‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 167 sur 250 · Albeut Sorel, op. cit., t. III, p · texte numérisé non relu

Albeut Sorel, op. cit., t. III, p

Cependant, à Paris, au sein de la Convention, les doctrinaires irréductibles voulaient bien que les armées françaises s'employassent à provoquer des révolutions chez les autres nations, mais en vertu du dogme de 1790, ils s'opposaient systématiquement à toute annexion territoriale, même sollicitée par ces peuples. Le 19 novembre 1792, la Convention invita tous les peuples à s'affranchir et elle entendit planter elle-même chez nos voisins « l'étendard de la liberté ». Elle voulait « éclairer tous les peuples et brûler tous les trônes » ; elle eut la prétention d'exercer partout son tyrannique patronage en s'immisçant dans les affaires des pays étrangers. « La Révolution s'y fera, disait Brissot, ou la nôtre doit rétrograder », et le 21 novembre 1792 le même orateur s'écrie : « Le Piémont doit être libre; votre épée ne peut être remise dans le fourreau que tous les sujets de votre ennemi ne soient libres, que vous ne soyez environnés d'une ceinture de républiques. »

Au nom de la doctrine robespierriste, des Conventionnels voulurent s'opposer à l'annexion de la Savoie, sollicitée par les habitants. Il fallut que Grégoire, nommé rapporteur, vint déclarer « qu'ayant compulsé les archives de la nature » , sa conclusion était « que la France ne pouvait avoir d'autres frontières que les Pyrénées, les Alpes et le Rhin ». Pour la Belgique et la Rhénanie, Danton fut mis à la tête d'une commission qui alla étudier sur place « les archives de la nature », c'est-à-dire moins pompeusement, cet éternel problème des frontières naturelles de la France. En décembre 1792, il parcourt la Belgique et pousse jusqu'à Aix-la-Chapelle; puis, il revient affirmer devant la Convention que la seule frontière possible et raisonnable de la France est le Rhin; que les vallées de la Meuse et de la Moselle ne sont que des chemins d'invasion chez nous, à l'usage de l'étranger; que le Rhin seul constitue une barrière protectrice et efficace.

Maret déclare, le 7 janvier 1793, que, sans doute, les représentants de la Nation française ont décrété « que la France n'entreprendrait jamais aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes », mais qu'il ne s'ensuit nullement que toute puissance voisine ait le droit d'attaquer la France et d'en conspirer le

démembrement sans courir d'autre risque que de se voir reconduite à la frontière. La France, attaquée, ajoute-t-il, a le droit de s'indemniser des dommages que lui a causés une agression injuste. Elle n'a pas entendu décréter l'inviolabilité des monarchies. « Si vous voulez qu'à l'avenir la France renonce à tout projet d'agrandissement, exigez, en même temps, que toutes les puissances renoncent à l'attaquer jamais. » Et Maret conclut : « En incorporant à son territoire la Savoie, Nice, Mayence, la France ne ferait que se payer de ses pertes en hommes et en argent; elle se rembourserait, elle ne s'enrichirait pas; elle se dédommagerait et ne s'agrandirait point à proprement parler1. »

Vers le même temps, c'est-à-dire en janvier 1793, Bernstorff, ministre du roi de Prusse, déclare aux agents de la République française que son maître est las de la guerre ; « que si les Français lui avaient seulement promis de ne point passer le Rhin, il se serait retiré; qu'il bornait son rôle à protéger l'Empire'2 ». Le roi de Prusse admet ainsi, sans ambages, le Rhin comme limite de la République.

Enfin, dix jours après l'exécution de Louis XVI, Danton s'élance à la tribune de la Convention : « Je dis, s'écrie-t-il, que c'est en vain qu'on veut faire craindre de donner trop d'étendue à la République!... Ses limites sont marquées par la nature. Nous les atteindrons toutes, des quatre coins de l'horizon : du côté du Rhin, du côté de l'Océan, du côté des Alpes. Là doivent finir les bornes de notre République, et nulle puissance ne pourra nous empêcher de les atteindre. C'est en vain qu'on nous menace de la colère des rois. Vous leur avez jeté le gant. Ce gant est la tête d'un roi. C'est le signal de leur mort prochaine 3. »

A partir de ce jour, l'extension de la République française jusqu'au Rhin devint l'un des principes intangibles de la Révolution. L'enthousiasme des pays occupés par nos armées répond à celui de la Convention lui-même; partout, il semble que les

1. Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. III, p. 257.

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