TRAITÉ DES PYRÉNÉES
A la faveur des troubles de la Fronde, l'Espagne, qui n'avait pas désarmé en même temps que l'Empire, en 1648, nous reprit Dunkerque et quelques autres places du Nord, succès passagers, mais qui suffirent pour l'encourager à poursuivre activement la guerre dans les Flandres. De 1654 à 1658, on vit aux prises, sur les champs de bataille du Nord, les deux plus grands capitaines de l'Europe, Turenne pour la France, et Gondé si honteusement égaré dans le camp espagnol.
Pondant ce temps, Mazarin négociait. L'empereur Ferdinand étant mort en avril 1657, le cardinal reprit, un instant, un projet caressé si longtemps par nos rois, mais toujours en vain : il songea à poser la candidature de Louis XIV à l'Empire. A cet effet, le Roi alla s'installer à Metz, tandis que le maréchal de Gramont et Hugues de Lionne étaient envoyés à Francfort avec mission, — conformément à la tradition, — de prodiguer l'or aux Electeurs : la leçon de François Ior était demeurée lettre morte. On échoua ; Léopold Ier d'Autriche fut élu.
Mazarin dont on a dit que « si son langage n'était pas français, son cœur l'était », eut, du moins, la satisfaction de compléter l'œuvre du traité de Westphalie en entraînant tous les princes rhénans dans l'orbite de la France. Il signa avec eux des arrangements divers, en 1654, puis en 1656, alliances assaisonnées de quelques milliers d'écus; enfin, il forma avec eux, en 1658, la fameuse Ligue du Rhin, dans laquelle entrèrent les Electeurs ecclésiastiques de Trêves, Mayence et Cologne, les trois ducs de Brunswick, les ducs de Neubourg et de Bavière, le landgrave de Hesse, le roi de Suède, comme duc de Brème et de Yerden.
C'était une alliance offensive et défensive « pour la paix », qui complétait moralement la conquête de l'Alsace, et la garantissait. Aussi Mazarin estima-t-il ne pas payer trop cher le bénéfice que la France retirait de la Ligue, en assurant une pension annuelle de 30.000 écus à chacun des Electeurs rhénans. Ces pensions étaient dans la tradition de la monarchie, et nous avons constaté souvent, dans les siècles antérieurs, que les rois de France avaient toujours eu à leur solde ces petits souverains indépendants, qu'un lien purement nominal rattachait au Saint-Empire. On a parfois bien mal jugé cette Ligue, aboutissement normal de la politique de tous nos rois, mais dont, par suite d'imprudences ultérieures, la France n'a pas tiré tout le parti qu'elle eût pu. Il ne fallait pas s'attendre, sans doute, à voir ces princes rhénans, d'origine allemande, de tempérament allemand, manifester des sentiments de loyalisme bien ardents vis-à-vis de la France : mais le prestige de Louis XIV les séduisait et la protection du grand Roi leur garantissait, avec l'indépendance vis-à vis de l'Empereur, l'ordre et la tranquillité, à la place des guerres privées incessantes et sauvages, qui avaient été leur lot jusque-là. D'autre part, ils avaient un besoin inassouvissable d'argent, pour tenir leur rang de princes, entretenir leurs armées, se protéger contre leurs voisins, donner un libre cours à leurs vices barbares. Dès le moyen âge, mais depuis Louis XI surtout, et jusqu'à la Révolution, des pensions régulières leur furent payées par nos gouvernements. On soudoya aussi, quand on le jugea utile à l'influence française, des
bourgeois influents des villes flamandes et rhénanes comme Cologne, et jusqu'aux chanoines d'Aix-la-Chapelle, sous le prétexte qu'ils veillaient à l'entretien du tombeau de Charlemagne.
Dans les bureaux de la Maison du Roi, il était tenu une comptabilité régulière de cet « argent du Roi », qu'on versait largement ; tantôt, on s'engageait par des promesses qui tenaient longtemps en suspens le quémandeur besogneux ou endetté ; le plus souvent, on payait à Paris, au prince en personne, et après que le bénéficiaire eut exécuté son engagement. Il n'y avait point, en cela, de règle absolue pour la distribution de ces « fonds secrets », mais l'on avait plaisir, à Paris, à constater que l'argent du Roi était « un rhétoricien qui réussissait bien mieux à Francfort que Cicéron ne fit, autrefois, à Rome et Démosthène, à Athènes ».
M. Lavisse qui cite ce témoignage contemporain trace avec infiniment d'esprit, des Electeurs du Rhin, sincères amis de nos écus, le portrait suivant :
Lors du séjour qu'il fit à Francfort, en 4658, le maréchal de Gramont s'amusa follement. L'archevèque-électeur de Cologne, de la maison de Bavière, était, dit-il, un homme civil « autant que le pouvaient permettre les prétentions de la maison de Bavière qui ne sont pas petites », et fort adonné à la chimie. L'archevèque-électeur de Trêves, « brouillé avec le sens commun, sans étude, connaissait les affaires de l'Empire aussi peu que les siennes propres ; il était grand et fort, camard, et tenait tête à tout le monde pour le Vin ». L'Électeur de Bavière était un homme « pieux et dévot, autant qu'on le peut être, et très convaincu que, suivant la politique de ses directeurs, il pouvait aussi peu errer que le pape ».
Fort zélé pour la religion luthérienne, l'Électeur de Saxe, « les jours qu'il communiait, portait ce respect au Sacrement de ne pas s'enivrer le matin, mais aussi en revanche, le soir, il réparait l'omission. » L'archevêque-électeur de Mayence, obligé de faire honneur aux santés, gardait d'ordinaire son sang-froid et « les règles de la modestie affectée à son caractère d'archevêque ». Pourtant, un jour, à la suite d'un dîner qui dura de midi au soir, et où furent bues deux ou trois mille santés, il dansa avec les Électeurs de Cologne et de Saxe sur la table qu'on avait étayée. Le maréchal, qui ne pouvait danser, parce qu'il était boiteux, donna le branle *.
1. E. Lavisse, Histoire de France, t. VII, 2' partie, p. 102.
Tout cela, raconté par Gramont it qui nous amuse fort, est-il donc vrai ? Il y avait déjà de méchantes langues avant Saint-Simon. Au surplus, on ne prête qu'aux riches, dit le proverbe, et nous savons, de longue date, que le pape avait, en général, dans les Electeurs ecclésiastiques du Rhin d'étranges paroissiens.
En 1658, l'Electeur de Mayence était Jean-Philippe de Schœnborn que les Français avaient réinstallé dans sa ville archiépiscopale, en 1651. Deux ans plus tard, il couronnait roi des Romains, à Ratisbonne, Ferdinand IV ; la cérémonie fut troublée par une dispute qu'il eut avec son collègue, l'archevêque de Cologne, Maximilien-Henri de Bavière. Ce dernier prétendit que l'honneur de sacrer le roi des Romains lui revenait de droit et non à l'archevêque de Mayence. « Résolus d'emporter la chose de force, les deux prélats firent entrer, chacun de son côté, des satellites armés dans l'église, au moment où le sacre allait commencer. On s'attendait à un combat; mais l'Empereur le prévint, en priant l'archevêque de Cologne de céder pour cette fois, à son collègue, l'honneur contesté, avec promesse que cela ne tirerait pas à conséquence pour l'avenir. Maximilien-Henri déféra de mauvaise grâce à la demande de l'Empereur, et partit aussitôt sans prendre congé { . »
L'Electeur de Mayence fut reconnaissant à l'Enipereur du privilège qu'il avait, ainsi, plutôt extorqué qu'obtenu. Cette gratitude se manifesta par des actes que la souplesse de conscience de ces féodaux trouvait toujours moyen de concilier avec les obligations qu'ils devaient au roi de France, aux crochets duquel ils vivaient. Schœnborn reçut en cadeau, de l'empereur Léopold Ier, les magnifiques et curieux monuments d'or et d'orfèvrerie cloisonnée qui furent trouvés en 1663, à Tournai, dans le sarcophage du roi franc Ghildéric Ier, père de Clovis. Ayant jugé de son intérêt de se défaire, à son tour, du trésor sépulcral du fils de Mérovée en faveur du Roi de France, son lointain successeur, il l'apporta à Louis XIV, à qui il en fit la remise en août 1665, au château de Saint-Germain-en-Laye. C'est ainsi