DE 1793 AU TRAITÉ DE BALE (5 AVRIL
La Convention devait se charger elle-même de compromettre par ses excès et ses violences son œuvre d'annexion des populations belges et rhénanes, pourtant si bien disposées. La Terreur, en installant partout la guillotine, donnait un étrange aspect au régime de liberté républicaine qui venait se substituer au régime féodal. Les jhabitants des contrées nouvellement incorporées à la France commencèrent à se demander ce qu'ils gagnaient au change. Ce fut bien pis lorsqu'aux persécutions sanguinaires de la Convention vinrent s'adjoindre la banqueroute et les revers de nos armées qu'un enthousiasme irréfléchi avait fait regarder comme invincibles.
On institua péniblement pour les départements allemands, une Convention rhénane qui fut convoquée à Mayence pour le début de mars 1793; à ce moment même, on annonçait que l'armée prussienne de la rive droite du Rhin s'approchait du fleuve. Inquiets ou effrayés, les délégués des villes rhénanes, après six mois d'allégresse, n'osaient plus répondre à l'appel qui leur était fait. Les députés, raconte Albert Sorel, n'arrivèrent que lentement. Plusieurs, ceux de Spire, en particulier, prétextèrent les difficultés du voyage en pays occupé et ne vinrent pas. Tout de même, 67 furent présents, le 17 mars, pour l'ouverture de l'Assemblée. Fait qu'il n'est pas indifférent de noter, la séance
fut précédée d'une messe solennelle l. Quelques délégués arrivèrent encore; bref, à l'unanimité des cent membres présents, la réunion du pays rhénan à la République française fut votée, le 21 mars 1793, sous cette déclaration formelle : « Le libre peuple rhénan-allemand veut son incorporation à la République française 2. »
Trois représentants, George Forster, le jurisconsulte Adam Lux et le marchand Potocki, furent délégués pour porter cette décision à Paris, avec une adresse où on lisait cette phrase : « Par notre union avec vous, vous acquérez ce qui de droit vous appartient. La nature elle-même a voulu que le Rhin fût la frontière de la France; il l'était, en effet, dans les premiers siècles du royaume de France. » Ainsi, en 1793, au lendemain lugubre de l'exécution de Louis XVI, on retrouve, nettement exprimée, la tradition de la politique de nos Rois qui, toujours à travers les siècles, avaient pris pour base de leur revendication de PAustrasie franque, les limites de la Monarchie constituée par Clovis. Les députés mayençais furent acclamés et l'annexion de leur ville proclamée d'enthousiasme par la Convention, le 30 mars 1793.
Mais dans le même temps, de grands revers accablaient nos armées. Après une série de brillants succès, Dumouriez, battu à Nerwinde, le 18 mars, fut forcé d'évacuer les Pays-Bas; ses lieutenants, sur la Roër, furent refoulés jusqu'à Aix-la-Chapelle. La Convention, prise d'une fureur exaltée, crut se tirer d'affaire par des mesures violentes qui ne firent qu'augmenter le désordre. La confusion des pouvoirs était partout; chacun des Conventionnels en mission se croyait investi d'une autorité absolue et s'érigeait en tyran. Rousseau a dit justement : « Plus l'Etat s'agrandit, plus le gouvernement doit se resserrer; tellement que le nombre des chefs diminue en raison de l'augmentation du peuple. Le gouvernement, pour être bon, doit être relativement plus fort, à mesure que le peuple est plus nombreux. » La Convention avait pris le contre-pied de ce précepte de l'expérience. Elle multiplie les chefs, en multipliant les Com-
1. Albert Sorel, V Europe, et la Révolution française, t. III, p. 350.