Th. L.vvaxlée, les Frontières, pp
La guerre éclate avec fureur. Dans les Pays-Bas, le maréchal de Luxembourg, victorieux à Fleurus et à Nerwinden, s'empare de Mons et de Namur. Mayence, assiégée par les Impériaux, est énergiquement défendue par le maréchal d'Uxelles. En 1693, le maréchal de Lorges vient, de nouveau, assiéger Heidelberg qu'il prend d'assaut et dont il achève la destruction. Les Allemands nous reprochent encore, aujourd'hui, la destruction de Heidelberg et l'incendie du Palatinat. Nous sommes fort à l'aise pour leur répondre. Ce n'est pas quand on a à son actif les déprédations des guerres de Religion, les effroyables ravages, incendies et tueries de la guerre de Trente ans, des brigands de l'envergure de l'Électeur palatin, de Tilly, de Mansfeld, de Gustave Horn, de Bernard de Weimar et de vingt autres qui opérèrent en Alsace et dans le pays rhénan, qu'on peut élever la voix de l'indignation contre Turenne et Louvois. Qu'ont donc fait aussi les Allemands, dans les guerres du xixe siècle? et que fontils, hélas ! sous prétexte démesures de guerre, dans la guerre présente ? L'incendie du Palatinat fut une terrible mesure de guerre, qu'on doit d'autant plus déplorer que ceux qui la jugèrent nécessaire et l'exécutèrent, comme le maréchal de Tessé, à Heidelberg, ont écrit qu'ils en avaient le cœur navré. Il faut reconnaître, en même temps, que cette barbare exécution sauva la France de l'invasion, et peut-être aussi d'une destruction analogue par l'ennemi, passé maître en ravages et en incendies.
Malgré les victoires de ses maréchaux, le Roi était décidé, par prudence, à ne plus faire de conquêtes; le pays, les troupes, les finances s'épuisaient. On craignait que la frontière fût forcée sur quelque point. Yauban, inquiet, écrit en 1696 : « Si nous voulons longtemps durer contre tant d'ennemis, il faut songer à nous resserrer ». Dès 1694, il conseille de restituer tout ce qui a été conquis au delà du Rhin et en Italie ; il pose en principe que « si tout ce qui est en deçà du Rhin convient à la France, rien de ce qui est au delà ne l'accommode ». Bien que victorieux, Louis XIV offre la paix; il va plus loin que Yauban et propose même de restituer une partie des dernières annexions faites en vertu du droit de réunion. Vauban, alors, se récrie et insiste sur la nécessité de garder les places fortes de la rive
gauche du Rhin, telles que Strasbourg et Luxembourg, Mons et la ligne d'Ypres à Gourtrai. Restituer ces places, disait-il, « ce seroit fournir aux ennemis le couteau qui nous couperoit la gorge... Strasbourg ne se doit pas plus restituer que le faubourg Saint-Germain1 ». Cette question, ajoute-t-il, est vitale pour l'avenir de la France.
Si l'on abandonne Strasbourg et Luxembourg, ainsi qu'on l'annonce, nous fournirons à nos ennemis de quoi bien nous donner les étrivières. Un pont sur le Rhin et une place de la grandeur et de la force de Strasbourg qui vaut mieux, elle seule, que le reste de l'Alsace, cela s'appelle donner aux Allemands le plus beau et le plus sûr magasin de l'Europe pour les secours de M. de Lorraine et pour porter la guerre en France. Luxembourg, de sa part, fera le même effet à l'égard de la Lorraine, delà Champagne et des Évèchés.|
... Ces deux places sont les meilleures de l'Europe... Si on ne les garde, nous perdrons avec elles, pour jamais, l'occasion de nous borner par le Rhin; nous n'y reviendrons plus; la France, après s'être ruinée et avoir consommé un million d'hommes pour s'élargir et se faire une frontière, quand tout est fait et qu'il n'y a plus qu'à se donner un peu de patience pour sortir glorieusement d'affaire, tombe tout à coup sans aucune nécessité; et tout ce qu'elle a fait depuis quarante ans ne servira qu'à fournira ses ennemis de quoi achever de la perdre... De la manière enfin qu'on nous promet la paix générale, je la tiens plus infâme que celle de Cateau- Cambrésis qui déshonora Henri II, et qui a toujours été considérée comme la plus honteuse qui ait jamais été faite. Si nous avions perdu cinq ou six batailles, l'une sur l'autre, et une grande partie de notre pays, que l'État fût dans un péril évident, à n'en pouvoir relever sans une paix, on y trouverait encore à redire, la faisant comme nous voulons la faire. Mais il n'est pas question de rien de tout cela, et on peut dire que nous sommes encore dans tous nos avantages. Nous avons gagné un terrain considérable sur l'ennemi ; nous lui avons pris de grandes et bonnes places ; nous l'avons toujours battu; nous vivons tous les ans à ses dépens; nous sommes en bien meilleur état qu'au commencement de la guerre, et au bout de tout cela, nous faisons une paix qui déshonore le Roi et toute la nation2.
Les craintes de Yauban n'étaient, heureusement, justifiées qu'en partie. Par le traité de Ryswick (octobre 1697), Louis XIV garda Huningue, Strasbourg, Sarrelouis, Givet; mais il rendit
1. Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 312.
2. Augotat, Abrégé des services du maréchal de Vauban (1839). Cf. Th. La.va.llee les Frontières de la France, p. 83.
Le Rhin dans l'histoire. — II. 20
les autres territoires annexés par les Chambres de réunion, et ceux qu'il avait conquis pendant la guerre. Toutes les places de la barrière, Charleroi, Limbourg, Binch, Ath, Oudenarde, Gourtrai, Gand, Saint-Guislain, Maëstricht furent laissées ou rendues aux Hollandais. On rétrocéda les forteresses de la rive droite du Rhin, la tête du pont d'Huningue, Fribourg, Vieux- Brisach, Kehl, Philippsbourg, Deux-Ponts, Trêves. Louis XIV rendit aussi la Lorraine, en gardant toutefois le droit de passage sur son territoire, ainsi que les forteresses de Sarrelouis et Longwy. Mais de toutes ces restitutions qui n'étaient peutêtre pas nécessaires, — Louis XIV, pour en finir d'une longue guerre, s'étant montré trop accommodant, — celle qui excita en France le mécontentement le plus vif, est celle de Luxembourg dont les fortifications étaient l'œuvre récente de Vauban.
Cette place forte n'avait jamais cessé d'être convoitée par les rois de France. Après que le maréchal de Gréqui nous l'eut de nouveau conquise, en 1684, Louvois en écrivit à Vauban : « Cette conquête me paraît d'un prix inestimable pour la gloire du Roi et pour l'avantage de ses sujets. »
Quand il s'agit de la fortifier, Louvois insista encore sur son importance militaire : « C'est la plus belle, dit-il, et la plus glorieuse conquête que le Roi ait jamais faite, qui mettra notre frontière en tel état que les Allemands ne pourront jamais attaquer le royaume par ce côté-là1. » Luxembourg est le seuil de la porte de Paris. En abandonnant à l'ennemi, en 1698, ce véritable boulevard que Vauban avait mis tant de soin à rendre inexpugnable, on ouvrit sur notre frontière, une brèche dont les Prussiens se servirent en 1792 et en 1914.