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Alfred Rambaud, les Français sur le Rhin, p

Comme à l'époque de Tacite, les plus proches voisins sont, parce que limitrophes, les ennemis les plus acharnés. Aussi, en dehors des villes, la culture est fort peu avancée et les mœurs sont demeurées barbares. Au temps de Louis XIV, dans toute l'Allemagne du Nord, « le luxe, dit Voltaire, était inconnu et les commodités de la vie étaient encore très rares chez les plus grands seigneurs ».

C'est toujours, comme nous l'avons constaté tant de fois, l'éternelle barbarie germaine. Chez ces barons farouches, grands chasseurs, ignares, à peu près sans ressources autres que celles qu'ils extorquent à leurs sujets ou à leurs voisins, il n'y a « ni gouvernement, ni justice supérieure, ni tutelle, ni protection, ni police, rien de ce qui tempérait, plus ou moins, dans les grands Etats, les abus du régime. A part quelques familles de haute culture intellectuelle..., tous ces comtes et barons de l'Empire s'enorgueillissaient de leur isolement, de leur misère morale et de leur grossièreté politique ; c'étaient comme les stigmates de leur souveraineté abâtardie, et ils en étaient fiers. Véritables tyrans de village, lourds parodistes du despotisme prussien dont ils n'imitaient que les violences, ils formaient, au cœur de l'Allemagne, comme un archipel d'îlots, plus séparés de l'Europe, par les clôtures de leurs domaines qu'ils n'auraient pu l'être par les flots de l'Océan ' ».

A la fin du xviii6 siècle, comme au ix% l'anarchie féodale s'épanouit dans toute l'Allemagne, avec le servage et son anachronisme de corvées et de redevances, le paysan abruti et à peine élevé à la dignité humaine. Un historien allemand, Pertz, cité par Albert Sorel, compare la demeure d'un noble mecklembourgeois « à la tanière d'une bête féroce qui ravage tout alentour et dévore en silence. Le paysan de la Lusace est esclave. Le landgrave de Hesse vend ses sujets aux Anglais, à cent écus par tête. Le Bavarois abrutit les siens : « c'est, disait Frédéric, le « paradis terrestre habité par des bêtes 2 ».

Le roi de Prusse traite lui-même de Vandales les paysans de

1. Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, pp. 98-99.

2. Albert Sorel, op. cit., t. I, pp. 95-96; Alfred Rambaud, les Français sur le Rhin, p. 105 et suiv.

ses États; il les représente défiants, farouches, s'enfonçant dans la profondeur des bois et derrière leurs marécages, dès qu'un homme civilisé veut les approcher ou leur parler; il a le front, lui, de les appeler fourbes et parjures. Les villes seules ont une bourgeoisie éclairée et prospère, parfois turbulente et révoltée.

Tel n'était point, loin de là, l'état social des pays de la rive gauche du Rhin, même dans les campagnes ; l'influence française y avait toujours pénétré ; les populations y étaient plus cultivées, y jouissaient de plus de liberté et de bien-être. Elles présentent, d'ailleurs, entre elles, des contrastes sensibles, suivant les régimes politiques auxquels elles sont soumises.

La Belgique vit entièrement sous l'action impulsive de ses villes industrielles et commerçantes où domine une bourgeoisie jalouse de ses libertés, active, avide de progrès, détestant la noblesse féodale, ouverte hardiment aux idées nouvelles qui viennent de France. Les persécutions religieuses de Joseph II dans ce pays, à la veille de la Révolution, en provoquant l'agitation à la tête de laquelle se plaça l'avocat Henri van der Noot, ne firent que pousser les Belges du côté de la France. Il y eut des échauffourées, puis une révolte qui, en 1787, proclama l'indépendance de la Belgique. Cet état insurrectionnel dura deux ans ; les Autrichiens revinrent en persécuteurs. Le parti national appela les Français, préférant à la domination du Saint-Empire l'incorporation à la France révolutionnaire.

Les idées nouvelles pénétrèrent aussi en Hollande où elles furent propagées avec ardeur par le parti des « Patriotes ». Le stathouder, Guillaume V d'Orange, fut chassé. Restauré avec l'appui de la Prusse et de l'Angleterre, il eut la maladresse de se venger, en forçant 40.000 personnes à s'exiler. On conçoit que la Révolution française ait aussi trouvé, dans ce pays, des adhérents, des propagateurs enthousiastes.

Les territoires allemands de la rive gauche du Rhin sont, comme ceux de l'Allemagne proprement dite, partagés en une foule de petites souverainetés et en villes libres impériales. Depuis le démembrement de l'Empire carolingien, les habitants de la Rhénanie étaient sans patrie : les villes ne sont attachées

qu'à leur indépendance et à leurs libertés locales : si elles eussent été assez fortes pour se défendre elles-mêmes, elles eussent, toutes, préféré leur autonomie municipale, leur « république », comme celle des Gantons suisses, à leur annexion aux grandes Puissances de l'Est ou de l'Ouest. Elles formèrent entre elles, à diverses reprises, des hanses ou ligues surtout commerciales ; dès le xm" siècle, Mayence groupait jusqu'à 100 villes rhénanes autour d'elle. Dans ces villes, brillantes, si développées au point de vue commercial, industriel, artistique, littéraire même, dont le clergé et la bourgeoisie sont les classes dirigeantes, et où les corporations de métiers manifestent une activité rivale de celles de la Belgique ou de la Hollande, la politique et les idées philosophiques travaillent les cerveaux. D'aucuns veulent changer ce qui, dans les rouages sociaux, leur semble archaïque, étroit, puéril. Les citoyens s'y divisent en partisans de l'ancien état de choses et partisans d'une rénovation : ceux-ci sont tout acquis à la France, d'où leur vient la doctrine.

Le long du Rhin, le burgrave gothique, ruiné, endetté, vorace, le fléau du canton, ayant épuisé le paysan qui cultive pour lui son champ et sa vigne, en est réduit à se vendre. Enraciné dans son orgueil de caste, il sert dans la domesticité impériale ou, le plus souvent, dans les armées de la France contre la Prusse ou contre l'Empire. Le Roi trouve, dans ce pays, non seulement des alliés ou des clients qu'il soudoie, mais il continue à y lever des régiments, si bien que le Rhin est, en fait, depuis Mazarin, la frontière militaire de la France1.

Vers 1789, il n'y avait guère d'hostile à la France, dans la région rhénane, que l'archevêque Electeur de Cologne, et c'était l'archiduc Maximilien, frère de Marie-Antoinette. Un agent français, Gérard de Rayneval, écrit en 1787 : « L'Electeur de Mayence se conduit très bien à l'égard de la France ; l'Electeur de Trêves voudrait être Français ; l'Électeur de Cologne hait la France et les Français ; l'Électeur de Deux-Ponts est attaché à la France par sentiment, par intérêt et par reconnaissance ;

1. Albert Sohbl, l'Europe et la Révolution française, 1. 1, p. 417; Alfkbd Rahbaiid, les Français sur le Hhin, p. 26.

le landgrave de Hesse-Cassel déteste la France ; le princeévêque de Liège est attaché à la France l. »

Le burgrave allemand qui opprime le pays, ne saurait être confondu avec la population foncière qui, bien que submergée par les infiltrations allemandes, est toujours restée lorraine et franque. D'origine transrhénane, introduits là par transmission d'héritage ou en vertu d'une combinaison politique, les barons féodaux et leurs noms changent et se succèdent, sous l'œil indifférent des paysans, sans que ceux-ci s'en inquiètent, sans que naisse même l'ombre d'un sentiment de loyalisme ou d'attachement.

Les Electeurs ecclésiastiques, membres, eux aussi, des plus puissantes familles féodales d'Allemagne, s'installent à Trêves, Mayence ou Cologne pour jouir de leurs prérogatives princières et des opulents revenus de leur charge épiscopale ; d'aucuns se posent vis-à-vis du pape en demi-rebelles, en promoteurs de schismes ; d'autres, ne sont guère connus du bas clergé et des habitants que par le scandale de leur vie. A Mayence, la cour de l'archevêque Joseph d'Erthal (1774-1802) est composée « de beaux esprits, de libertins et de valets2 ».

Quelques vertueux prélats passent au milieu des autres, mais ceux-là même ne changent rien à la routine, aux vieux usages. Leur chancellerie gouverne pour eux, attentive uniquement à faire valoir des droits féodaux séculaires. Ennemis de tout progrès, chatouilleux sur l'étiquette vétusté et puérile, « ils languissent, dit le duc de Broglie, dans une longue enfance 3 ». Rien de plus suranné, vieillot, comique parfois, que les us et coutumes de ces grands Électorats ecclésiastiques dont tout le bien qu'on puisse dire, c'est que les tenanciers de ces évêques, dans les campagnes, ne se plaignaient pas trop de leur sort; ils se trouvaient moins pressurés que ceux des seigneurs laïques du voisinage.

Parmi ces féodaux rhénans, laïques ou ecclésiastiques, qui se

1. liésumé de l'état actuel, etc. Ms. des Affaires étrangères, cité par A. Sorel, op. cit., t. I, p. 417, note 2.

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