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LES PAYS RHÉNANS AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION

Reconstituer les limites naturelles de la France, reconquérir les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, telle avait été la pensée directrice, permanente et inlassablement invétérée de la Monarchie française. Cette tradition ininterrompue de la politique extérieure de nos Rois, qu'il s'agît de conquérir la Bourgogne ou les Flandres ou d'arracher la rive gauche du Rhin à la suzeraineté du Saint-Empire germanique, les Capétiens ne s'en départirent jamais, que par accident et en croyant encore la servir. Ils en cherchèrent la réalisation de toutes les manières, par les armes, la diplomatie, les alliances de famille. Elle était en si parfaite harmonie avec le sentiment national que la Révolution, tout en rompant violemmentavec la Monarchie, devaitl'adopter et la faire sienne avec une brutale et splendide énergie.

A la vérité, aux premiers jours de la Révolution, le pacifisme, l'humanitarisme, l'internationalisme et toutes les rêveries sentimentales que les idéologues avaient puisées chez les philosophes •du xvme siècle, avaient cours, et nous les vîmes renaître, à nos

Le Rhin dans l'histoire. — II. 21

dépens, hélas ! à la veille des guerres de 1870 et de 1914. On croyait à la Paix universelle comme à la Liberté. Une guerre n'est-elle pas le plus horrible des fléaux ! L'homme qui aime la guerre pour elle-même est un monstre. Horace n'a-t-il pas dit avec frémissement l'épouvante qu'est la guerre pour toutes les mères !

Les grands conflits entre nations ne peuvent-ils donc point, comme ceux qui s'élèvent quotidiennement entre les individus, se régler toujours par voie d'arbitage ou par quelque tribunal supérieur? Pour prévenir l'effusion du sang, ne peut-on faire appel à la raison aussi bien qu'au sentiment ? Éternels et captivants paradoxes, généreuses conceptions d'esprits géométriques et abstraits, rêves vaporeux d'harmonie mondiale ! La Paix perpétuelle et universelle est aussi chimérique que la Monarchie universelle que d'autres époques ont poursuivie, dans l'espoir aussi que la paix humaine en découlerait. Non ! tant que l'humanité vivra, il y aura des guerres abhorrées : c'est la loi des sociétés et des peuples, comme la mort est la loi de la vie des individus. Et si l'on parvenait à supprimer, par un système mondial nouveau, les barrières entre nations, qui ne voit qu'on ne ferait que remplacer les guerres étrangères par les guerres de classes et de conditions sociales, bientôt plus atrocement injustes et meurtrières que les autres ?

Au début de la période révolutionnaire, le plus dangereux et le plus inexorable de ces sophistes logiciens, Robespierre, demanda à l'Assemblée Constituante, le 22 mai 1790, « de déclarer que la France renonçait aux conquêtes et qu'elle regardait ses limites présentes comme posées par les destinées éternelles ». Mirabeau, esprit positif, se leva : « La Paix perpétuelle, s'écriat-il, demeure un rêve et un rêve dangereux s'il entraîne la France à désarmer devant une Europe en armes. » On sait que l'Assemblée suivit Robespierre et qu'elle vota sa motion; elle alla plus loin. Elle, qui devait déchaîner la guerre générale en Europe, inscrivit dans la nouvelle Constitution de la France cet article, proclamé comme dogme républicain : « La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes. »

Les événements ne devaient pas tarder à faire éclater l'inanité du principe, la folie du rêve. Une nation peut-elle tenir un pareil engagement lorsqu'elle est entourée d'autres nations qui n'ont point fait le même serment ? lorsque des questions commerciales ou autres, conséquences du progrès et du développement de la vie économique, se présentent, qui provoquent des rivalités, des concurrences, des ruptures d'équilibre? En 1914, la Belgique, certes, ne voulait pas la guerre, et cependant elle a été entraînée à la faire dans les conditions les plus terribles. Les guerres, si elles ne sont pas provoquées par l'ambition des hommes ou des nations, éclatent comme les incendies dans les forêts, pour des causes fortuites, impossibles à prévoir ou à conjurer, ou même sans qu'on sache comment. L'histoire du monde entier, depuis le commencement des âges, proclame que rêver une humanité sans guerres, c'est imaginer l'homme ou les sociétés humaines sans passions, sans travail, sans ambitions, sans développement, sans rapports et sans conflits avec leurs voisins et leurs concurrents. Peut-on dire que cette atonie, cette mort morale soit un rêve g'énéreux? C'est, dans tous les cas, une conception contre nature. Et cependant, ô contradiction ! chacun de nous doit désirer la paix et l'appeler de tous ses vœux ! On ne fait la guerre que pour assurer une paix qui soit aussi longue et aussi stable que possible : mais elle ne saurait être éternelle.

La Révolution française fut amenée à faire la guerre aux monarchies de l'Europe. De quelque côté que vînt la provocation occasionnelle, la guerre était fatale; l'antagonisme des idées et de l'état social, la propagande révolutionnaire à l'extérieur, le bouleversement de toutes choses morales et matérielles, devaient troubler les rapports internationaux, dépasser la frontière et entraîner un conflit sanglant. Le public contemporain d'une guerre, en voit beaucoup plutôt les prétextes immédiats et les causes petites et accidentelles, que les raisons profondes, générales, lointaines qui l'ont rendue inéluctable. Il est surtout frappé des fautes, des perfidies, des sottises qui en ont précipité l'échéance, et il croit volontiers qu'en les évitant on eut empêché la guerre : le plus souvent, tout au plus l'eût-on retardée, en risquant de la rendre plus terrible. Quelle était, au début de la

Révolution, la situation sociale respective de la France, de l'Allemagne, de la Rhénanie et des Pays-Bas ?

La France se proclamait une et indivisible ; elle était depuis longtemps centralisée ; elle poussa l'abus de la centralisation jusqu'au point de supprimer les provinces qui composaient la Monarchie, parce que chacune d'elles avait conservé ses coutumes, ses mœurs, sa mentalité, son langage populaire, son « particularisme ».

L'Alsace, ne l'oublions point, n'était pas plus disparate dans cette admirable mosaïque de nos provinces de l'ancienne France, que la Bretagne, la Flandre, la Picardie, la Provence, le Limousin ou le Béarn. L'Alsacien ne veut point être pris pour Allemand. Pour lui, les Allemands d'outre-Rhin sont des Souabes, et il les déteste à ce point que l'épithète de Souabe (Schwob) est une injure l.

Louis XIV avait délivré les Alsaciens de l'emprise de cette lourde et vieille machine gothique, qui avait son moteur usé à Vienne, qui n'avait jamais bien fonctionné : institution que l'Église avait théoriquement échafaudée avec des débris incohérents de l'Empire de Gharlemagne et qu'on appelait toujours, ô dérision ! le Saint-Empire-Romain-Germanique. En dehors de l'Autriche, domaine familial des Habsbourgs, le Saint- Empire n'était, dans la plupart des régions de l'Allemagne et surtout sur la rive gauche du Rhin, qu'une espèce de tradition protocolaire, à moins que l'Autriche n'entretînt, comme dans les Pays-Bas, une forte armée pour s'imposer, et dans ce cas, la puissance impériale était tyrannique et odieuse aux populations. Au xviii0 siècle, le Saint-Empire, remarque Albert Sorel, « est un colosse désarticulé, disloqué dont les membres sont épars sur la surface, de l'Europe. Ce sont les fragments bizarres d'un être qui n'a ni squelette, ni cerveau, ni entrailles'2 ».

L'immensité de cet Empire, du temps de Philippe II, produit sur la carte géographique un effet fantasmagorique, puisqu'il fait le tour du globe et que le soleil, disait-on, ne se couchait point sur son étendue. Mais déjà, et à plus forte raison à la fin

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