L'ALLEMAGNE FRANÇAISE
Pour être durable, une œuvre politique comme celle de Napoléon en Allemagne, eut eu besoin de la consécration du temps. Le génie d'un puissant conquérant peut bien bâtir l'édifice social le plus grandiose, en s'appuyant sur l'entraînement populaire, sur ses armées, sur des nécessités politiques; c'est en vain qu'il paraîtra répondre aux aspirations universelles des peuples, si le temps ne vient cimenter l'œuvre, invétérer une tradition et des usages, solidifier la nouvelle organisation, en donnant aux esprits et aux mœurs une empreinte indélébile, dans laquelle se moulent spontanément et comme par un instinct naturel et atavique, les générations successives : l'édifice sera emporté par la première tempête et l'on verra réapparaître, sur ses débris, les traces mêmes des anciennes constructions auxquelles on l'avait momentanément substitué. Ainsi en fut-il de l'empire d'Alexandre; l'empire romain fournit l'exemple opposé.
Or, la tempête grondait autour de l'œuvre de Napoléon. On a parlé de la tyrannie oppressive, intolérable de Napoléon, comme cause de sa ruine. Qu'était-ce donc que cette tyrannie et quels en étaient les mobiles ?
On oublie que, depuis 1803 jusqu'en 1814, c'est-à-dire durant tout son règne, Napoléon n'a jamais cessé d'être en guerre avec l'Angleterre. Cette lutte sans fin, contre un ennemi insaisis-
sable, créant pour l'Empire une sorte d'état de siège permanent, imposait des mesures évidemment attentatoires à certaines libertés des citoyens. Les circonstances dans lesquelles se déroule la guerre actuelle sont de nature à nous faire juger plus équitablement les mesures draconiennes prises par Napoléon. N'avons-nous pas aussi, nous-mêmes, depuis plus de deux ans, le blocus continental, la censure de la presse, la surveillance de la correspondance privée, et sous un autre nom, la levée en masse, les réquisitions, les emprunts de guerre et bien d'autres institutions coercitives de la liberté, nécessitées par l'état de guerre, mais intolérables en temps de paix ?
L'Angleterre, — on le sait de reste, — ne se borna pas à combattre sur mer et sur nos côtes : sa diplomatie fut assez habile et son or assez puissant pour pousser contre la France, après Austerlitz, à la fois la Prusse et la Russie. La Prusse crevait de dépit de voir notre influence se développer en Allemagne. Elle détestait l'Autriche, sa rivale ; elle avait été singulièrement favorisée par nous, sous la Révolution et le Consulat ; néanmoins, sa diplomatie avait perfidement manœuvré contre la France au Congrès de Rastadt et dans les traités qui suivirent. Sa jalousie de la France l'emporta sur sa haine de l'Autriche. Un beau jour de l'année 1806, on apprit que l'armée prussienne avait envahi la Saxe, alliée de la France. De là, la campagne de Prusse. Après Iéna (14 octobre 1806), « les lèvres de Napoléon, dit Henri Heine, n'avaient qu'à siffler et la Prusse n'existait plus ». Il l'épargna. Après Friedland, au traité de Tilsitt (juillet 1807), Napoléon érigea la Saxe et la Westphalie en royaumes, pour compléter, comme nous l'avons dit, la Confédération germanique.
Puis, en 1809, tandis que Napoléon est occupé à soumettre l'Espagne où il avait entraîné une partie des contingents que lui fournissaient les princes de la Confédération germanique, il apprend que les Autrichiens ont, soudain, repris les armes et menacent l'Allemagne. De là, la dure campagne d'Autriche, terminée à Wagram, le 6 juillet 1809.
Alfred Rambaud fait ressortir avec complaisance la part, d'ailleurs bien réelle, que prirent les princes de la Confédéra-
tion du Rhin à nos éclatantes victoires de Friedland et de Wagram. Ces princes ne marchandèrent pas à Napoléon le contingent de troupes qu'ils lui devaient, d'après la constitution de leurs États respectifs. Leur seule appréhension, c'était que leurs soldats, nouvellement formés, ne fussent pas dignes de la confiance d'un chef comme Napoléon, et n'eussent pas l'intrépidité et l'endurance des vieilles troupes de l'Empereur. Ils ne se firent jamais le moindre scrupule de combattre les Prussiens ou les Autrichiens, aussi bien que les Russes. N'est-ce pas là leur histoire toute entière ? Les Allemands luttent sans remords les uns contre les autres, au temps de Napoléon Ier comme à l'époque de l'antique Germanie. Jamais on eut l'idée de traiter ces guerres de « luttes fratricides » ou de « guerres civiles ».
« Depuis les campagnes romaines sur le Rhin, depuis les batailles d'Attila où les tribus germaniques se combattaient au hasard, dans une mêlée universelle, depuis le duel légendaire d'Hadebrand et Hildebrand, quand donc le Germain avait-il été sacré pour le Germain ? Ce n'avait été, assurément, ni dans les guerres des Carolingiens contre tous les peuples teutoniques, ni dans la longue rivalité des Welf et des Hohenstaufen, ni dans l'effroyable guerre de Trente ans, ni dans la lutte, déjà plus que séculaire, de la Prusse et de l'Autriche. En 1866, les Prussiens se sont-ils fait scrupule de répandre le sang des Hanovriens, des Autrichiens et des Allemands du Sud? Ontils rougi d'être les vainqueurs et les conquérants de l'Allemagne l ? »
Sous Napoléon, l'Angleterre avait mis les côtes de France en état de blocus, pris nos colonies, ruiné notre marine; elle tenait les mers, assaillant et capturant tout navire de commerce qui battait pavillon français, soulevé et armé l'Europe contre nous. Après léna, en 1806, Napoléon voulut répondre à l'Angleterre en décrétant, à son tour, le blocus continental : chose étrange, ce décret, considéré par les historiens, comme un prodige de folie et d'orgueil, nous l'avons renouvelé de nos jours contre l'Allemagne et sans l'obtenir plus efficace. L'application du blo-