Th. Lavalléb, les Frontières de la France, p
Ils exigeaient une prompte réponse ; les ministres de Napoléon, déconcertés, démoralisés, le pressaient de souscrire :
Quoi, s'écria l'Empereur, vous voulez que je signe un pareil traité! que je foule aux pieds le serment que j'ai fait de maintenir l'intégrité du territoire de la République ! Des revers inouis ont pu m'arracher la promesse de renoncer aux conquêtes que j'ai faites; mais que j'abandonne aussi celles qui ont été faites avant moi; que je viole le dépôt qui m'a été remis avec tant de confiance ; que, pour prix de tant d'efforts, de sang et de victoires, je laisse la France plus petite que je ne l'ai trouvée, jamais ! Le pourrais-je sans trahison ou sans lâcheté !... Et que serai-je pour les Français quand j'aurai signé leur humiliation? Que répondrai-je aux républicains quand ils viendront me redemander leur barrière du Rhin?
Napoléon reprend dès lors la lutte, en désespéré, pour la limite du Rhin et pour l'honneur de la France. Il bat coup sur coup Blucher et Schwarzenberg, dans d'immortels combats. Il veut négocier et écrit le 17 février au duc de Yicence : « Je suis prêt à cesser les hostilités <et à laisser les ennemis rentrer chez eux, s'ils signent les préliminaires basés sur les propositions de Francfort. »
Les ennemis battus, mais dont les forces s'accroissent tous les jours, présentent un nouveau projet de traité :
Art. 2. Sa Majesté l'Empereur des Français renonce, pour lui et ses successeurs, à la totalité des acquisitions, réunions ou incorporations de territoire faites parla France depuis le commencement de la guerre de 1792.
Sa Majesté renonce également à toute influence constitutionnelle directe ou indirecte hors des anciennes limites de la France, telles qu'elles se trouvaient établies avant la guerre de 1792, et aux titres qui en dérivent et nommément à ceux de roi d'Italie, roi de Rome, protecteur de la Confédération du Rhin et médiateur de la Confédération suisse.
Art. 3. Sa Majesté l'Empereur des Français reconnaît formellement la reconstruction suivante des pays limitrophes de la France :
1° L'Allemagne composée d'Etats indépendants unis par un lien fédéra tif ;
2° L'Italie divisée en États indépendants;
3° La Hollande, sous la souveraineté de la maison d'Orange, avec un accroissement de territoire ;
4° La Suisse, État libre, indépendant, replacé dans ses anciennes limites, sous la garantie de toutes les grandes puissances, la France y comprise...
Par l'article 6, l'Empereur des Français devait remettre immédiatement les places occupées par ses troupes en Allemagne, en Italie, en Hollande et sur le Rhin, avec toute leur artillerie.
Au reçu de ces propositions, Napoléon écrit au duc de Yicence : ,
La France, pour être aussi forle qu'elle l'était en 1789, doit avoir ses limites naturelles, en compensation du partage de la Pologne, de la destruction de la république de Venise, de la sécularisation du clergé d'Allemagne et des grandes acquisitions faites par les Anglais en Asie.. Je suis si ému de l'infâme projet que vous m'envoyez que je me crois déjà déshonoré rien que de m'ètre mis dans le cas qu'on me le propose... J'aimerais mieux voir les Bourbons en France, avec des conditions raisonnables, que de subir les infâmes propositions que vous m'envoyez.
En vain le duc de Vicence réitère à Napoléon ses conseils de céder aux exigences des Alliés, sans quoi,« des millions d'hommes marcheront contre la France, si les huit cent mille qui menacent Paris ne suffisent pas ». L'Empereur reste inflexible et refuse de sauver son trône en mutilant la France par l'abandon de la frontière du Rhin. Le Congrès de Châtillon se sépara le 19 mars. Six jours après, les Alliés, dans une nouvelle Déclaration datée de Vitry, renouvellent l'engagement qu'ils avaient pris à Ghaumont, le 1er mars, de ne point faire de paix séparée et « de ne pas déposer les armes avant d'avoir atteint le grand objet de leur alliance » conclue pour vingt années. La France, et non plus l'Empereur, était mise au ban de l'Europe et déclarée son unique ennemie.
On sait le reste et comment la France fut trahie, trompée et mutilée après l'abdication de l'Empereur à Fontainebleau (6 avril 1814). On s'aperçut trop tard que la cause de Napoléon était celle de la France elle-même, de la France de Louis XIV, aussi bien que de la France nouvelle, et que les Alliés étaient décidés à réduire à un Etat de second ordre « cette aînée des monarchies de l'Europe » qu'ils jalousaient depuis tant de siècles1.