LE DIRECTOIRE. — TRAITÉ DE CAMPO-FORMIO (17 OCTOBRE
Cependant, il ne suffisait point de réduire l'Autriche par les armes, il était nécessaire qu'elle consentît diplomatiquement, elle aussi, à abandonner à la France toutes les « terres d'Empire » de la rive gauche du Rhin, qui étaient, en fait, occupées par nos soldats. Au point de vue du droit international, son acquiescement était indispensable, de même que celui de l'Angleterre, de l'Espagne, de la Russie et des autres Puissances, pour qu'en aucun cas, à l'avenir, la possession des pays rhénans ne pût nous être contestée, ni diplomatiquement ni autrement. De nouvelles victoires de nos troupes pouvaient seules décider l'Autriche à traiter : elles se firent attendre longtemps.
Suivant un plan concerté, Jourdan et Pichegru franchirent le Rhin, simultanément, pour marcher à la rencontre l'un de l'autre. Le premier passa le fleuve à Dusseldorf, le 6 septembre 1795, le second à iïuningue. Les Impériaux, sous les ordres de Clerfayt, étaient concentrés sur le Mein, entre Francfort, Mayence et Heidelberg : on devait les attaquer de deux côtés à la fois. Malheureusement, Pichegru, après avoir enlevé Mannheim, le 20 septembre, étant entré dans la conspiration royaliste, demeura dans l'inaction et regagna son quartier général d'Altkirch. Jourdan, abandonné, fut obligé de repasser le Rhin; il se retira par Neuwied et Dusseldorf. Cet échec raviva les espérances des
Impériaux et la guerre recommença, sur de nouvelles bases, avec plus d'acharnement que jamais.
Le Directoire, comme la Convention, proclame, à la vérité, le Rhin « limite naturelle » et « limite constitutionnelle » de la France: ces termes sont inscrits dans la Constitution de l'an III, promulguée le 2G octobre 1795. Mais les habitants des pays rhénans auxquels la France, suivant l'expression d'Albert Sorel, « offrait une patrie », étaient bien désillusionnés. Ils avaient espéré qu'avec l'affranchissement de la servitude féodale, la République leur donnerait le bien-être que la Monarchie avait si heureusement procuré à l'Alsace. La Convention avait changé ces espérances en déception terriblement cruelle; le Directoire, moins sanguinaire, se montra tout aussi persécuteur, plus intolérable peut-être encore dans ses doctrines philosophiques et ses procédés vexatoires, qui nous aliénaient l'esprit et le cœur des populations annexées.
Qu 'est-il besoin de faire ressortir ici, après Albert Vandal, l'incapacité et les violences de ce gouvernement des « Révolutionnaires nantis » ? La crise financière acculait ces petits tyrans, que tout le monde méprisait, aux plus funestes expédients, aggravés par les dilapidations et la concussion. L'agitation jacobine et la conspiration royaliste troublaient les provinces ; il y avait, à demeure, des bandes de brigands dans les forêts, des professionnels de l'émeute dans les villes. Les gens paisibles étaient outrés des persécutions contre le clergé, de l'agiotage, des accaparements, de la dépravation des mœurs. Tout cela n'était point fait pour rattacher à la France les départements du Rhin et de la Belgique, qui s'étaient pourtant donnés à elle, d'abord en masse, puis, lui restaient en majorité attachés, non seulement sans arrière-pensée, mais avec une fidélité tenace qui, en vérité, est aussi éloquente que méritoire. A la fin, pourtant, il faut le reconnaître, bien des habitants, désabusés et obsédés par le repentir, prirent part à l'effervescence qui se manifestait dans toute la France. Seulement, chez eux, le mouvement insurrectionnel risquait, — si l'on n'y prenait garde, — de dégénérer en soulèvement contre la Patrie française. Ainsi, tandis que les Chouans menacent l'ouest de la France d'un nouvel embrase-
ment général, que Lyon et les villes de la vallée du Rhône sont prêtes pour l'insurrection, aussi bien que Toulouse et Bordeaux, et que, dans toute la France, suivant le mot d'Albert Vandal, il y a comme « une épidémie de brigandages et d'assassinats », voici comment cet érainent historien résume la situation en Belgique et dans la Rhénanie :
L'hostilité aux lois et institutions républicaines (prend toutes les formes. Les fêtes civiles se célèbrent dans le désert; le 14 juillet, àCourtrai, le général commandant « a été obligé défaire la fête tout seul avec la garnison ». En fait de cérémonies et d'observances, on ne veut que les anciennes. Dans les campagnes des Deux-Nèthes, limitrophes de la Hollande, un grand nombre de cultivateurs s'en vont, chaque dimanche, entendre la messe en territoire batave, en ce pays protestant où les catholiques ont, au moins, le droit de pratiquer leur culte. L'influence des prêtres et des moines, pourchassés, enfermés, persiste invincible. A Luxembourg, bourgeois et artisans demandent, en foule, à visiter leurs prêtres dans la maison où ils sont détenus; on y apporte des offrandes, des douceurs; les administrateurs prétendent qu'il s'y fait des orgies et proposent, pour couper court à ces scandales, de hâter l'envoi des prêtres au lieu de déportation. Partout, les autorités se sentent environnées, harcelées d'inimitiés. En Belgique, le Français révolutionnaire est odieux à tout le monde; il est doublement odieux, comme étranger et comme païen, ennemi du peuple des Flandres et ennemi de Diem.. L'insurrection est dans tous les esprits.
L'insurrection couve également sur la rive gauche du Rhin, dans les quatre départements de race allemande, formés des anciens Electorats de Trêves, de Mayence et de Cologne. Beaucoup d'habitants ont acclamé, jadis, les Français comme libérateurs, ils les maudissent aujourd'hui comme tyrans et continueront de les haïr jusqu'à ce que l'ordre napoléonien et le Code civil les réconcilient pour longtemps avec la France.
Aujourd'hui, pour combler le malheur d'un peuple écrasé par les passages de troupes et les charges militaires, une nuée d'agents voraces s'est abattue sur le pays et le ronge. A Coblence, à Mayence « il se commet des abus révoltants, aussi ruineux pour le Trésor public que vexatoires pour les citoyens ». Par représailles,, les habitants surprennent çà et là des Français isolés, de malheureux militaires et les tuent. On écrit de Cologne : « Des assassinats aussi fréquents, tous commis sur des Français, annoncent ouvertement un système de révolte prêt à éclater dans ces départements. »
Un peu plus laid, à Neuwied, sur le faux bruit que les Autrichiens passent le Rhin, on verra des groupes entiers de population, hommes, femmes, enfants, et parmi eux des frocs de capucins, accourir au bord du fleuve et là, levant les bras au ciel, se féliciter de l'arrivée de leurs
libérateurs. Qu'un secours étranger paraisse vraiment, que l'ennemi touche le sol des départements réunis, cette magnifique conquête se détachera spontanément de la France. En attendant, le cri des autorités civiles et militaires est le même qu'en Bretagne et dans le Midi : la situation, disent-elles, devient de plus en plus alarmante. Au lieu d'une Vendée, la Révolution se sentait sur le point d'en avoir trois ou quatre à combattre : Vendée du Nord, belge et rhénane, grande Vendée de l'Ouest, Vendée méridionale, pyrénéenne, languedocienne, provençale.
Cette longue anarchie intérieure se trouva encore aggravée par les défaites de nos armées, chassées de la rive droite du Rhin et de l'Italie. Ces revers effrayèrent le Directoire qui crut devoir entamer des négociations pour la paix. Il était disposé à la conclure à des conditions désavantageuses, « car, écrit Carnot à notre plénipotentiaire Clarke, le besoin de la paix est si grand par toute la France, ce cri est si universel, la pénurie de nos moyens, pour continuer la guerre, est si absolue, qu'il faut bien s'y borner ». Il ajoute : « Je crois qu'il sera inutile de rien stipuler, dans le traité, sur la limite du Rhin : vous savez d'ailleurs les inconvénients que je trouve à cette limite. »
En effet, le Directoire déclara à l'Empereur se contenter de la Belgique et de quelques autres possessions de la rive gauche; il abandonnait à l'Empire les Electorats ecclésiastiques et le Palatinat. Telle était l'étrange aberration de la Cour de Vienne, que ces propositions, quelque déplorables qu'elles fussent pour nous, furent repoussées. Allions-nous céder davantage?
Soudain, les événements changent de face. Tandis que Bonaparte étonne le monde par ses campagnes de 1796 et 1797, en Italie, de nouvelles armées françaises, commandées par Hoche, Championnet et Desaix, franchissant le Rhin, au printemps de 1797, forcent partout les Autrichiens à battre en retraite. Bonaparte, audacieux, allait menacer Vienne; l'archiduc Charles fut contraintde de mander la paix et de signer l'armistice de Leoben, le 29 avril 1797. Par cette convention préliminaire, l'Empereur déclare renoncer à tous ses droits sur les provinces belgiques ; il reconnaît, en outre, « les limites de la France, décrétées par
1. Albert Vandal, VAvènement de Bonaparte, t. I, pp. 102 à 164.
les lois de la République française ». Des conventions particulières assuraient à l'Autriche des compensations en Italie. Le traité de Campo-Formio, signé enfin le 17 octobre porte :
Art. 3. « S. M. l'Empereur renonce, pour elle et ses successeurs, en faveur de la République française, à tous droits et titres sur les ci-devant provinces belgiques, connues sous le nom de Pays-Bas autrichiens. La République française possédera ces pays, à perpétuité, en toute souveraineté et propriété, et avec tous les biens territoriaux qui en dépendent. »
Ce traité tant vanté, nous donnait peu, relativement au prodigieux effort accompli par nos armées ; il livrait la Vénétie à l'Autriche, et surtout, il laissait à résoudre la question de notre frontière rhénane. A Gampo-Formio, l'Empereur avait entendu traiter seulement comme chef de l'Etat d'Autriche, et non point comme chef du Saint-Empire romain germanique. Ses représentants déclarèrent, en vertu de cette subtilité, ne pouvoir aborder la question du Rhin, qui fut réservée pour un Congrès ultérieur.
Une convention additionnelle propose à la France de lui donner pour limite la rive gauche du Rhin, mais seulement depuis Bâle jusqu'au confluent de la Wèthe (Nette), au-dessus d'Andernach ; cette ligne suivait ensuite le cours de la Nette et, par des zigzags mal définis, gagnait, à Gemund, un cours d'eau qui la conduisait jusqu'à la Roër. Le cours de la Roër servait, dès lors, de frontière jusqu'à Limmich, et de là, la ligne gagnait Venlo où l'on atteignait la frontière batave ' . La République française s'engageait, par contre, à indemniser les princes allemands possessionnés sur la rive gauche, c'est-à-dire les trois Electeurs ecclésiastiques, l'Electeur palatin, le duc de Wurtemberg, le margrave de Bade, le duc de Deux-Ponts, les landgraves de Hesse-Cassel et de Darmstadt, les princes de Nassau-Sarrebrùck, de Salm-Kirbourg, de Lowenstein-Wertheim et de Wiedruncken, et le comte de la Layen.
Ces stipulations déplurent souverainement à Paris. Cette limite, du Rhin à la Roër, si peu conforme à l'attente universelle et aux conventions faites avec le roi de Prusse, toutes ces res-
1. Cf. Th. Lavallée, les Frontières de la France, pp. 159-160; Alpred Rambaud, les Français sur le Rhin, p. 291 et suiv.
tiïctions en faveur de princes féodaux, exécrés dans leur propre pays, tout cela créa un courant d'opinion dont les plénipotentiaires français furent obligés de tenir compte en allant à Rastadt. Effectivement, ils paraissent ne s'être guère préoccupés des propositions autrichiennes.
Dès l'ouverture de ce Congrès, qui siégea à partir du 9 décembre 1797, les plénipotentiaires français demandèrent que « le Rhin fût reconnu comme limite de la France, depuis sa sortie du territoire helvétique jusqu'à son entrée sur le territoire batave » ; ils proposèrent, en même temps, d'indemniser les princes ainsi dépossédés, par des seigneuries ecclésiastiques de l'intérieur de l'Allemagne. Et cela fut admis, tant l'idée des limites naturelles de la France paraissait aux Etats qui venaient de se partager la Pologne, une condition fondamentale de l'équilibre européen. Il ne restait plus qu'à l'insérer dans la rédaction définitive. Mais ici, les représentants de l'Autriche mirent tout en œuvre pour soulever des chicanes, traîner les choses en longueur, parce que, dans le même temps et en secret, la Cour de Vienne manœuvrait pour jeter les bases d'une nouvelle coalition contre la France.
Après avoir patienté dix-huit mois, en présence du mauvais vouloir systématique de leurs collègues, et protesté contre leurs manœuvres, le 28 avril 1799, les négociateurs français, Bonnier, Roberjot et Debry, se retirèrent, munis de leurs passeports, pour gagner Strasbourg ; ils n'avaient pas fait 200 pas hors de Rastadt, que le gouvernement autrichien les fit assassiner, pour voler leurs papiers. Ce crime fut accompli sur l'ordre de l'archiduc Charles, par le général Schmidt, son quartiermaître général; Debry, quoique blessé, put s'échapper. L'archiduc Charles, assassin vulgaire, était sans doute l'un de ces personnages, de tenue chevaleresque, qui frémissaient d'indignation au récit des horreurs de la Révolution française.