‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 197 sur 250 · Albert Sorel, op. cit., t. V, p · texte numérisé non relu

Albert Sorel, op. cit., t. V, p

de meilleurs jours, tint à prolonger son séjour au milieu d'eux. A Dusseldorf, où le couple impérial arrive le 2 novembre, l'enivrement de la population est indescriptible. C'est que le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie- Louise, avait été accueilli avec enthousiasme dans toute l'Allemagne. Napoléon avait fait, lui-même, comme son frère Jérôme, et comme les Beauharnais, un mariage allemand. Il était devenu le gendre du Chef de la maison de Habsbourg, naguère encore le suzerain de tous les princes du Saint-Empire. Alfred Rambaud constate que beaucoup de ces princes, restés fidèles à la tradition autrichienne, se rallièrent à Napoléon qui participait, par son mariage, à cette légitimité et entrait dans la tradition du Saint-Empire en la modernisant. Bourrienne, ministre de France à Hambourg, écrit : « La joie que causa cette grande nouvelle fut vive, franche, générale et profondément sentie ; l'espoir d'une longue paix y semblait attaché ». On crut que c'en était fait, définitivement, de la longue rivalité de la France et de l'Autriche et que, par cet accroissement de puissance, l'Angleterre serait réduite à composition.

En 1811, Napoléon était à l'apogée de sa puissance. «Dans les pays latins, les royaumes d'Espagne, de Naples et d'Italie, étaient dans sa dépendance. La Suisse était une annexe de l'Empire. En Allemagne, il avait pour vassaux quatre rois, cinq grands-ducs, vingt-trois princes souverains. Près de vingt millions d'Allemands le reconnaissaient pour leur Protecteur ou leur Souverain. La Confédération du Rhin pouvait armer, sur un signal donné de Paris, 150.000 hommes. » La Prusse et l' Autriche elles-mêmes étaient, d'après les traités, dans l'alliance, on pourrait dire, dans la dépendance de Napoléon. Il n'y avait plus, en Europe, hors de la main de l'Empereur, que deux puissances, la Russie et l'Angleterre. « Tant de conquêtes prodigieuses semblaient avoir, pour elles, la consécration du droit ; les maisons de Bade, Wurtemberg, Bavière, étaient rattachées à la famille de Bonaparte ; lui-même était le gendre de François d'Autriche. »

Mais l'Angleterre n'avait pas désarmé et montait, pour ainsi dire, à l'assaut de l'Empire sur toutes ses frontières à la fois ;

la Prusse terrassée n'avait pas dépouillé son esprit de rancune et sa soif de vengeance. Napoléon se rendait compte de l'instabilité de cet Empire d'Occident qu'il avait façonné de son épée et de ses institutions. Les populations allemandes éloignées du Rhin, moins préparées à l'assimilation, plus ancrées dans leurs traditions médiévales, résistaient à ces changements tyranniques, imposés par des étrangers. Le temps seul pouvait cimenter les éléments dont étaient composées ces « annexes » de la France. En attendant cette coopération de la tradition et du temps, nécessaire pour que son œuvre put vivre par elle-même, Napoléon la soutient par des victoires et par des mesures coercitives. A la longue, la lutte fatale contre l'Angleterre et les mesures qu'elle entraîna, fatiguèrent ; on n'en comprit ni la portée ni la nécessité temporaire.

Gomme tout régime politique nouveau, qui vient de s'implanter et qui veut durer, comme tout Etat engagé dans une guerre nationale, Napoléon châtie, pour étouffer l'opposition à l'intérieur, réduire au silence les anciens partis, bâillonner la presse hostile, arrêter la contrebande et les libelles qu'on cherche à propager, surtout en Allemagne, grâce à l'or anglais.

Avant Wagram, en 1809, l'Autriche est le réceptacle et Vienne le quartier général de tous les mécontents, comme le duc de Brunswick qui préparait « sa noire légion de la vengeance », l'Electeur de Hesse et un ramassis d'autres féodaux. Le Tugendbund étend ses ramifications, non seulement en Autriche et en Prusse, mais dans les pays de la Confédération germanique. Stein, Blùcher, Scharnhorst, Gneisenau, rongent leur frein, méditent dans la haine. Partout, des conspirateurs, des espions, des traîtres.

Des pamphlets clandestins commencent à parler de la « nation allemande », des « frères allemands », de l'unité de la race, de « la profonde humiliation de l'Allemagne », « des Etats allemands appauvris et affamés par l'armée française, des honteuses exactions qui les plongent dans la plus cruelle misère ». La police impériale est impuissante à saisir tous ces écrits incendiaires. Napoléon parait d'autant plus tyrannique qu'il exige d'être ponctuellement obéi et personnellement renseigné sur

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toutes choses. Il dicte lui-même, aux princes de la Confédération, les mesures de répression qu'il leur enjoint de prendre contre ces menées de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse. Il est un Protecteur terrible. Les rois et les princes de la Confédération deviennent des préfets sous la férule de Napoléon : c'est vrai. Mais, sont-ils autre chose, aujourd'hui, sous le gantelet de fer des Hohenzollern ?

Ayant tout fait pour écarter l'Autriche et la Prusse de l'Allemagne occidentale, et pour constituer la Confédération germanique en Etats indépendants et autonomes, Napoléon ne pouvait tolérer une propagande qui tendait à éveiller, chez les Allemands, un sentiment national collectif et contraire au système politique de « l'Allemagne française ».

« Les sots de France », suivant une expression de Chateaubriand que nous répétons, parce qu'elle est de circonstance, ont souvent fait un grief à Napoléon d'avoir interdit, en particulier, le livre de Mme de Staël, De V Allemagne. Ils prennent le livre, le considèrent en lui-même et pour sa valeur littéraire, et sans égard pour le temps et les circonstances de la publication, ils estiment qu'il n'y avait, dans aucun de ses chapitres, vraiment pas de quoi provoquer les foudres impériales.

Mme de Staël raconte qu'elle remit le manuscrit de son livre à son libraire, en 1810, et hypocritement elle ajoute : « Comme j'y gardais le même silence sur le gouvernement actuel des Français que dans mes écrits précédents, je me flattais qu'il me serait aussi permis de le publier. » Et plus loin, après que l'ouvrage eut été examiné par des censeurs : « Je m'étais cependant interdit dans ce livre toute réflexion sur l'état politique de l'Allemagne... Mais le temps présent ne permet pas qu'on l'oublie. Plusieurs censeurs examinèrent mon manuscrit; ils supprimèrent les diverses phrases que j'ai réta blies en les désignant par des notes ; enfin, à ces phrases près, ils permirent l'impression du livre... Il me semble curieux de montrer quel est un ouvrage qui peut attirer maintenant, en France, sur la tête de son auteur la persécution la plus cruelle. »

Puis, elle raconte que le ministre de la police, le duc de Rovigo, finit par interdire de mettre en vente un seul exemplaire.

Le ministre lui écrit: « Votre ouvrage n'est point français », et Mme de Staël reconnaît qu'elle aime, en effet, particulièrement l'Angleterre et l'Allemagne.

La baronne de Staël- Holstein, fille du genevois Necker, femme de l'ambassadeur de Suède à Paris, n'était pas française : c'est là sa seule excuse ; elle pouvait bien préférer l'Allemagne et l'Angleterre à la France. Elle a beau jeu, lorsqu'elle souligne les phrases que tel ou tel censeur imbécile a biffées comme étant blessantes pour l'Empereur. Napoléon était bien au-dessus de ces coups d'épingle ; mais, c'est le livre en lui-môme qui était criminel, car il n'avait pour but que de protester contre la constitution de l'Allemagne napoléonienne, contre le morcellement de la race allemande ; il est un plaidoyer pour l'unité de l'Allemagne, unité dont il importait essentiellement à Napoléon et à la France d'empêcher la formation. Un Allemand, Henri Heine, l'a bien remarqué : « La haine contre l'Empereur est l'âme de ce livre De V Allemagne, et quoique Napoléon n'y soit nulle part nommé expressément, on voit partout qu'à chaque ligne qu'elle écrit, Mme de Staël jette un regard furlif vers les Tuileries. »

D'où venait la haine de cette femme, dont le père avait pourtant, en des temps difficiles, rendu de grands services à la France ? On raconte les obsessions, poussées jusqu'à l'imporli:nité, de Mme de Staël à l'égard du Premier Consul, « qui n'était dit Heine, nulle part à l'abri de son adulation», puisqu'elle le poursuivit jusque dans son bain. Ayant, un jour, demandé à Bonaparte quelle était la plus grande femme contemporaine, il lui fut répondu : « C'est celle, Madame, qui a mis au monde le plus grand nombre d'enfants. » Inde irae. Revenant encore sur le livre de celte femme, vraiment odieuse dans son orgueil froisse, Henri Heine ajoute : « Elle ne loue guère la vie intellectuelle, l'idéalisme des Allemands, que pour fronder le réalisme qui dominait alors parmi les Français, et la magnificence matérielle de l'établissement impérial. Son livre, sous ce rapport, ressemble à la Germanie de Tacite qui, peut-être aussi, en écrivant son apologie des Allemands, a voulu faire la satire indirecte de ses compatriotes. »

Les causes morales qui paraissent aux historiens, avoir miné

sourdement l'Empire de Napoléon, eussent été d'un poids bien lég-er si Napoléon fût demeuré victorieux. Ces causes, au lieu de les considérer comme les prodromes de la chute, n'eussent été envisagées que comme les dernières et impuissantes manifestations des partisans d'un ancien régime détesté. Ce n'est qu'après 1814 que, rétrospectivement, de pitoyables écrivains, torturant la vérité historique, se sont donné beaucoup de mal pour gonfler le rôle, avant la bataille de Leipzig, des pamphlets, du Tugendbund, des plaintes des populations opprimées. Qu'estce que cela ! Quelle pauvreté que cette insurrection de quelques montagnards du Tyrol avec Andréas Hofer; que ces mutineries militaires de Katt et de Dœrnberg dispersées par les gendarmes, que ces tentatives de Schill et du duc de Brunswick, réduits à l'état de chefs de bandes qui se cachent dans les forêts !

Il a fallu les désastres de la campagne de Russie pour donner, quelque importance à ces mouvements honteux d'eux-mêmes, sournois et souterrains. La Révolution française en avait vu bien d'autres, avec les insurrections de Lyon et de la Vendée et avec la Chouannerie. L'Empire romain avait eu à terrasser, dans toutes ses provinces, même en Gaule, des révoltés d'une autre envergure, et sous Napoléon même, l'Espagne insurgée fut autrement terrible. Non! reconnaissons-le historiquement : ce qui fit tomber Napoléon, c'est la trahison — toujours la trahison — du général prussien York pendant la campagne de Russie ; ce fut aussi la défection des Autrichiens, l'insurrection de l'Espagne ; enfin, la trahison des Saxons à la bataille de Leipzig, qui entraîna celle des autres armées de la Confédération du Rhin, car l'Allemand, comme le disait déjà le Pape Innocent III, va au succès : il a toujours eu le culte de la Force. Le sentiment de l'honneur, le respect au malheur, la reconnaissance envers un bienfaiteur abandonné par la fortune des armes : autant de sentiments étrangers aux cœurs tudesques, comme ils l'étaient aux antiques Barbares de la forêt germaine. Celui d'entre eux qui mit le sceau à l'ignominie fut peut-être ce roi de Wurtemberg, Frédéric « Ventre-à-terre », qui avait été si heureux de marier sa fille au roi Jérôme. Lorsque l'édifice napoléonien se fut effondré et que Napoléon partit pour l'exil, on vit le

gros Frédéric s'efforcer cyniquement de pousser sa fille à abandonner son mari malheureux et lui faire un grief irrémissible de sa fidélité conjugale1. En voilà encore un qui, comme les anciens Germains, met en échec les principes de la morale humaine. La reine Catherine de Westphalie s'honora devant l'histoire en résistant à ces infamantes suggestions et en préférant la pauvreté et les tristesses de l'exil au faste d'une Cour déshonorée.

Mais le peuple allemand ne partagea pas tout entier la honte de ses princes, des Junker prussiens, des Rit ter découronnés et des conspirateurs de la Tugendbund. Les populations de la Confédération germanique n'avaient point pour la France une telle aversion. La conscription militaire, les charges écrasantes des impôts qui pesaient sur elles, comme sur toute la France, n'avaient pas changé leurs plaintes en haine de race. Ceux-là surtout qui avaient servi dans les armées de Napoléon, conservèrent pour lui, jusqu'à leur mort, un culte qui contraste noblement avec les déclarations haineuses élaborées dans les sociétés secrètes, ou avec les thèses d'histoire travestie, dont les livres allemands de notre temps sont remplis.

Même après l'année 4813, où nos alliés du Rhin durent se tourner contre nous, remarque Alfred Rambaud, même après Tannée 1814, où ils suivirent les armées de la Prusse et de la Russie contre Napoléon, les sympathies françaises et le souvenir d'une longue et glorieuse confraternité d'armes ne put s'éteindre dans leur âme. Les sentiments qui, au souvenir de l'Empereur d'Occident, animaient les cœurs des vétérans napoléoniens sur la rive gauche, devaient avoir leur écho sur la rive droite. Aux uns comme aux autres, à ceux de Munich, de Stuttgart et de Darmstadt, comme à ceux de Cologne, de Mayence et de Sarrelouis, Niklas Mùller dédiait, en 1837, son Livre de chants pour les vétérans qui servirent dans la Grande armée de Napoléon, de 1803 à i81U (Mayence, 1837;. Au frontispice du livre, on voit deux militaires allemands qu'on prendrait, à leur costume, à leurs favoris, à leur façon crâne de porter le bonnet de police, pour de vrais grognards de la Loire : ils pleurent sur la tombe de Sainte- Hélène, sur l'épée et le petit chapeau, ombragés du saule légendaire.

Et l'auteur allemand, dans sa préface, exalte Napoléon :

Transfiguré, il continue à illuminer nos heures de joie ; nous lui dédions, ainsi qu'à nos victoires immortelles, de bienfaisantes fêtes commémora-

1. Frédéric Masso.n, Napoléon et sa famille, t. X, 1814-1815, p. 22.

tives. Le vétéran s'y rajeunit, il recherche ses compagnons d'armes, ses fidèles camarades... Quel souverain pourrait prendre ombrage à voir fêter les anciennes victoires, jeter un regard ému sur les aigles brisées de Leipzig et de Waterloo, laisser tomber une larme de douleur dans les flots de la Bérésina ?

Et Alfred Rambaud qui cite ce passage fait cette juste réflexion : « Tous ces débris héroïques des légions Rheinbundistes, de 1807 et de 1812, étaient loin des sentiments de haine soigneusement attisés depuis, par les professeurs prussiens dans le cœur de leurs descendants. Non, certes, ils n'avaient pas honte d'avoir vaincu à Wagram, à Eylau, à Smolensk, à la Moskowa ! et ils ne croyaient pas que cette épopée de cent victoires communes fût une ignominie pour la valeur allemande ! »

L'auteur allemand ajoute encore :

Napoléon, sur le théâtre du monde, a été l'image classique du héros; mais il était aussi le père des soldats, le fort bouclier de l'honneur. Le camp, la misère, le danger, la fatigue, il partageait tout en camarade ; il partageait la faim ou la mauvaise soupe et guérissait nos esprits malades. Quel (Jharlemagne, quel Otton, quel Alexandre a fait autant que lui? Tout le monde les nomme grands ; mais Lui est encore au-dessus d'eux. Sous ses étendards victorieux nous avons servi, fidèles, intrépides. Son nom ne peut nous rappeler que des sentiments, que des souvenirs sans cesse nouveaux d'héroïsme £ .

Bien des années après l'Empire, Goethe a écrit, dans ses conversations avec Eckermann :

Napoléon, c'était là un homme ! toujours lumineux, toujours clair, décidé, possédant à toute heure assez d'énergie pour mettre immédiatement à exécution ce qu'il avait reconnu comme avantageux et nécessaire. Sa vie fut celle d'un demi-dieu qui marchait de bataille en bataille, et de victoire en victoire. On peut dire que, pour lui, la lumière qu'illumine l'esprit ne s'est pas éteinte un instant ; voilà pourquoi sa destinée a eu cette splendeur que le monde n'avait pas vue avant lui et qu'il ne reverra peutêtre pas après lui.

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