éclatants avivèrent les instincts farouches et impatients qui sommeillaient dans l'âme du Barbare. Il n'eut plus de repos avant qu'il se fut emparé des royaumes francs restés indépendants de lui. Ces conquêtes nouvelles, il les fit à la manière germaine qui simplifiait tout, c'est-à-dire par la perfidie et l'assassinat; ce fut, comme aujourd'hui encore, l'absence de tout scrupule, la ruse et l'abus monstrueux de la force brutale : à son avis, les petits États n'avaient pas le droit de vivre. Il jeta d'abord son dévolu sur le royaume de son cousin, Sigebert le Boiteux, roi des Francs Ripuaires, à Cologne.
Un jour, pendant qu'il séjournait à Paris, raconte Grégoire, Clovis envoya à Chlodéric, fils de Sigebert, ce message secret : « Voilà que ton père est vieux et qu'il boite de son pied malade ; s'il venait à mourir, son royaume t'appartiendrait de droit, ainsi que notre amitié. » Le fils de Sigebert comprit et résolut de tuer son père, à la première occasion. Sigebert étant donc sorti de Cologne, traversa le Rhin pour aller chasser dans la forêt de Buchau (Buconia). A midi, il dormait sous sa tente, son fils le fit égorger; puis il envoya dire à Clovis : n Mon père est mort, et j'ai en mon pouvoir ses trésors et son royaume; envoie-moi quelques-uns des tiens et je leur remettrai volontiers tout ce qui pourra te convenir. »