TRAITÉ D'UTRECHT. — LA FRONTIÈRE FRANÇAISE EN
Le petit-fils de Louis XIV, Philippe, duc d'Anjou, ayant été appelé au trône d'Espagne, en 1700, la France parut, comme on disait, «au comble de la puissance et de la gloire». C'était une grande illusion ; il en résulta contre elle une nouvelle coalition, plus redoutable encore que la précédente, « la grande alliance de La Haye», conclue en septembre 1701, entre l'Angleterre, la Hollande, le roi de Prusse, les princes allemands et l'Autriche. La France n'eut avec elle, en Allemagne, que l'Electeur de Bavière, Max-Emmanuel, gouverneur des Pays-Bas espagnols, et son frère l'archevêque Électeur de Cologne.
Dans cette formidable lutte qui épuisa la monarchie, les forteresses de la frontière, créées par Vauban, supportèrent le choc principal des ennemis et finalement sauvèrent la France. Landau, sur la Queich, à 26 kilomètres au sud-ouest de Spire, qui avait été prise et pillée sept fois durant la guerre de Trente ans, fut défendue en 1702 par le brave Mélac qui y battit monnaie en faisant fondre sa vaisselle plate. Mélac dut capituler le 11 septembre. Landau fut reprise l'année suivante par Tallard, perdue de nouveau peu après, et reprise encore. Sarrelouis, sur la Sarre, et Fort-Louis, sur le Rhin, furent les points d'appui des habiles manœuvres par lesquelles Villars contint les efforts de Marlborough et du prince Eugène .
Dans le Nord, après nos défaites de Ramillies (1706), d'Oudenarde (1708) et de Malplaquet (1709), la France épuisée, en proie à la famine, eût été à la merci des Coalisés, sans le réseau de nos places fortes. Lille les arrêta longtemps et ne succomba qu'à la suite d'un siège si meurtrier pour les assaillants qu'ils n'osèrent s'aventurer tout de suite sur la Somme, en laissant derrière eux les places de la Lys, de la Scarpe et de l'Escaut. A l'autre extrémité de la ligne de bataille, au sud de l'Alsace, ils ne purent forcer Huningue et Bâle. Ce ne fut qu'après de longues hésitations et avec une extrême circonspection que le prince Eugène, s'étant enfin emparé de Mons, Douai et Béthune, s'engagea entre la Sambre et l'Escaut et vint assiéger Landrecies ; la prise de cette place lui eût ouvert la vallée de l'Oise. La consternation était générale en France, surtout à Paris qui se sentit menacé. Louis XIV vit le danger, et résolut de délivrer Landrecies, coûte que coûte. « A aucun prix, écrivit le ministre Voisin au maréchal de Villars, le Roi ne veut laisser prendre cette place. » C'est dans ces conjonctures angoissantes que Villars, enfin victorieux à Denain (24 juillet 1712), obligea le prince Eugène à repasser la frontière.
Les Alliés comprirent si bien le rôle essentiel qu'avait joué la ligne des forteresses du Nord, qu'aux négociations pour la paix , ils n'eurent qu'une préoccupation, la détruire, en ramenant la France aux limites du traité de Vervins. Ils exigeaient de Louis XIV non seulement l'abandon de l'Espagne, de l'Italie et des Pays Bas, mais la rétrocession de l'Alsace et de la Flandre. Les négo ciations furent longues et Louis XIV, par ses ambassadeurs lutta pied à pied, pendant que ses armées combattaient encore Villars reprit Landau, le 20 août 1713, et Fribourg, en novembre Ces derniers succès déterminèrent la signature de la paix dite d'Utrecht (1713 et 1714). Comme toujours, les princes allemands qui avaient été les plus serviles courtisans quand Louis XIV était le plus fort, furent les plus âpres envers la France, dès 1709, lorsqu'ils crurent que l'hallali de la curée avait sonné : c'est affaire de race. Ils auront la même attitude dégradante en 1814.
Ils réclamèrent non seulement ce qu'ils avaient été contraints de livrer par les traités antérieurs, mais ce qu'ils avaient offert
eux-mêmes spontanément, en reconnaissance de services à eux rendus par le roi de France. « Les mêmes princes, remarque Albert Sorel, qui s'étaient montrés si empressés d'abandonner les Trois Évêchés et l'Alsace à la France, afin d'en obtenir la garantie de leur indépendance contre la Maison d'Autriche, se montrèrent non moins ardents à soutenir cette Maison dans ses efforts pour restreindre et annuler, s'il était possible, les droits du Roi sur ces territoires... La Diète réclamait la Lorraine, l'Alsace, les Trois Évêchés, la Franche-Comté, plus une barrière autour de la France. C'est à peu près en ces termes barbares, rapporte Torcy, que s'expliquait l'assemblée de plusieurs peuples grossiers, enflés par des prospérités inespérées1. »
Les derniers succès de Yillars permirent à la France de relever la tête. Les « corbeaux avides » craignirent, tout de même, de la pousser au désespoir. Louis XIV garda les premières acquisitions de son règne : l'Alsace, l'Artois, le Roussillon, que la France devait à Richelieu et à Mazarin; la Flandre, où Lille lui était rendue, la Franche-Comté, Strasbourg, Sarrelouis, Landau, la crête des Alpes. Mais on dut démanteler le port de Dunkerque, céder aux Pays-Bas qui avaient déjà les places d'entre Meuse et Escaut, Menin, Ypres, Dixmude, Tournai; sur le Rhin, enfin, abandonner les têtes de pont qu'on avait fortifiées sur la rive droite du fleuve.
Un autre point essentiel des désastreux traités d'Utrecht, fut de reconnaître au margrave de Brandebourg son titre de roi de Prusse, qu'il allait faire sonner si haut, aux dépens du Saint- Empire et de la France. Nous avons déjà fait allusion à la prise de possession du duché de Clèves, sur la rive gauche du Rhin, par l'Electeur de Brandebourg, dans les premières années du xvne siècle. Résumons les événements.
Le duc de Clèves et de Juliers, Jean-Guillaume, qui avait été chanoine et eut deux femmes, était mort néanmoins sans postérité, le 25 mars 1609. Cette mort déchaîna une guerre générale entre les princes de proie de l'Allemagne. Sept compétiteurs se disputèrent sa succession, sans compter l'Empereur, qui voulait
1. Journal inédit de Torcy, public par Frédéric Masson,p. 73; cf. Albert Sorel, l'Europe el la Révolution française, t. I, pp. 415-410.
tout prendre. Nous n'en citerons que deux : l'un fut Jean-Sigismond, Electeur de Brandebourg, qui se prétendit des droits, du chef d'Anne de Prusse, son épouse, fille aînée d'Albert-Frédéric, le fou, duc de Prusse et de Marie- Éléonore, sœur ainée du feu duc Jean-Guillaume ; — le second fut Wolfgang-Guillaume de Bavière, duc de Neubourg et comte Palatin, fils d'Anne de Glèves, deuxième sœur dudit défunt Jean-Guillaume. Ces deux prétendants songèrent à unir leurs causes et leurs appétits, afin d'avoir plus facilement raison de leurs cinq rivaux. Mais leur accord ne fut pas de longue durée. Dans une entrevue du Brandebourgeois et du Palatin, le premier administra au second un maitre soufflet qui retentit dans l'histoire. C'était en 1614 ; après avoir donné le soufflet, Jean-Sigismond déclara « embrasser la religion protestante pour complaire, dit l'un de ses descendants, aux peuples de Glèves, qui devaient devenir ses sujets ». Il eut ainsi l'appui des Hollandais et il l'emporta sur ses concurrents. En 1618, le même Jean-Sigismond hérita, à la mort de son beau-père Albert-Frédéric, du duché de Prusse, qui relevait du royaume de Pologne.
Le fils aîné de Jean-Sigismond, appelé Georges-Guillaume, lui succéda en 1619, comme margrave de Brandebourg, duc de Prusse et de Glèves et comte de la Marck. Les choses n'allèrent pas toutes seules : on se battit férocement, en famille, entre calvinistes et luthériens. Le Brandebourg fut ravagé, incendié, dépeuplé au point qu'il n'y restait pas deux cent mille habitants. Survint enfin Frédéric-Guillaume, surnommé le Grand Electeur, qui succéda à son père, en 1640. Il n'avait pas de quoi manger, mais il allait refaire sa fortune en spoliant les biens des églises et des pays voisins, et en mendiant chez Louis XIV. En 1656, il s'affranchit de la Pologne et se déclara duc-souverain de la Prusse. Vers le temps de la constitution de la Ligue du Rhin, il reçut de Louis XIV, 100.000 écus, et ses ambassadeurs, venus à Paris en solliciteurs, s'en retournèrent chargés de cadeaux. Mais le Grand Electeur était un client peu sur, autant qu'avide et difficile à manier ; c'était un mercenaire turbulent, parmi les mercenaires de la France, Galliœ mercenariï, comme on appelait ce tas de rustres
allemands qui ne sont occupés qu'à se vendre et à trahir.
En 1663, Frédéric-Guillaume fit reconnaître le titre, qu'il avait pris, de duc-souverain de la Prusse, par les Etats de ce pays réunis à Kônigsberg. Les ducs de la Prusse slave furent ainsi, désormais, ducs de Clèves, sur la rive gauche du Rhin, bien loin de leur pays. Les ducs de Neubourg déboutés, durent se contenter de Berg et Juliers. En 1685, Frédéric-Guillaume attira très habilement dans ses États ruinés, les protestants français quel'impolitique révocation de l'Éditde Nantes contraignit à s'exiler, et par eux, il répara le dépeuplement causé chez lui par les guerres récentes. Frédéric III, son fils, qui lui succéda en 1688, fut le premier des Électeurs de Brandebourg à porter le titre de Roi de Prusse. Ce titre lui fut reconnu, d'abord, en 1700, par l'empereur Léopold, au traité de Vienne, pour l'entraîner dans le complot qui se tramait contre la France. En apprenant cette décision, le prince Eugène, chef des armées impériales, s'écria : « On devrait pendre les ministres qui ont donné à l'Empereur un conseil aussi funeste ! » Ce fut, en effet, l'arrêt de mort du Saint-Empire. Frédéric se fit couronner le 18 janvier 1701, à Kônigsberg et fonda l'ordre de l'Aigle noir. Il créa aussi une Académie des sciences dont Leibnitz fut Directeur. « On lui avait persuadé, dit un de ses descendants, qu'il convenait à la Royauté d'avoir une académie, comme on fait accroire à un nouveau noble qu'il est séant d'entretenir une meute. » Bien que sans argent ou à peu près, il affectait, en parvenu barbare, de copier le faste de la cour de Louis XIV.
Son fils, Frédéric-Guillaume II, qui lui succéda en 1713, vit son titre de roi de Prusse confirmé, la même année, par le traité d'Utrecht. Outre la principauté de Clèves, ce prince surnommé « le roi caporal » recueillit par héritage, sur le Rhin, le duché de Gueldre et la principauté de Neufchatel, en Suisse. C'est ainsi que le roi de Prusse se trouva possessionné dans des contrées lointaines pour lui, qui étaient complètement étrangères à la race prussienne, par les traditions historiques, les institutions, les mœurs et la formation ethnique : telle est l'origine de ce qu'un abus de dénomination administrative a appelé, au xixe siècle, et appelle encore la Prusse rhénane.