‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 153 sur 250 · Dans le Correspondant du 25 mars 1915, p. 10G · texte numérisé non relu

Dans le Correspondant du 25 mars 1915, p. 10G

Toujours prêt à prendre, homme de mensonges et de rapines, sans scrupule de religion ; riant cyniquement de ses engagements les plus solennels, dès qu'il se croit assez fort pour les violer, on retrouve en lui tout le bagage moral des anciens Germains ; comme eux, il estime licite tout ce qui est profitable ; le succès justifie tous les moyens pour y parvenir : voilà le grand Frédéric et telle est, au surplus, la synthèse de tous les rois de Prusse. Chez tous ces maniaques de caserne, la haine invétérée de la France, comme chez les Germains, la haine du Romain. Et la nation prussienne toute entière partage et se transmet cette haine, de génération en génération.

En 1760, le baron de Bielfeld qui fit l'éducation du prince Auguste-Ferdinand, frère du grand Frédéric, a écrit, pour son élève, des Institutions politiques où il expose en maximes tout ce que doit connaître un prince prussien ; or, il relate que dans l'enseignement des écoles on entretient cette conception que « le Grand-Turc et la Couronne de France sont les ennemis héréditaires du nom germain », et il ajoute que ce principe a passé en proverbe dans toute l'Allemagne1. Partout, en Prusse, il circule des pamphlets contre la France. L'un, entre autres, s'élève contre la manie qu'ont les littérateurs allemands et les gens de Cour, d'apprendre le français et de se mettre à la mode française : « Méprise la langue française, clame-t-il, méprise l'habit français et les coutumes françaises! Notre langue est mâle et ferme, comme doit l'être celle de l'homme ; notre vieille loyauté teutonique est célèbre depuis longtemps2. » L'auteur a oublié la flétrissure antique : Germani natum mendacio genus.

Pourtant, Bielfeld traitant doctrinalement des Etats de l'Europe, de leurs tendances politiques et de leur nécessaire développement suivant les conditions de leur habitat géographique et leurs traditions historiques, en arrive à reconnaître que « si le système politique de la France se réduit à mettre les mers, les Alpes, les Pyrénées et le Rhin pour fron-

1. Bielfeld, Institutions politiques, t. III, ch. vm ; cf. Albert Soiiel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 216.

2. Pamphlets cités par Xavier Marmieu, dans sa Notice insérée en tétc de son édition du livre de Mme de Staël sur l'Allemagne.

tière à ses Etats, c'est assurément un plan dicté par la sagesse l ».

Le même auteur allemand ajoute ces remarquables réflexions : « En suivant les lumières du bon sens, on doit croire que la France... a pour but d'étendre ses conquêtes jusqu'aux bords du Rhin, en voulant mettre ce fleuve pour frontière de ses Etats, comme il faisait les bornes de l'ancienne Gaule'2. »

Aux derniers jours de la Monarchie, sous Louis XVI, la question du Rhin est tout aussi agitée que dans la période antérieure. En 1785, Anacharsis Glootz, originaire de Glèves, publie ses Vœux d'un gallophile, dans lesquels il soutient que « le Rhin est la frontière naturelle de la France ». Tout le monde, littérateurs, juristes, hommes de guerre, historiens parlent de la conquête de la Belgique, du Luxembourg et du pays rhénan. On ne discute que des questions de mesure et d'opportunité ; sur le fond, tout le monde est d'accord3.

Mais, annexer à la fois et du même coup, la Belgique et les provinces rhénanes est une bien grosse affaire. Les politiques sages et prudents pensent tous qu'on doit procéder par étapes successives. Ils ne diffèrent que sur les pays par où il convient de commencer, les uns opinant pour les Pays-Bas, en totalité ou en partie, les autres pensant qu'il vaut mieux songer tout d'abord aux pays rhénans, à cause du voisinage de la Lorraine et de l'Alsace. Tout le monde se rend compte que ces annexions, pour être durables, ne peuvent s'opérer qu'avec l'assentiment de l'Autriche ; mais cette puissance s'obstine à mettre un prix trop élevé à son acquiescement.

A son tour, lorsque Joseph II voulut s'annexer la Bavière, il comprit qu'il ne pouvait le faire qu'avec l'agrément de la France et en sacrifiant les Pays-Bas. La combinaison à laquelle l'Empereur s'arrêta montre bien, par elle-même, jusqu'à quel point ces pays rhénans et belges, passés sous la suzeraineté de l'Empire, se trouvaient toujours sous un régime anormal et détesté.

1. Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 333; cf. Bielfkld Institutions, 3* partie, ch. rv, § 20.

2. Bielfeld,op. c£/.,ch. m, De la France, § 40; cité par A. Sorel, op. cit., t. 1,334.,

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