Greg. Tur., Hist. Franc, V
Clotaire II, sous Dagobert Ier, et encore sous Glovis II, sous Childéric II, sous Thierry III, puis sous les maires du Palais des rois fainéants, en attendant la forte unité carolingienne.
Il va de soi que cette cohésion morale de la Gaule franque, comme celle de la Gaule antique, n'empêchait point les variétés provinciales, issues de l'habitat, du climat, du genre de vie, des éléments ethniques et d'une foule d'autres circonstances locales. Il y avait, effectivement, des particularités de mœurs et de tempérament dans les diverses régions de la Gaule franque, dans l'Austrasie rhénane, la Neustrie,la Bourgogne, l'Aquitaine, la Septimanie, la Provence. L'Austrasie ou la Gaule de l'Est demeurait, comme elle l'avait été sous l'Empire romain, le pays des marches frontières, chargé de veiller sur la turbulente Germanie. Gomme jadis, elle était remplie de soldats toujours en armes, prêts à s'opposer à une invasion ou à franchir le Rhin pour aller réprimer quelque révolte des Thuringiens,des Saxons, des Alamans ou d'autres Barbares.
Les légions impériales étaient remplacées par les cohortes f ranques commandées par les rois d' Austrasie . Des tribus franques occupaient la rive droite du fleuve, depuis le Mein jusqu'aux forêts marécageuses d'où le souvenir d'Arminius n'était peut-être pas encore effacé.
Cet état de sentinelle avancée s'ajoutant à l'action inéluctable de l'habitat, a donné à l'Austrasie un caractère plus rude et plus guerrier, par rapport à la Neustrie, à la Bourgogne, aux pays du sud de la Loire. De là, la place prépondérante que prennent, dans cette région, les chefs militaires, c'est-à-dire les ducs, les comtes, les leudes, les hommes libres qui portent la francisque et la framée et délibèrent tout armés. Le roi est obligé de tenir compte des volontés, des caprices de ses leudes, de les consulter à tout instant ; et les choses se passent plus brutalement encore que lorsque les légions irritées faisaient un empereur ou l'assassinaient. Le roi veut-il les entraîner à quelque expédition ? il lui faut faire valoir les bénéfices, l'appât du gain; constamment il leur distribue comme récompenses, des métairies, des domaines de chasse, des forêts, d'anciennes villas, des châteaux, des dignités de cour. Et ainsi, les leudes deviennent riches, de plus
en plus puissants et exigeants, surtout à la faveur des minorités royales.
Les guerres civiles qui éclatent entre les rois de Neustrie et d'Austrasie, au temps de Frédégonde et de Brunehaut, accentuent encore les divergences entre les hommes de guerre de l'est et ceux de l'ouest ou du centre. Enfin, chose éminemment appréciée par les Francs, l'Austrasie, au climat plus sévère, avec ses immenses forêts des Vosges et des Ardennes, était, plus que toute autre, la région des grandes chasses. Ces anciens Germains sont passionnés pour la chasse ; comme les Barbares d'outre- Rhin, ils passent une partie de leur temps à la poursuite des fauves dans les forêts. Voilà pourquoi les rois mérovingiens ont de si nombreuses villas, dans toute la région des Ardennes, du Rhin et des Vosges, voire des domaines immenses où ils se plaisent à résider, où ils délivrent leurs diplômes, tiennent leurs plaids et s'installent pour une saison avec leur cour.
Quelle était la vie des populations rhénanes, au milieu de cette soldatesque franque et à côté de cette cour des rois d'Austrasie, si remplie de meurtres et de complots ?
Dans cette région comme dans le reste de la Gaule, l'élément barbare de la société eut naturellement son influence sur l'élément gallo-romain. La pénétration des deux sociétés s'exerce réciproquement. Les Gallo- Romains vivent côte à côte avec les Francs ; ils entrent au service des Francs ; les plus instruits des clercs recherchent les fonctions de la cour, tiennent les bureaux. Le christianisme est l'agent principal de fusion entre les Francs et les Gallo-Romains; les uns et les autres sont admis dans l'Eglise et y fraternisent aux pieds des autels. Mais si les Barbares y gagnent et s'adoucissent, l'Eglise y perd et les rangs du clergé s'ouvrent à des personnages qui, sous des formes policées, gardent leur barbarie atavique et l'introduisent jusque dans le sacerdoce et sur les marches du sanctuaire.
Les lois franques sont rédigées en latin par des clercs qui, formés au droit romain, s'efforcent de les mettre en harmonie avec la loi romaine. Ils suppriment, en les omettant, bien des coutumes germaniques ; ils plient les Barbares aux règles romaines qu'ils introduisent dans leurs coutumes nationales, enfin
fixées par écrit. Les deux droits tendent à se rapprocher, à fusionner, à se pénétrer, et par là, à ne plus former qu'une nation des deux éléments superposés et amalgamés. Ainsi évolue lentement cette société mérovingienne.
La culture de l'esprit, privilège de la race gallo-romaine, s'était réfugiée presque exclusivement dans le clergé; mais, par un choc en retour, dans les rangs même du clergé, elle se ralentit et dépérit chaque jour davantage, à mesure que le clergé se barbarise par son recrutement.
Néanmoins, les évêques gardent leur influence et leur autorité ; à cause de leur caractère sacré, de leur instruction et des conseils éclairés qu'ils sont susceptibles de donner. Le plus autorisé de tous, au vie siècle, est Grégoire de Tours. Les rois le font venir à leur cour pleine de sang et d'atrocités. Et Grégoire, comme fatigué de toutes les horreurs que son devoir d'annaliste l'oblige à raconter, écrit : « Je souffre à rappeler tant de guerres civiles qui écrasent le peuple et l'empire des Francs1. »
En 585, Grégoire fut envoyé par Gontran, roi de Bourgogne, auprès de son neveu Ghildebert II, roi d'Austrasie, qui résidait alors à Coblence. L'évêque de Tours nous raconte occasionnellement les tribulations de Théodore, évêque de Marseille qui, lui aussi, vint à Coblence, mais pour d'autres motifs. La ville de Marseille était possédée, en partie par Childebert II, et en partie par son oncle Gontran ; Théodore s'étant trouvé mêlé aux difficultés que cette possession en partie double provoquait quotidiennement, dut entreprendre le voyage de Coblence pour aller se justifier auprès de Childebert. Mais il lui fallut traverser les Etats de Gontran, qui le fit arrêter et le mit sous bonne garde, sans toutefois exercer sur lui aucun sévice; il le fit conduire à Childebert comme un véritable prisonnier. « On le gardait si étroitement, raconte Grégoire, que lorsqu'il arrivait dans quelque ville, on ne lui laissait voir ni l'évêque ni aucun citoyen. Quand il passa à Trêves, on donna avis à l'évêque Magnéric que Théodore était déjà placé dans la barque qui devait l'amener en secret. L'évêque, le cœur serré, se leva,