Alueut Suhei., op. cit., t. I.V, p
fait cette triste réflexion : « Les coalisés furent, en ce sens-là, battus à fond sur le dos des malheureux habitants du Palatinat et du pays de Trêves. Tout ce qui pouvait être emporté fut requis et expédié en France. Cette « évacuation » du Palatinat, — c'est le terme qu'on employait, — peut être considérée, rapporte un Conventionnel, « comme une compilation de monstruosités, de scélératesses, d'exécutions, de vols et de rapines ». Sous l'invasion des bandits qui arrivèrent, munis de commissions de Saint-Just, de Lebas, de Hentz surtout, qui opérait lui-même avec une férocité odieuse, la maxime : « Paix aux chaumières », ne fut plus que l'enseigne menteuse de charlatans cyniques d'humanité. Les paysans, traités à la vendéenne, comme les Vendéens l'avaient été à la palatine, se virent enlever toutes leurs ressources ; leurs maisons furent fouillées « depuis le grenier jusqu'à la cave » ; on arracha et « évacua » jusqu'aux « serrures des portes ». Et Albert Sorel ajoute : « C'est l'époque de la grande déception, du désespoir et de la fuite d'une partie de ces peuples sur la rive droite du Rhin. Gœthe en a fait un tableau immortel, aussi vrai dans ses traits lamentables que celui qu'il avait fait auparavant de la confiance dont ces braves gens avaient accueilli, en 1792, la nouvelle de la délivrance et l'Evangile républicain1. »
Ces flibustiers sinistres, non seulement ruinaient le pays en remplissant leurs poches, mais ils affamaient l'armée, composée de soldats sans paye, déguenillés, mais malgré tout, pleins de la belle humeur de nos braves « poilus » d'aujourd'hui, enivrés de victoires, pitoyables autant qu'ils le pouvaient individuellement, aux malheureuses populations qui subissaient leur passage.
Les nouveaux Commissaires qu'on nomma après le 9 thermidor (27 juillet 1794), pour remplacer les forbans terroristes, « furent consternés et navrés du spectacle de souffrances et d'oppression, qu'ils trouvèrent en arrivant. Ils s'efforcèrent d'arrêter l'émigration en rassurant les paysans. Ils déclarèrent que le pillage serait réprimé, que les objets requis seraient payés, que justice serait faite aux habitants de bonne volonté,
1. Gcethe, Hermann et Dorothée, Clio ; Albert Sorel, V Europe et la Révolution française, t. IV, pp. 159-160; Alfred Ra.mbaud, les Français sur le Rhin, p. 134.
que les Droits de V homme leur seraient garantis. c« Les Palatins, toujours bons, dit le Rapport du conventionnel Becker, savaient pardonner, et étaient toujours portés d'inclination vers la nation française. »
Malheureusement, l'armée était forcée de vivre sur le pays et par conséquent de le rançonner; presque toujours et quoi qu'on fasse, la guerre nourrit la guerre. On confisqua les biens des églises et ceux des habitants qui avaient émigré. Ces mesures draconiennes, bien que plus régulières que le pillage désordonné, ne contribuèrent pas moins à nous aliéner des populations qu'il eût fallu avant tout ménager.
« Il faut dire à la décharge des Français, remarque Sorel, que les armées anglaises cantonnées en Hollande, soi-disant pour protéger ce pays contre nous, s'y rendaient odieuses par leurs déprédations et leurs forfaits; eux aussi, dit le colonel hollandais Bentinck, enlevaient «jusqu'aux serrures des portes1 ». Aussi, les Hollandais accueillirent les Français comme des libérateurs. Pichegru prit Bois-le-Duc, le 10 octobre 1794; Nimègue, le 8 novembre ; il entra à Amsterdam, le 20 janvier 1795 et instaura la République batave.
Pendant ce temps, l'armée de Sambre-et-Meuse rejetait les Impériaux au delà de la Roër, puis au delà du Rhin. Les Français entrèrent à Cologne, le 6 octobre 1794. Les jours suivants, Bonn et Coblence ouvrirent leurs portes. L'ennemi ne posséda bientôt plus, sur la rive gauehe dû Rhin, depuis Clèves jusqu'il Baie, que la forteresse de Luxembourg, Mayence et le pont de Mannheim. C'était, enfin, la complète réalisation du plan traditionnel de la Monarchie, celui de Dumouriez et de Danton. « Les frontières de la République, écrit le Comité de Salut public de 1793, doivent être portées au Rhin. Ce fleuve, l'ancienne limite des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l'Allemagne. »
Le drapeau tricolore allait, pendant vingt ans, déployer ses plis glorieux sur le grand fleuve gaulois et franc, protéger les populations pacifiques qui l'accueillirent avec sympathie, en dé-