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DE 511 A

L'unité reconstituée de la Gaule, accueillie avec bonheur par toutes les populations qui y voyaient un gage de relèvement, ne dura que peu d'années. Au partage de l'héritage de Clovis entre ses quatre fils, en 511, l'aîné, Théodoric ou Thierry Ier eut la Gaule de l'est : Reims, Châlons, Toul, Verdun, Metz, Trêves, Spire, Worms, Mayence, Cologne, Tolbiac, Neuss, furent les principales villes de ce royaume, qui débordait aussi sur la rive droite du Rhin. A Thierry échut, dès lors, la tâche redoutable de tenir en respect les Barbares de Germanie, moins instables que jadis, mais toujours turbulents et dangereux. Pour remplir cette mission qui rappellait celle des légions d'autrefois, il fallait une armée nombreuse et constamment sur le pied de guerre. De là, l'importance plus grande que prirent dans la France de l'est, les ducs, les comtes, les leudes c'est-à-dire les hommes de guerre. L'Austrasie, comme à l'époque romaine, demeura plus militaire que la Neustrie, la Bourgogne ou l'Aquitaine.

En Germanie, les conglomérats nouveaux formés par les tribus barbares, s'appelaient maintenant les Saxons et les Thuringiens. Leurs incursions sur les territoires des tribus franques de la rive droite du Rhin étaient constantes ; ils menaçaient

même la Gaule d'une nouvelle invasion générale, tandis que se multipliaient aussi les pirateries des Danois sur les côtes frisonne et batave, aux embouchures du Rhin et de la Meuse.

Vers 515, le roi des Danois Ghochilaïc vint débarquer sur un bras de la Meuse et pilla la contrée. Le roi Thierry envoya contre les Danois une armée conduite par son fils Théodebert qui remporta une grande victoire. L'épopée Scandinave a chanté la valeur guerrière de Béowulf, neveu de Chochilaïc, dans cette bataille, le premier épisode retentissant des pirateries des Danois et des Normands sur les côtes de la Gaule franque1.

La légende s'empara aussi de la conquête de la Thuringe par le roi franc. Ce fut une opération longue et difficile dans ce pays de forêts montagneuses et de marécages, hanté par les souvenirs de Varus et d'Arminius. Les Thuringiens ou « fils du dieu Thor » , n'avaient rien laissé perdre de la cruauté et de la fourberie des Barbares qui les avaient précédés. Ils étaient gouvernés par trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthaire, qui régnaient conjointement et sans partage. Poussé par sa femme, très ambitieuse, Hermanfried résolut de se débarrasser de ses frères pour régner seul. Il tua Berthaire, mais il n'osait s'attaquer à Baderic.

Un jour qu'Hermanfried allait prendre son repas, raconte Grégoire de Tours, il trouva seulement la moitié de la table mise, et comme il en témoignait sa surprise: « Il convient, répondit la reine, que celui qui se contente d'une moitié de royaume, n'ait que la moitié d'un repas. » Excité par ces paroles et d'autres semblables, Hermanfried fit parvenir un message secret à Thierry pour le pousser à attaquer son frère : « Si tu le mets à mort, lui mande-t-il, nous partagerons par moitié ce pays. » Thierry réunit son armée à celle d'Hermanfried ; Baderic fut vaincu et tué. Mais le forfait perpétré, Hermanfried refusa d'exécuter sa promesse au roi Thierry.

Pour lors, celui-ci rassemble ses guerriers : « Rappelez-vous, leur dit-il, que les Thuringiens sont venus attaquer vos pères, qu'ils leur enlevèrent tout ce qu'ils possédaient, suspendirent

1. Ch. Pfister, dans L.oissrc, Hist. de France, l. II, 2" part., p. 130.

les enfants aux arbres par le nerf de la cuisse, firent périr d'une mort cruelle deux cents jeunes filles, les liant par le bras au cou des chevaux qu'on forçait, à coups d'aiguillons acérés, de s?écarter chacun de son côté, en sorte qu'elles furent mises en pièces. D'autres furent étendues sur les ornières des chemins et clouées en terre avec des pieux ; puis, on faisait passer sur elles des chariots chargés, et leurs os ainsi broyés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. »

A ces paroles, les Francs répondent par un cri de vengeance. On court aux armes; le roi de Soissons, Clotaire, prend part à l'expédition. A l'approche des Francs, les Barbares creusent des tranchées profondes, dissimulées habilement sous une couche de gazon. Les premiers rangs des guerriers francs s'engouffrent dans le piège ; le combat demeure longtemps incertain. A la fin, les Thuringiens, refoulés en désordre, sont acculés à l'Unstrut. Là, le carnage est tel que les cadavres des Barbares amoncelés dans le lit de la rivière servent de chaussée aux Francs qui passent ainsi sur l'autre rive.

Mais Hermanfried s'était échappé. La paix conclue, Thierry l'engagea à venir le trouver, « en lui donnant sa parole qu'il ne courait aucun danger, et il le combla de présents. Mais pendant qu'ils devisaient ensemble, se promenant sur les murs de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je sais qui, dit le chroniqueur, tomba du haut du rempart et rendit l'esprit ». C'est ainsi qu'en 531, Thierry et son frère Clotaire vinrent à bout de dompter les Thuringiens dont le pays devint une annexe de la monarchie franque.

Son fils, Théodebert, après avoir contraint les Alamans à reconnaître son autorité et à lui payer tribut, entreprit une expédition en Italie ; éclairé et instruit, autant que valeureux guerrier, l'esprit hanté des souvenirs romains, il fit introduire par des clercs dans les coutumes barbares, des règles empruntées au droit romain, des principes chrétiens, des garanties et des privilèges pour le clergé et les églises. Il se considérait comme l'héritier des empereurs d'Occident, ce qui flattait à la fois les Francs et la population gallo-romaine. Il est le premier prince franc qui ait substitué son nom en toutes lettres, sur les monnaies, à la

place de celui de l'Empereur. Une autre innovation importante dans le monnayage de Théodebert consista dans l'indication, sur les pièces, du nom des ateliers où elles furent frappées. On relève ainsi, sur les monnaies d'or de ce prince, les initiales de Trêves, Mayence, Cologne, Andernach, Remagen, Bonn, Metz, Toul et quelques autres. A cette simple nomenclature on devine la renaissance à la vie commerciale et industrielle des populations rhénanes. Mais s'il y a des ateliers monétaires dans toutes les villes échelonnées le long de la rive gauche du Rhin, remarquons qu'il ne s'en trouve aucun sur la rive droite.

Malgré tout, la sécurité dans le pays rhénan demeurait précaire ; ce ne sont pas seulement les villes qui, prudemment, s'entourent de murailles pour se prémunir contre les attaques brusquées des Germains, ce sont même les monastères et jusqu'aux fermes rurales. Fortunat nous a laissé la description du château que l'évêque de Trêves, saint Nicet (527-566), s'était fait bâtir sur le bord de la Moselle. C'était une vaste enceinte qui entourait un plateau escarpé et défendu par la rivière et l'un de ses affluents. Trente tours crénelées flanquaient ce rempart; l'enceinte ainsi constituée renfermait des champs cultivés et un moulin à eau. Au point culminant se trouvait, comme une véritable acropole antique, le château où l'évêque habitait et tenait sa cour.

Comment conjecturer ce qu'il fut advenu de l'Occident si le roi de Metz, maître de la rive droite du Rhin et des sources du Danube jusqu'au Lech, eut réalisé son aventureux projet d'expédition sur l'Orient et Constantinople où régnait alors Justinien ? Mais Théodebert mourut jeune encore, d'un accident de chasse, en 547.

Pour des desseins aussi vastes que ceux qu'il avait osé concevoir, il fallait de grandes ressources. Aussi, avait-il été amené à pressurer ses sujets. Son principal intendant du fisc était un personnage nommé Parthenius, qui se fit exécrer pour ses exactions. A peine Théodebert était-il décédé, que la colère populaire fit explosion contre lui : on voulait le mettre à mort. Parthenius obligé de quitter Metz, supplia deux évêques de l'accompagner et de rentrer avec lui à Trêves, pour apaiser la

foule. Au cours du voyage on s'arrêta dans une hôtellerie. Tout à coup, au milieu de la nuit, Parthenius qui était couché, pris d'une terreur subite, s'écrie avec force : « Heu! Heu! au secours! secourez un homme qui meurt ! » Ceux qui étaient dans la chambre, réveillés par ces cris, demandent ce qui se passe ; Parthenius s'explique : « Je viens de voir Ausanius, mon ami, et Papianilla, ma femme, que j'ai tués autrefois ; ils m'appelaient en jugement et me disaient : « Viens te défendre, car il faut que tu comparaisses avec nous au tribunal de Dieu. » Poussé par la jalousie, Parthenius avait, en effet, quelques années auparavant, tué sa femme innocente et son ami.

« Enfin, on parvint à Trêves. Les évêques voyant qu'ils ne pouvaient apaiser la sédition, prirent le parti de cacher Parthenius dans l'église. Ils le mirent dans un coffre et étendirent sur lui des vêtements qui servaient au culte. La foule étant entrée, le chercha dans tous les coins de l'église. Les forcenés se retiraient, furieux de n'avoir rien trouvé, lorsque quelqu'un de la troupe ayant conçu un soupçon, se mit à dire : « Voici un coffre dans lequel nous n'avons pas cherché. » Gomme les gardiens déclaraient qu'il n'y avait dedans que des ornements d'église, les autres demandèrent la clef : « Si vous ne l'ouvrez à l'instant, dirent-ils, nous le briserons nous-mêmes aussitôt». Le coffre ayant été ouvert, et le linge détourné, ils y trouvèrent Parthenius et l'en retirèrent en s'écriant : « Dieu a livré notre ennemi entre nos mains. » Aussitôt, ils le frappent à coups de poing, lui crachent au visage ; et après l'avoir attaché aune colonne, les mains liées derrière le dos, ils le lapident. » C'était du reste, ajoute Grégoire, un homme d'une grande gloutonnerie et sans éducation1.

Le rétablissement de l'unité de la monarchie franque, le rêve de Théodebert, se fit dix ans après sa mort, au bénéfice de son oncle Glotaire Ier, le roi de Soissons. Gelui-ci s'empara d'abord de l'Austrasie, à la mort de Théodebald, le jeune fils de Théodebert, en 553 ; puis, la mort de Ghildebert, cinq ans plus tard, le fit hériter du royaume de Paris. La monarchie franque de Glotaire, le regnum Francoru/n, fut même plus vaste que celle

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