LA FRONTIÈRE DE L'EST SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI
Sous Louis XIV, la France n'avait pu faire « son pré carré » aussi complet et bien clos que le souhaitait Vauban; le grand Roi, accablé par les malheurs de la fin de son règne, laissa encore à ses successeurs une lourde tâche à accomplir. Elle ne devait être menée à terme que sous la Révolution. Pourtant, sous la minorité de Louis XV, en 1725, le duc de Bourbon négocia le mariage du jeune Roi avec Marie Leczinska, fille de Stanislas, ancien roi de Pologne et duc de Lorraine, mariage politique qui devait achever enfin et, cette fois, d'une manière définitive, la réunion de la Lorraine à la Couronne de France. Depuis des siècles, la politique de nos rois avait préparé cette réintégration, par son action persistante, lente, mais sûre ; la conquête de l'Alsace l'avait rendue inévitable ; elle comblait les vœux de tous les Lorrains et restituait à la France lotharingienne une Patrie, un état politique en conformité avec ses mœurs et sa tradition. Par le traité de Vienne qui, en 1735, mit un terme à la guerre de la succession de Pologne, l'Autriche, la principale intéressée, reconnut la Lorraine et le Barrois comme devant faire retour à la France, à la mort du roi Stanislas. La France redevenait, comme le reconnaît jalousement le grand Frédéric, «l'arbitre de l'Europe ».
Et cependant, notre frontière naturelle n'était toujours pas atteinte; la blessure que la France avait au flanc n'était toujours pas fermée. Nos gouvernants en eurent, sous Louis XV comme antérieurement, la claire intuition ; les juristes et les écrivains de tout ordre ne cessent de le faire remarquer.
Tout le long du xvnr9 siècle, paraissent des consultations juridiques, des libelles politiques où se trouvent exposés les arguments qui démontrent la nécessité, pour la Monarchie française, de conquérir les Pays-Bas et les provinces rhénanes. En 1748, d'Argenson faisant allusion à ces écrits, remarque avec regret qu'il serait impossible de garder cette belle conquête, « à la barbe de toute l'Europe déjà trop jalouse de la Maison de France1 ».
Ce n'est qu'avec un sentiment de résignation forcée et par prudence, que le gouvernement ajourne la réalisation de ses espérances. Croyant avoir le temps pour lui, il juge opportun de n'avancer que graduellement et par étapes, de ne rien brusquer, de préparer les esprits aussi bien que les événements. Mais l'opinion publique n'avait point de raisons pour observer la même réserve, et dans toute l'Europe on prête à la France le dessein bien arrêté de manœuvrer pour récupérer sa frontière gauloise.
Même lorsque nos gouvernants n'en parlent point, sont absorbés par d'autres entreprises, telles que la défense de notre empire colonial et la lutte contre l'Angleterre, le monde politique ou diplomatique ne cesse d'attribuer à la France une arrière-pensée en ce qui concerne sa frontière rhénane, tant la chose paraît naturelle et répond au sentiment national. « Cette tradition est demeurée si évidente, dit Albert Sorel, que les étrangers mêmes en font, ne fût-ce que pour la combattre, une maxime d'Etat de la politique française. » Le roi de Prusse Frédéric le Grand écrit, en 1738 : « Du côté de l'Orient, la France n'a d'autres limites que celles de sa modération et de sa justice. L'Alsace et la Lorraine, démembrées de l'Empire, ont reculé les bornes de la domination des Français. Il seroit à souhaiter que le Rhin
1. Albert Sorel, l'Europe et-la Révolution française, t. I, p. 320.
put continuer à faire la lisière de leur monarchie. » Il est vrai que le roi de Prusse ajoute, sur un ton de persiflage : « Pour cet effet, il se trouve un petit duché du Luxembourg à envahir, un petit Electorat de Trêves à acquérir par quelque traité, un duché de Liège par droit de bienséance. Les places de la barrière, la Flandre et quelques bagatelles semblables devraient être nécessairement comprises dans cette réunion, et il ne faudrait à la France que le ministère de quelque homme modéré et doux, qui, prêtant son caractère à la politique de sa Cour, conduise, à l'abri de dehors respectables, ses desseins à une heureuse issue. »
Malgré l'ironie du morceau, comme le remarque Albert Sorel, «Frédéric ne doute pas que ce projet ne soit et ne doive être celui de tout bon politique français, sauf à la Prusse, de s'y opposer ou d'en profiter, selon les circonstances1 ».
Bismarck ne tiendra pas un autre langage que le grand Frédéric. Est-ce donc en se fiant à cette hypocrite déclaration ainsi formulée : « il serait désirable que le Rhin put faire la lisière de la monarchie française », que les ministres de Louis XV espérèrent trouver dans le roi de Prusse, l'allié qui leur était indispensable pour la réalisation de leur rêve ? Chose étrange, en vérité, Bismarck sut entretenir la même illusion et par les mêmes perfidies dans l'esprit de Napoléon III.
A la mort de l'empereur Charles VI, en 1740, on ne vit pas moins de cinq prétendants se disputer tout ou partie de son héritage que, de son vivant, il avait préparé pour sa fille Marie- Thérèse. Le roi de Prusse ne fut pas des moins empressés : dès 1741, il mit la main sur la Silésie. La France, sous le ministère du cardinal Fleury, le soutint : elle avait intérêt au démembrement du Saint-Empire ; sur la promesse de Frédéric de nous aider à reprendre les Pays-Bas, Fleury envoya une armée en Bavière et en Bohême. Contrainte et forcée, Marie-Thérèse céda la Silésie au grand Frédéric qui, tout de suite, trahit ses alliés, les Français, en les abandonnant.
Sur ces entrefaites, Fleury, qui avait 89 ans, mourut. « Il avait,
1. Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 333.
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dit Duruy, voulu la paix à tout prix et il laissait la France avec une grande guerre sur les bras. » Ne pourrait-on porter le même jugement sur d'autres de nos ministres plus rapprochés de nous ? Les troupes françaises furent ramenées sur le Rhin.
A la nouvelle que les Autrichiens menaçaient l'Alsace, Louis XV courut au secours de cette province. Ce fut à cette occasion, en 1744, qu'un maitre des Requêtes au Conseil d'Etat rédigea un Mémoire qui contient cet intéressant passage : « La France effectivement doit se tenir bornée par le Rhin et ne songer jamais à faire aucune conquête en Allemagne. Si elle se faisait une loi de ne point passer cette barrière et les autres que la nature lui a prescrites du côté de l'Occident et du Midi, mer Océane, Pyrénées, mer Méditerranée, Alpes, la Meuse et le Rhin, elle deviendrait alors l'arbitre de l'Europe et serait en état d'y maintenir la paix, au lieu de la troubler. »
Ce plan était dicté par la raison et la nature, par l'histoire et la tradition séculaire de la Monarchie. Mais sa réalisation s'était trouvée perpétuellement contrariée par l'Angleterre et par l'Autriche, et à présent, par un troisième adversaire, la Prusse devenue, par l'habileté de Frédéric, une grande puissance. Ce n'est que par occasion et en mettant à profit certaines circonstances de fait, que la France pouvait espérer la neutralité ou l'appui de l'une ou l'autre de ses irréductibles rivales. L'Angleterre ne nous menaçait, à présent, que sur mer et dans nos colonies. Le Saint-Empire nous détestait, puisque c'était lui qu'il s'agissait de démembrer. Restait le roi de Prusse qui, seul, était susceptible de devenir, éventuellement, notre allié ; mais cet allié nous vendait cher son appui hypothétique. Il entendait se servir de nous pour s'agrandir aux dépens de la Pologne, de l'Autriche, de la Saxe; mais les politiques avisés se défiaient, sentant bien qu'en dépit de ses cajoleries, Frédéric méditait de manœuvrer, le moment venu, de manière à nous empêcher de réaliser les compensations sur le Rhin qu'il faisait miroiter d'avance aux yeux de nos hommes d'Etat abusés.
On sait comment, dans cette guerre de la succession d'Autriche, par suite de multiples défections de princes allemands, les événements ne favorisèrent point les ambitions de la France.
Malgré les brillantes victoires du maréchal de Saxe, à Fontenoy (1745) et à Lawfeld (1747), la France fut obligée, au traité d'Aixla-Chapelle, en 1748, d'abandonner ses récentes conquêtes dans les Pays- Bas. L'œuvre était à reprendre par la base.
Après le traité de Versailles de 1756, où la France, dégoûtée du roi de Prusse, renversa ses alliances séculaires et se fit l'alliée de l'Autriche contre l'Angleterre et Frédéric, il fut convenu que l'Angleterre aiderait l'Autriche à reprendre la Silésie et que, par compensation, la France aurait les Pays-Bas.
Louis XV comptait donc, cette fois, obtenir par l'Autriche la réalisation des espérances que Frédéric avait trompées. Tel fut l'objet essentiel des négociations conduites à Vienne par le cardinal de Bernis, en 1756 et 1757. La France se préparait à faire occuper par ses armées la Belgique et le Luxembourg, lorsque le roi de Prusse brusqua les choses par son irruption en Saxe, sans déclaration de guerre : il déchirait audacieusement les traités de Westphalie.
La Diète réunie à Ratisbonne se prononça contre lui ; il fut mis au ban de l'Empire, comme au moyen âge. Mais Frédéric en reçut la nouvelle avec un éclat de rire ; le baron de Plotho, son représentant, bouscula et jeta dans l'escalier le notaire impérial venu pour lui signifier la sentence ; il traita la citation comme « chiffon de papier », ce en quoi il fut pleinement approuvé par son maître.
Tel fut le début de la longue période de guerre, dite guerre de Sept ans (1756-1763). Nos défaites à Rosbach (1757) et à Crefeld (1758) ne furent pas compensées parles victoires du maréchal de Broglie dans la Hesse. Après l'arrivée de Choiseul aux affaires, et malgré le Pacte de famille, le traité de Paris, en 1763, nous enleva presque toutes nos colonies qui passèrent à l'Angleterre. Le roi de Prusse sortait victorieux de cette longue et dure épreuve qu'il avait provoquée, après l'avoir longuement préparée, mais qui avait, à trois reprises, mis son royaume naissant à deux doigts de sa perte.
Tandis, qu'en France le Roi, les Princes et la noblesse de cour s'enfoncent dans la frivolité corruptrice, dans l'idéologie paradoxale et délétère prônée par les philosophes à la mode, et aussi,.
— ce qu'attestent les Mémoires du temps, — dans « l'antimilitarisme », le grand Frédéric, politique réaliste, épris pour sa Prusse d'une passion inassouvissable, organise et unifie ses Etats, se crée des ressources financières, développe chaque jour son armée à laquelle il impose une discipline de fer. « Si jamais on négligeait l'armée, écrit-il à son frère, le prince Henri, le 4 mai 1767, c'en serait fait de la Prusse, a Le regard allumé, plein de finesse et de convoitise de cet homme maigre, au buste courbé, à l'épaule déjetée, pénétrait l'avenir.
Exalter la valeur militaire du grand Frédéric et son intrépidité, son habileté d'administrateur méthodique et économe, son esprit vif, sec et railleur, c'est une mode, en France, qui remonte jusqu'à Voltaire. Nous avons mis, souvent, à le faire une espèce de coquetterie affectée qui dépasse l'hommage qu'on doit toujours au génie, même chez un ennemi, mais qui a fait perdre de vue le fond haineux du caractère de l'ami de Voltaire. Chez Voltaire lui-même, d'ailleurs, le sentiment de la Patrie française n'étaitil pas quelque peu oblitéré?
Toujours est-il que le grand Frédéric, tant admiré chez nous, fut, au fond, pour la France le plus impitoyable ennemi. Apprendre à parler et écrire la langue d'un pays, en copier les modes, les ballets et les perruques, c'est souvent plutôt le jalouser et l'envier que l'aimer. Faire dessiner des jardins sur le plan de ceux de Versailles, attirer nos hommes de lettres et nos savants, c'est un luxe de Cour qui ne fait que réchauffer l'envie et la haine comme celle des princes germains qu'on élevait à Rome. Frédéric exécrait les Français, ainsi que l'ont fait tous ceux de sa famille ; ainsi que le faisaient, naguère encore, les savants Allemands naïvement choyés chez nous, comme Mommsen, le perfide.
L'astuce et la fourberie, tels sont les deux mots qui caractérisent la politique du grand Frédéric. Après tous les témoignages contemporains, l'impératrice Marie-Thérèse écrira, à son tour, en 1778 : « Tout le monde, en Europe, sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de sa parole... Aucun souverain de l'Europe n'a pu se soustraire à ses perfidies *. »