‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 14 sur 250 · Grec. ïuh., Hist. Franc, II · texte numérisé non relu

Grec. ïuh., Hist. Franc, II

Clovis lui répond : « Je t'envoie des messagers, mais montreleur seulement les trésors, car je n'ai point l'intention de t'en demander la moindre part. » Les messagers se présentent et Ghlodéric leur dit : « Voilà le coffre dans lequel mon père avait coutume d'entasser ses pièces d'or. » — « Plonges-y la main jusqu'au fond, lui répondent-ils, pour te rendre bien compte de ce qu'il renferme. » Pendant que Ghlodéric est ainsi baissé, l'un des envoyés levant sa francisque lui fend le crâne.

Clovis apprenant que Sigebert et son fils sont morts, accourt à Cologne et dit au peuple : « Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Chlodéric, fils de mon cousin, a tué son père, et luimême a été assassiné je ne sais par qui, au moment où il ouvrait les trésors de Sigebert. Je suis étranger à tout cela ; car j'aurais horreur de répandre le sang de mes parents; ce serait un crime. Mais puisque de tels événements sont arrivés, je vous conseille de me donner votre foi : mettez-vous sous ma protection. » Les guerriers répondent par des applaudissements ; ils élèvent Clovis sur le pavois.

Des assassinats commandés par la raison d'Etat, servie par les instincts barbares, rendent 'de la même façon Clovis maître des royaumes francs de Cambrai et du Mans. C'est ainsi que Clovis fonde, avec l'assentiment général, la monarchie franque et reconstitue sous son sceptre l'unité de « cette Gaule, dit Duruy, si bien disposée pour une seule domination ».

Alors, les annalistes racontent avec quelle joie naïve et exubérante Clovis reçut, de l'empereur Anastase, le manteau de pourpre et le sceptre d'ivoire, avec les titres romains de consul et d'Auguste. Le grand roi des Francs, le chef de toute la Gaule, fut revêtu solennellement des insignes du consulat romain dans la basilique de Saint-Martin, à Tours; son amourpropre était satisfait, son orgueil exultait ; les populations gallo-romaines crurent au retour de la civilisation et de la prospérité de la Gaule, dans son unité rétablie sous l'égide d'un nouveau Constantin. Comme tous les Barbares, Clovis était séduit parle prestige extérieur, la pompe romaine, la magnificence du costume et des cérémonies. De ce moment, il se considère comme l'égal de l'empereur d'Orient, le successeur des empe-

reurs d'Occident : lui, d'origine germaine, il est le chef franc, gallo-romain d'adoption, qui se dresse, comme autrefois les empereurs, contre le germanisme et la barbarie d'outre-Rhin.

La conversion des Francs au catholicisme, en leur donnant en quelque sorte la « naturalisation » gallo-romaine, faisait d'eux l'aristocratie des Barbares installés en Gaule, et cette supériorité morale avivait encore leur morgue guerrière. Ils ont la fierté du nom Franc, comme jadis le civis romanus avait la fierté du nom Romain. Etre Franc est un titre de noblesse ; aussi, gardent-ils, à présent, leurs noms francs, tandis qu'autrefois, sous l'Empire, ils prenaient des noms romains.

Ce sentiment s'exalte avec redondance dans le Prologue même de la loi Salique : Gens Franco rum inclyta, auctore Dei condita, fortis in armis, firma in pacis fœdere, profunda in consilio, corpore nobilis, incolumna candore, forma egregia, audax, velox et aspera.

Malgré tout, aux yeux des Francs eux-mêmes, cet orgueil de race garde son infériorité morale par rapport aux Gallo- Romains : « Rome règne encore sur les imaginations », dit le Goth Jordanès. Pour s'élever en noblesse à la hauteur des Gallo-Romains, les Francs ont beau répudier leur germanisme, embrasser le catholicisme, remporter d'éclatantes victoires : il leur manque « des parchemins », comme on dirait à l'époque moderne; ils se sentent des parvenus. A tout prix, il importe de démontrer que la race franque est aussi illustre et aussi ancienne que la race romaine et qu'elle a les mêmes ancêtres. Voilà pourquoi des clercs d'origine franque, instruits dans les lettres latines, imaginent de rattacher la race franque aux légendes qui entourent le berceau de Rome elle-même. Ils forgent, sans vergogne, un premier ancêtre de la race royale des Francs, Franco, dont ils font un arrière-petit- fils de Priam, le roi fugitif des Troyens, et par ce stratagème littéraire, la race franque devient « classique » et l'égale de la race romaine. La ville de Paris tire son nom de celui de son fondateur le berger Paris; celle d'Asberg, près Duisburg (Asciburgïum) sur le Rhin, est censée avoir été fondée par Ulysse, au cours de ses aventures sur mer, contées par Virgile. Xanten, l'ancien Castra Vêlera

LA RÉGION RHENANE A L'EPOQUE MEROVINGIENNE 17

est appelée Troja Francorum dans les récits épiques du xie siècle.

Ces prétentions naïves, consignées jusque dans les chroniques médiévales comme celle de Rigord, l'historien de Philippe- Auguste, sont importantes à constater : ce ne sont pas seulement des puérilités, comme on le croit d'ordinaire; il faut y reconnaître l'indice de cette sorte de fascination que la culture galloromaine ne cessait d'exercer sur l'esprit des Barbares conquérants de la Gaule1. La Renaissance n'eut garde de l'oublier; tous les poètes et littérateurs français du xvie siècle, y compris la Franciade de Ronsard, professent que les Francs descendent des Troyens. Toute la tradition médiévale considère Clovis, descendant direct de Franco, arrière-petit-fils de Priam, comme le fondateur de la Monarchie française ; et cette Monarchie indissoluble, le regnum Francorum, comprend toute la Gaule gallo-romaine, c'est-à-dire aussi bien l'Austrasie rhénane que la Neustrie, la Bourgogne et l'Aquitaine. Telle est la doctrine française dont nous constaterons l'application tout le long des siècles de notre histoire nationale.

1. N'est-ce point pour amorcer en quelque sorte des prétentions analogues, que les Burgondes se disaient de même origine que les Romains ?

Le Rhin dans l'histoire. — II.

Page 1