La. visse, Hist. de France, t. VII, 2* partie, p
Trente ans. Au traité de Westphalie, on avait rendu à Charles- Louis sa capitale, Heidelberg, et une partie des Etats de son père ; on avait créé pour lui un huitième Électorat. Gomme le Palatinat avait été ruiné et presque dépeuplé par la guerre, Charles- Louis ne trouva rien de mieux, pour le repeupler, que de s'attribuer tout le long du Rhin le privilège de Wildfangiat : c'était une sorte de droit d'épaves humaines. Il consistait à raccoler, de force, tous les vagabonds, bâtards, gens sans aveu, ou même voyageurs isolés, qui rôdaient le long du Rhin; il les faisait emmener par ses gens, pour les installer comme serfs dans ses États ou les incorporer dans son armée ; il ne se gênait point pour saisir et enlever aussi les serfs de ses voisins : c'était restaurer l'esclavage barbare dans ce qu'il avait de plus monstrueux. Ce fut seulement en 1667 que, par l'intervention énergique de Louis XIV, et sur les plaintes du duc de Lorraine et des Électeurs ecclésiastiques, on put faire comprendre à Charles- Louis qu'il violait les principes fondamentaux de la civilisation chrétienne.
Louis XIV, en toute occasion, fait ainsi étalage « de son zèle pour la liberté germanique » ; il négocie, en protecteur, avec les Électeurs de Mayence, de Cologne, de Saxe, de Brandebourg.
En 1664, la Ligue du Rhin qui, par son rôle, rappelait les corps auxiliaires de Barbares que les Romains avaient organisés à côté de leurs légions, eut l'occasion de se signaler pour sa propre gloire et pour celle de la France. Ce fut en prenant part à une espèce de croisade contre les Turcs qui étaient sur le point de franchir le Raab et menaçaient Vienne. Louis XIV voulait éviter de se faire un ennemi du Sultan, son allié, qui favorisait le commerce français dans le Levant. D'autre part, son titre de Fils aîné de l'Église et de Roi très chrétien, auquel il tenait tant, politiquement, lui faisait une obligation de ne pas se désintéresser d'une action générale contre l'islamisme. La croisade provoquée par le Pape était d'autant plus populaire en Allemagne, que les États du centre de l'Europe sentaient bien l'incapacité de l'Empereur à les défendre. Pour se tirer d'embarras, Louis XIV eut l'ingénieuse idée de participer à l'action commune en envoyant contre les Turcs un simple corps de volontaires, avec son armée
de la Ligue du Rhin. Les volontaires furent placés sous le commandement du comte de Goligny, mais il fut enjoint expressément à celui-ci de se mettre sous les ordres du prince de Hohenlohe, général de la Ligue. Parti de Metz, le 17 mai 1664, Goligny, raconte Lavisse, « traversa les territoires des princes alliés, où on l'honora par des bombances. Les jeunes volontaires, habitués à se moquer de tout ce qui n'était pas français, eurent pourtant la sagesse, écrivit le général, de ne pas « crever de rire » en regardant « les trognes des ambassadeurs » qu'on leur envoyait de toutes les petites principautés ». Cette armée alla en Autriche rejoindre les troupes impériales de Montecuculli ; elle se comporta avec la bravoure française, tandis que les Impériaux se signalèrent par leur couardise. Les Turcs furent battus, auprès du monastère de Saint-Gothard, sur le Raab, le 1er août 1664 ; la paix fut signée quelques jours plus tard. Louis XIV se fit honneur de cette victoire auprès des Princes allemands, membres de la Ligue, et se vanta jusque sur des médailles, d'avoir préservé l'Allemagne d'un grand danger.
Ce service rendu fut la base de négociations qui eurent pour but de rapprocher la France de l'Empire et de faire entrer de nouveaux princes dans la Ligue du Rhin. Hugues de Lionne, le ministre de Louis XIV, voulut acheter l'Electeur de Saxe, mais celui-ci s'estima un prix trop élevé. Pour l'Electeur de Brandebourg, la corruption fut aussi galante que difficul tueuse. « Louis XIV, résume Lavisse, envoya à l'Électrice un « régal » : un fil de perles acheté dix mille écus à Amsterdam, et une « Chambre » qui valait bien cent mille francs ». Aussi, lorsque l'année suivante, l'Électeur se plaignit de n'avoir point une part suffisante aux grâces du Roi, Lionne s'étonna : « Je ne sais pas si l'Electeur compte pour rien ce qu'on a donné à sa femme. » Les ministres de Brandebourg touchèrent de belles sommes1. » L'Electeur marchandait trop cyniquement; on le laissa de côté, en attendant. Mais le duc de Neubourg, l'évèque de Munster, les archevêques de Cologne et de Mayence furent de meilleure composition, suivant leur vieille habitude.